Des choix délibérés – 11 février 2019

Miró pyromane

Joan Miró - Burnt Canvas (1973)

1973 : la tour Montparnasse est inaugurée, Libération publie son premier numéro, les ouvriers de Lip sont en grève, Picasso meurt, les derniers soldats américains quittent le Viet-nam, le collège Édouard-Pailleron brûle. Pendant ce temps, Joan Miró prépare la grande rétrospective qui doit le mettre en vedette l’année suivante au Grand Palais à Paris. L’artiste de 80 ans semble saisi de rage. Partout on annonce la mort de la peinture, et Miró, semblant prendre les critiques au mot, balance de l’essence sur des toiles tout juste peintes et y fout le feu. La « performance » se déroule devant la caméra de Francesc Català Roca. Le film est projeté aujourd’hui à la Fondation de Serralves de Porto (Portugal), au milieu d’une exposition titrée « Miró et la mort de la peinture ». On y voit, outre ce film, quelques-unes des toiles en partie calcinées et diverses œuvres tardives de l’artiste.
Cette expo, qui se tient jusqu’au 3 mars, est un prolongement cocasse du nouveau grand déballage Miró (après celui de 1974) qui vient de s’achever au Grand Palais — voir ici. En la parcourant, quelques vagues réflexions viennent en tête. Un : les flammes n’améliorent en rien les tableaux de Miró. Deux : l’acte de décès de la peinture était un peu prématuré. Trois : la Fondation de Serralves est une grande ode au vide. Son immense bâtiment principal, lieu d’exposition temporaires (oubliables, pour les actuelles) célèbre davantage la blancheur de ses murs vierges que l’art contemporain. Dans le parc, la belle villa où se tient l’expo Miró est elle aussi remarquablement inhabitée, et en ce moment peuplée de toiles trouées. Le tout forme un grand totem que l’on pourrait baptiser la mort de l’art. Bref, la Fondation propose une expérience limite dont on aurait tort de se priver. Mais pas par un jour de grand spleen. EL

Joan Miró et la mort de la peinture, Fondation de Serralves, Porto. Jusqu’au 3 mars.


The Paper, l’Adriatique noire

… ou grise, toujours, couleur Baltique, le plus souvent cadrée avec un bout de grue, de chantier ou d’entrepôt dans le champ. On entrevoit le vieux centre et ses ruelles, restos et bars, mais c’est dans les tours 1960, le port industriel, et bien sûr quelques riches villas (loftées, Ikea amélioré) que tout se passe ou presque. C’est la Croatie, Rijeka.
Netflix le dit, The Paper ( Novine) est la première série slave. Si l’on excepte toutefois l’indigeste The Teach polonais sur Canal+, qui ne raflera pas le prix du scénario. Mais The Paper, dont la saison 2 vient d’arriver est certainement la première série croate et la seule à être diffusée dans 190 pays. En faisant un tabac en Amérique latine. Peu ou pas de critiques en France à ce jour où l’œil se porte vers l’ouest, toujours : dommage, The Paper a les qualités des vrais romans noirs, atmosphère, personnages, envers du décor, plus un rien de baroque.
La saison 1 s’ouvrait sur le rachat du seul quotidien indépendant de la seconde ville croate, Rijeka (si l’on excepte un site internet plus friand de clics que d’éthique) par un mini oligarque du béton. Les journalistes s’inquiétaient, non sans raison. Mais souplesse d’échine, petits arrangements, placardisations, courage discret et ruses pour faire passer les informations indésirables, rien de si dépaysant ? On travaille en open space mais on a dû congédier les maquilleuses, tous les visages et les corps sont marqués, fatigués, le stylisme vestimentaire hérité du socialisme. Même le riche bétonneur, en dépit de sa maison grand luxe, aurait bien besoin de voir un dentiste avant de vouloir régler son compte à l’ambitieux maire de la ville et ex-comparse. Dijana Mitrovic (Branka Katic, superbe en royale épuisée), la journaliste d’investigation vedette de Novine, mûrit ses enquêtes en descendant une quantité impressionnante de « cognacs » au bar – salle de rédaction bis – et entretient des relations ambigües avec des personnages louches. Grandit l’impression qu’en fond, derrière l’histoire du journal, s’en profile une autre. Bingo à hauteur d’épisode 10, lorsqu’un très jeune journaliste, sympathique personnage dépourvu de tout repère moral, probablement au biberon au début des années 90, interroge un vieux briscard, passé-chargé-mais-loyauté-sans-faille : « Ca remonte à la guerre ? » Réponse : « Tout remonte à la guerre. »
Et la guerre est bien là, en saison 2. Avec corruption généralisée, présidentielles dans la quinzaine et lutte au couteau entre un candidat ultra-nationaliste aussi dépourvu de scrupules que résilient, et une candidate dite de gauche sociale-démocrate qui ne vaut pas beaucoup mieux, le journal une nouvelle fois racheté, une rédaction encore amaigrie. Et la guerre, la vraie, celle de la Yougoslavie explosée, qui ressurgit avec violence. Peu de morts cependant : les morts, il y en a eu tant, ils sont déjà là. Les personnages, qui n’étaient déjà pas simples, gagnent en épaisseur et ont de plus en plus l’air fatigué. Tout l’art d’Ivica Djikic, écrivain, ancien directeur de journal disparu et auteur de la série est de subtilement distiller le poison du passé, tandis qu’il dézingue tout ce que le pays compte d’institutions, à commencer par l’église catholique, dans ce pays où il est bien plus grave d’avoir poussé une fille à avorter qu’assassiné une ou deux personnes et détourné des millions d’euros. Toujours à l’épisode 10, le père exilé (en Serbie) de l’investigatrice de choc lui demande « pardon pour tout ». Mais de quoi ? Il y a dans The Paper un clandestin propos, très organisé, qui sous-tend l’impeccable série.
En compagnie du réalisateur, Dalibor Matanic – il a un faible pour les inserts hallucinés, multiplie les panoramiques sur ces toitures roses enserrées de gris –, Ivica Djikic travaille déjà sur la saison 3, focalisée sur le monde judiciaire. Espérons que cette fois Netflix se donnera la peine de sous-titrer un peu mieux, notamment en traduisant les citations qui ouvrent chaque épisode. DC


The Paper, saisons 1 et 2, sur Netflix.