Les choix de délibéré – 3 déc. 2018

On air

On Air, carte blanche à Tomás Saraceno au Palais de TokyoÇa ne tient qu’à des fils suspendus en l’air et pourtant on a rarement vu plus consistant. Sur les 20 000 mètres carrés qu’il s’est vu confier au Palais de Tokyo, Tomás Saraceno (Tucumán, Argentine, 1973) déploie un parcours d’œuvres vivantes qui s’échafaudent (littéralement) sur l’inframince. Architecte de formation, celui que l’on surnomme le « Spiderman » de l’art contemporain tisse des toiles d’araignées comme si elles étaient des mobiles organiques, incitant non seulement à repenser l’interaction entre humains et non-humains, mais aussi à découvrir les rythmes et les flux et les chorégraphies qui régissent la géométrie, l’urbanisme ou les algorithmes de notre vie quotidienne. À contre-pied des araignées monumentales de Louise Bourgeois, « On Air » est une invitation à s’enfouir dans des écosystèmes où les œuvres sont vivantes, remplis de musiques invisibles et de vibrations presque incantatoires ; à léviter grâce aux ondes sonores et aux lois d’une thermodynamique imaginaire ; à plonger dans le noir pour déceler les figures cachées sous des toiles d’araignées qui se métamorphosent en empreintes digitales, en vagues, en nuages, en montgolfières. MDC

On Air, carte blanche à Tomás Saraceno au Palais de Tokyo« On Air », Carte Blanche à Tomás Saraceno au Palais de Tokyo, jusqu’au 6 janvier 2019. Ouvert tous les jours de midi à minuit, fermé le mardi.

   

Le pacte d’Adriana

El Pacto de Adriana, un documentaire de Lissette Orozco, Chili, 2018Lissette Orozco n’a jamais connu ni père ni mère, adolescents sortis du paysage dès sa naissance. Elle a grandi entre grand-mère et tantes, avec une affection particulière pour Adriana, que tout le monde appelle Chany. Chany, celle qui a échappé à la grisaille petite bourgeoise, celle qui rentre régulièrement d’Australie chargée de cadeaux, jupe courte sur genoux bronzés, grand rire. Libre. Mais un jour, au début des années 2000, la police chilienne cueille Adriana Rivas à l’aéroport. Elle est accusée d’avoir été un membre – enthousiaste – de la DINA, police politique sous Pinochet, et directement participé à la torture des prisonniers.
Ici commence le premier film réalisé par Lissette Orozco, intime, bousculé, avec vidéos familiales bancales, où certains parents ont fait flouter leurs visages, avec longues conversations par Skype, portables, une investigation erratique et cruelle au sein d’une famille portée sur le silence, et d’un pays qui oublie. Adriana-Chany est-elle coupable, ou innocente comme elle le clame ?
Mais l’enquête, qui oblige à scruter les visages, celui, délibérément neutre de la nièce qui interroge, celui, tempête d’expressions, de la tante, n’est pas celle que l’on imagine. Assez vite, les témoignages accablants, les multiples photos aux côtés des pontes de la DINA, le copines d’autrefois dont celle que l’on surnommait miss Cyanure car elle s’y entendait pour achever les torturés, les dérapages (ces communistes étaient têtus, fallait bien) tout cela laisse peu de place au doute. Et Adriana Rivas, placée sous contrôle judiciaire, s’empresse de s’envoler pour l’Australie.
El Pacto de Adriana, un documentaire de Lissette Orozco, Chili, 2018Lissette Orozco, visage fermé, assiste à un terrifiant meeting des nostalgiques de Pinochet (important, et avec de nombreux jeunes). Visage impassible, elle va à la rencontre de ceux qui inventorient les années de dictature (jeunes aussi, souvent). C’est un portrait en creux du Chili, de ses fractures persistantes, ce que la réalisatrice dans une interview nomme les « dommages transgénérationnels ». L’enquête détruit progressivement le secret familial, national.
Tante Chany joue le jeu. Elle attend de sa nièce un film en défense. Lissette Orozco à un moment, dit que sa tante a essayé de la manipuler. En effet, mais arrive un instant où la manipulation change de côté, au nom de la vérité devenue nécessaire pour la jeune femme. Ce que Chany comprend, mais un peu tard.
Le formidable tissage, entre histoire familiale et histoire tout court est passionnant : Le Pacte d’Adriana, de bric et de broc (et grâce à cela, son inachèvement choisi) a été récompensé du prix de la paix à la dernière Berlinale, primé au Festival du film de femmes de Créteil, et sélectionné dans de nombreux festivals. Côté Arte, il est diffusé dans le cadre de la Lucarne (dévolue aux documentaires de création). Très juste mais tardif : le 4 décembre à 00:50. Replay pendant une semaine, et, espérons-le, un peu plus… DC

Le Pacte d’Adriana, documentaire de Lissette Orozco, Chili, 2017. Diffusion sur Arte le mardi 4 décembre, puis en replay pendant une semaine.

   

Patrick Bouchain, l’art d’être passeur

Il introduit le récent ouvrage collectif Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, qui a recensé cabanes et hangars, du Haut-Fay à la Riotère, avant qu’ils ne soient détruits en avril dernier. « Sur la ZAD, on occupe, on habite, on expérimente, on démontre… On a une hypothèse, on passe à l’acte et après on gère… », écrit-il. Pour construire, Patrick Bouchain, architecte, scénographe et enseignant n’a de cesse de regarder, rechercher, capter, fédérer, transmettre…
Patrick Bouchain, l'architecture comme relation, sous la direction d'Abdelkader Damani, texte de Pierre Frey, 288 p., 400 illustrations, coédition Frac Centre-Val-de-Loire / Actes Sud, 2018Dans une autre livraison, Patrick Bouchain, l’architecte comme relation, se dessine l’inventaire de ses créations de 1967 à 2017. Carnets, dessins, collages, notes de chantiers, maquettes sont autant d’archives (données en 2017 au Frac Centre-Val-de Loire) qui illustrent sa démarche. Où se croisent l’Afrique, l’architecture mobile, le théâtre et les engagements politiques de ce « Till l’Espiègle de l’architecture », comme le définit le critique d’art Pierre Frey. Où s’expriment doutes et convictions d’une pensée souvent orale, d’une pensée « ensemble » avec artisans, usagers, artistes… Du Magasin de Grenoble au Plus Petit Cirque du monde à Bagneux. « C’est sur les rivages de l’utopie, de la contre-utopie, de la prospective et de l’expérimentation que vient accoster l’oeuvre de Patrick Bouchain », conclut Abdelkader Damani, directeur du Frac Centre-Val-de-Loire, qui coordonne cette somme.
Cette réflexion acharnée et cohérente rebondit dans une autre bataille lancée en octobre par ce redistributeur de cartes : La preuve par 7, un projet manifeste qui défend une construction de « haute qualité humaine », dans sept lieux de tailles différentes. Où il est possible, du village à la métropole, « de généraliser des pratiques alternatives vertueuses en matière d’écologie, d’habitat, d’enseignement et d’action sociale ». Bouchain a su inventer un réseau complice, affectif, imaginatif, politique, pour lutter contre ses propres découragements. Il fait aujourd’hui figure d’animateur d’une jeune architecture française. AMF

Notre-Dame des Landes ou le métier de vivre, ouvrage collectif, 208 p., éditions Loco, 2018, 32€.
Patrick Bouchain, l’architecture comme relation, sous la direction d’Abdelkader Damani, texte de Pierre Frey, 288 p., 400 illustrations, coédition Frac Centre-Val-de-Loire / Actes Sud, 2018, 39€s.