Accuser le coup

Chanson de gestes –oubliés, mis au rebut, injurieux, réprimés, automatiques– lexique muet qui dit nos nouvelles manies, nos censures corporelles, nos abandons, nos égarements…

Après un déferlement de poings levés lors de la campagne made in USA et de la victoire de Donald Trump, nous sommes franchement tristes pour les boxeurs. Ils se sont fait voler leur job. Déjà que leur carrière était courte (comme celle de la plupart des danseurs), il leur faut accepter d’être dépossédés de leur langage corporel. Le coup bas est galvaudé, quelques États se sont emparés du swing avec peu de panache, l’uppercut est devenu monnaie courante et, apparemment, l’art de l’esquive est aux oubliettes. Résultat des courses, les boxeurs sont au chomdu. Pour les plus chanceux ! S’ils ont l’indélicatesse de blesser les bons Américains cow-boys amateurs de rodéos, ils vont retourner dans leurs pays, blacks ou latinos. On se battra blanc désormais.

Peut-être que, dans quelques salles obscures, ils s’affronteront encore dans des combats clandestins. Nouvelle prohibition. Oui, c’est un sale temps pour les boxeurs. Les coups, ce ne sont plus eux qui les donnent ou les reçoivent. Ce ne sont plus eux qui font les mariolles et qui provoquent. Il faut le répéter, ils ont perdu leur job. Nous n’aurons plus que du catch arrangé (même pas du rhum, arrangé d’une autre belle façon).

Nous reprenons les propos de Greil Marcus dans son bouquin L’Amérique et ses prophètes. La république perdue ? (Galaade éditions, traduction de Clément Baude) : “Plus que n’importe quel endroit du monde, l’Amérique peut être attaquée à travers ses symboles parce qu’elle est justement une invention, une construction, une idée, qui depuis le début n’a de cesse de construire, de façonner quiconque se trouve sur son sol. La nation existe en tant que puissance, mais toute sa légitimité repose sur quelques bouts de papier. Enlevez la Déclaration d’indépendance et la Constitution, et peut-être quelques discours qui précèdent ces textes ou les prolongent, et vous n’avez presque plus, en guise de nation, qu’un ensemble de bâtiments et des gens qui n’ont aucune raison particulière de se parler, et rien à dire.”

Rien à communiquer, malgré tous les réseaux sociaux. Et nous reviennent aussi ces mots de Muhammad Ali lors de son combat à Kinshasa contre George Foreman : “Bundini (manager et pote) avait prévu que je monterais sur le ring avec des drapeaux, en réponse à George qui, aux Jeux Olympiques de Mexico, avait brandi un drapeau américain pour contrebalancer le salut le poing levé des sprinters noirs qui protestaient contre la discrimination raciale en Amérique. Je devais apparaître en brandissant un drapeau du Zaïre, représentant l’Organisation de l’unité africaine, et le drapeau de l’ONU. Mais Bundini n’a pas eu le temps de se les procurer.

Marie-Christine Vernay
Chanson de gestes

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