Des choix délibérés – 25 février 2019

Le tueur et le rabbin

Manuel Benguigui, Un bon rabbin, Mercure de France, 2019Chlomo est un bon rabbin : le titre du roman l’annonce d’emblée, et le récit qui suit le répète à l’envie, refrain qui donne au texte des allures de comptine malicieuse. Un beau jour, un tueur à gages débarque dans sa synagogue. « Un tueur à gages fatigué, suicidaire apparemment » : « Il tue des gens contre de l’argent. Depuis des années. Il n’a toujours fait que ça. Et il n’en peut plus. Il explique cela sans aucune torsion du visage, comme s’il expliquait qu’il n’en peut plus d’exercer dans la boulangerie ou les assurance. Il n’en peut plus de tuer ». Alors Chlomo, toujours « à l’écoute de Dieu et des hommes, à leur service, va chercher une solution. Et, au bout du compte, va proposer au tueur de le soulager dans son travail : « Il demanda la permission à Dieu, solennellement, arguant de la sincérité de sa démarche. Dieu ne manifesta aucune objection ». Manuel Benguigui déroule ici, avec la délicatesse qui est toujours la sienne, une histoire aux allures de fable qui pose, mine de rien, la question du bien et du mal, en un conte à la fois moderne et désuet. NP

Un bon rabbin, de Manuel Benguigui, Mercure de France, 2019


Au bonheur des passages

De la galerie Véro-Dodat aux Arcades des Champs-Élysées, combien y a-t-il eu de passages à Paris ? 305. Il y en avait encore plus d’une cinquantaine au XIXe siècle, il y en survit 18 aujourd’hui, raconte Patrice de Moncan, dans son ouvrage Les passages couverts de Paris, aux 330 illustrations, peintures et photos, très informatives et animées. L’auteur, historien de la ville, nous explique comment ces voies « mises sous cloches » sont nées en 1786, d’abord dans les jardins du Palais Royal. Les rues sales, noires et encombrées devenaient impraticables, elles empêchaient aussi les boutiquiers de tenir commerce sur les trottoirs. Les passages vont devenir un refuge pour des flâneries plus agréables et protégées, et ils vont surtout s’affirmer comme le « nouveau mode d’exploitation commerciale » du capitalisme naissant et de la spéculation.
Car il fallait s’approprier le passant, « se l’asservir corps et âme, l’ensorceler, qu’il oubliât tout, face à des pyramides de chapeaux, des amphithéâtres de pendules », des bottes ou des socques, des pipes et du tabac, des étalages de livres, des ateliers d’imprimeurs. Des nouveautés de toutes sortes. Des bains aussi, des cabinets d’aisance et des salons de décrottage. Les théâtres, les artistes, les cafés, les restaurants naissants et estaminets faisaient bon ménage avec ces galeries, dont le Lyrique, passage Jouffroy. Et s’y animaient d’attractives images, le « machins en rama » comme les nommait Balzac, les diaphanoramas, les dioramas. S’y tenaient aussi des bals, des carnavals. Ces passages étaient conçus pour les classes les plus aisées, des « Incoïables » aux bourgeois en ascension. Mais y « travaillaient »  évidemment des filous vide-goussets, des prostituées. Des « sans toits ni feux » qui y dormaient, tolérés. Les petites gens, les plus défavorisés se contentaient de regarder, comme dans un parc d’attraction.
Car ces rues couvertes si attirantes furent érigées en symbole du progrès, le progrès technique de leurs architectures, de la fonte au verre, avec ses « torrents » de lumière face aux rues noires. En 1811, les premiers becs de gaz apparaissent, passage des Panoramas. Des lieux d’illusions, des cavernes d’Ali Baba. « La chaleur l’hiver, la fraîcheur l’été, jamais de poussière, de boue », telle était leur devise. Et on s’y pavane, dans ces « villes dans la ville ».
Ainsi, pendant deux siècles, au fil de ces passages, on va flâner entre délice ou cauchemar avec le journaliste-écrivain Auguste Luchet (1806-1872), avec Aragon passage de l’Opéra, Céline passage de Choiseul, et tant d’autres, dont Walter Benjamin. Qui écrit dans Paris capitale du XIXe siècle, publié en 1939 : « Ces passages, récente invention du luxe industriel, sont des couloirs au plafond vitré, aux entablements de marbre, qui courent à travers des blocs entiers d’immeubles dont les propriétaires se sont solidarisés pour ce genre de spéculation. Des deux côtés du passage, qui reçoit sa lumière d’en haut, s’alignent les magasins les plus élégants, de sorte qu’un tel passage est une ville, un monde en miniature… Les passages qui se sont trouvés primitivement servir à des fins commerciales, deviennent chez Fourier des maisons d’habitation. Le phalanstère est une ville faite de passages. Dans cette « ville en passages » la construction de l’ingénieur affecte un caractère de fantasmagorie. »
Ils ne seront pas détournés par Fourier. Devenues trop petites, ces galeries vont être détrônées par les grands magasins, avec la même recette capitaliste mais d’une autre ampleur à partir de 1850, dans la capitale que transforme dans de plus grandes largeurs Haussmann. Et l’éclairage se généralise partout. En 1870, on les méprise, on en supprime. Les passages touchent le fond de 1950 à 1970, désuets, et détruits, transformés parfois en parking. Des galeries marchandes modernes, sans grâce ni architecture, les remplacent.
Dans les années 80, ils deviennent branchés, le couturier Jean-Paul Gaultier s’installe passage Vivienne. Leurs architectures se redévoilent, certains vont être rénovés.
C’est une profonde balade historique, politique et artistique que nous offre là l’auteur. Suivons le pour ré-explorer le passage Brady, et les 17 autres qu’il remet en scène, jusqu’au passage de monsieur Puteaux dans le VIIIe arrondissement : un méconnu, un raté de 1839, son propriétaire avait misé (et perdu) sur l’implantation, à proximité, d’une gare de l’Ouest. C’est la gare Saint-Lazare qui s’installera, mais plus loin. AMF

Patrice de Moncan, Les Passages couverts de Paris, éditions du Mécène, 29,90 euros, novembre 2018.


Must See

Denys Arcand - La chute de l'empire américainLe dernier film de Denys Arcand, La Chute de l’empire américain, est sorti en salle ce mercredi et il faut aller le voir sans tarder : a must see ! comme on dit en anglais. Avec ce film, Arcand clôt une trilogie commencée avec Le Déclin de l’empire américain (1986), suivi des Invasions barbares (2003). Chacun de ces films est une pépite de drôlerie posée sur une terre sombre : la morale du cinéma d’Arcand est cruelle. Dans son dernier opus, Denys Arcand part d’une scène invraisemblable (un hold-up raté qui tourne au bénéfice d’un « innocent ») pour développer une intrigue aussi rigoureuse que machiavélique. In fine… mais il vaut mieux ne pas dévoiler la fin qui est superbe. GP

Denys Arcand, La Chute de l’empire américain. Sortie en salles le 20 février.