Des choix délibérés – 1er avril 2019

Rouge, deux fois

Fenêtre ROSTA (Maïakovski)
Fenêtre ROSTA (Maïakovski)

« Que les balles crépitent dans les musées ! » Dixit Maïakovski. Ce n’est pas vraiment l’ambiance au Grand Palais, même s’il faut longer les Champs Elysées, un peu calcinés, un peu bunkérisés, pour arriver devant les premières images qui attendent le visiteur : la prise du Palais. D’Hiver, s’entend, et filmé en 1928 par Eiseinstein. Mais ça crépite, et Maïakovski est bien là, qui déploya une folle énergie pendant ces quelques années de liberté créatrice où s’inventèrent l’agit-prop, et l’agitatsia, le design industriel et quotidien (presqu’au même moment que le Bauhaus), le suprématisme, le constructivisme, le théâtre moderne, de folles architectures. 

Maquette du décor de Lioubov Popova pour Meyerhold
Maquette du décor de Lioubov Popova pour Meyerhold

Bien sûr, ni Meyerhold ni Malevitch n’avaient attendu 1917 pour œuvrer, mais les sublimes maquettes de décors créées par Liouba Popova attestent de l’élan créateur du metteur en scène, et Malévitch osa son carré rouge, Dziga Vertov des films tels que Enthousiasme, dite symphonie Du Dombass. Lénine venait d’ouvrir à tous les Voukhtemas, ces Ateliers supérieurs d’Art et technique, et on peut vérifier, nombre de fils de cordonniers, ouvriers ou familles très modestes parmi les artistes : à commencer par Rodentchko et Varvara Stepanova, ou Maïakovski.

Mais la fenêtre de tir, comme aurait dit ce dernier, fut de courte durée, et la reprise en main, d’abord modérée, puis brutale : c’est ce que relate Rouge. Malgré la protection de Lounatcharski qui sauva la mise à beaucoup d’entre eux jusqu’à sa mise à l’écart, l’avant-garde défrisait. Que théâtre et expos fassent en réalité le plein ne pesa guère. Avec le pouvoir grandissant de Staline, ce n’était plus seulement manque de commandes, mais vrai danger. Meyerhold torturé et assassiné, Rodtchenko découpant, dans le livre en hommage aux communistes ouzbeks, les visages de ceux qui ont été purgés. Beaucoup de trous.

Alexandre Deïneka, La Pause, musée de Saint-Petersbourg
Alexandre Deïneka, La Pause, musée de Saint-Pétersbourg

Art et utopie au pays des soviets, c’est le sous-titre de Rouge, mais l’utopie n’est peut-être pas là où l’on croit. Avec le réalisme socialiste en figure obligée, c’est un communisme rêvé, imaginaire, que l’on commence à représenter. L’assommant Guerassimov est donc là, imagerie officielle, mais bien plus intéressant sont accrochés quelques-uns des (grands) tableaux de Deïneka, jamais vus en France. Fils d’ouvrier venu à la peinture par la Révolution, il opte d’abord pour le constructivisme. Et se voit reprocher un jour son « formalisme », mot-clé de la disgrâce. Deïneka va s’aménager un espace créatif minimal, choisissant un terrain sans risque – le sport, les jeunes gens, la pause déjeuner près de l’usine, en minant le terrain. Et séduisant, pour longtemps, pas mal de gays ! Prévoir un peu de temps ? Avec les extraits de films, nombreux, trois heures filent vite.

Boris Ignatovitch, Le métro (Grand Palais)
Boris Ignatovitch, Le métro

Pour ceux qui ne peuvent se rendre au Grand Palais, mais aussi pour ceux qui l’ont vue : un très bon documentaire disponible sur Arte, qui ne paraphrase pas l’exposition mais en donne l’essence et la complète utilement, sous la houlette du concepteur de « Rouge », Nicolas Liucci-Goutnikov. DC

Rouge, art et utopie aux pays des soviets, Grand Palais, jusqu’au 1er juillet.
Rouge, de Pierre-Henri Gibert, sur Arte, à visionner ici jusqu’au 25 mai.

 


Syrie, guerre et vie

Still Recording, un film de Saeed Al Batal et Ghiath Ayoub vient de sortir. Courez-y ! Ce documentaire, filmé en Syrie entre 2011 et 2015 par de jeunes et talentueux amoureux du cinéma et de la liberté, vous prend au corps. Il raconte l’enthousiasme révolutionnaire, puis la guerre et la vie dans la ville assiégé de Douma, pilonnée par les Migs et les chars d’Assad, avec en contrepoint des scènes improbables de Damas si proche, sous contrôle du régime, où cette même jeunesse essaie aussi de vivre. Pas de commentaire, pas de pédagogie, tout est absurde et tout se comprend si bien ; ni message ni propagande, mais la vie, la peur, la faiblesse, le rire, le courage, l’amitié : mais de l’image, de la belle, de la vraie, de la drôle parfois, de la bouleversante souvent, à contre-champ quand il le faut, dérushée de 450 heures filmées par plusieurs cameramen qui y laissèrent parfois leur vie. La caméra tourne, nous voyons ce qu’elle voit, cela suffit, et le réel vous atteint dans votre fauteuil. Une séquence finale inoubliable, qui donne tout son sens au titre. Du vrai plus riche que toute fiction, et du vrai cinéma. YC

Still Recording, un film de Saeed Al Batal et Ghiath Ayoub, Syrie, France, Allemagne, 2018, 128 min.