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Un marcheur à New York. Journal d’exploration urbaine (hiver 2016-2017)

J’ai tenté de travailler dans « mon » bureau à l’institut Remarque, mais je n’y suis pas parvenu. J’ai vraiment, où que ce soit, du mal à travailler dans un bureau. C’est étrange, c’est sans doute le seul endroit où je n’y arrive pas alors que c’est normalement fait pour. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cette raison-là : puisque c’est fait pour, je fais contre… Alors je suis rentré à l’appartement, en passant par le vendeur ambulant de bouffe chinoise avec son poulet à la sauce aigre-douce. 

Je vais essayer de bien capturer du regard pour raconter ces marches, à la manière d’une machine à enregistrer telle que la rêvait Henri Fournel, un copain de Baudelaire, en parlant du flâneur, toujours : « C’est un daguerréotype mobile qui garde les moindres traces de la ville, et en qui se reproduisent, avec leurs reflets changeants, la marche des choses, le mouvement de la cité, la physionomie multiple de l’esprit public, des croyances, des antipathies et des admirations de la foule. »

Demain, j’irai à la bibliothèque, avec ma carte violette de NYU, retrouver un petit arrière goût de Paris, puisque, comme le disait Benjamin: « Aucune ville n’est aussi intimement liée au livre que Paris. La flânerie la plus achevée, par conséquent la plus heureuse, conduit ici vers le livre, et dans le livre. Car Paris est la grande salle de lecture d’une bibliothèque que traverse la Seine. » Je mets fin à mes citations flâneuses !

Il fait un peu plus froid (3 degrés) et la pluie s’est arrêtée. Longue marche en suivant l’avenue des Americas, jusqu’à Central Park south, puis petit tour dans le parc, avant retour par Broadway. Deux bonnes heures de marche. C’était très bien. 

Personne ne regarde personne dans cette ville de foule mouvante, impersonnelle, désynchronisée, dont la progression va, hachée ou torrentielle, en fonction du rythme adapté (ou non) des feux avec les traversées des blocs et des rues. Aujourd’hui, je suis allé plein est, vers l’east river via east village, tompskin square puis alphabet city, jusqu’à East river park que j’ai atteint en une heure. Puis retour trois ou quatre blocs plus bas, via Houston Street, Little Italy et Chinatown. D’où une assez longue sortie de 14h à 16h, avec l’irruption de la nuit au milieu (c’est vers 16h45 ici) qui change l’ambiance du tout au tout. Il fait de plus en plus froid, le vent s’est levé et s’engouffre dans les rues entre les immeubles en meuglant comme un taureau blessé.

Je trouvé mon rythme de croisière, réglé comme du papier à musique. Je me mets au travail vers 10h, je sors marcher vers 15h, je prends une sorte de brunch vers 17h, le plus souvent une soupe avec une tartine. Retour à l’appartement vers 19h. Retravail jusqu’à 23h, souper (une salade, des fruits, un café), puis dernier effort de minuit à 3h, où je m’effondre de fatigue dans mon lit.

Donc, pendant quarante jours, j’ai choisi le morne, la répétition, la torpeur. Cela m’apporte autre chose : la satisfaction de voire la pile des textes « à faire » diminuer à bon rythme, ce qui est aussi satisfaisant, même si cela ne me fait pas vivre très fort ni profiter de New York autrement qu’en y marchant trois heures par jour. 

Ce samedi, des hordes de Pères Noël, de rennes, et même de sapins  à deux pattes, ont envahi les rues du Village cet après-midi au moment où je commençais ma marche. Ce sont des jeunes gens déguisés, filles et garçons, un peu lourdauds, entre vingt et trente ans, qui beuglent et boivent. Sur les trottoirs des avenues qui traversent l’East Village, les 1e, 2e, 3e et 4e, ils poussent des hurlements en se tenant debout devant les cafés et les tavernes. Comme ils sont à moitié dévêtus, ils ont terriblement froid, et s’alcoolisent encore davantage. C’est impressionnant mais ni très rassurant ni très civilisé ni tout à fait distingué. Parfois, les clameurs sont telles que cela donne une impression de manifestation sportive, ou alors de fin du monde. Il était 6h quand j’ai quitté le Village pour revenir à l’appartement, alors je n’ose pas imaginer dans quel état ils seront quelques heures plus tard. D’ailleurs, les sirènes qui n’arrêtent pas de hurler en ce moment doivent indiquer que le degré d’alcoolisation fait son effet : émeutes de Pères Noël et de rennes en perspective…

Antoine de Baecque

Degré zéro

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