Léda sans cygne

© Marcela Bolivar, “Leda”Parmi les personnages hauts en couleurs du XXe siècle, Gabriele d’Annunzio est le plus contradictoire. Poète et guerrier, séducteur et solitaire, amateur d’art et de moteurs V12 — ceux de son avion avec lequel il largue des tracts sur Vienne, et de sa vedette lance-torpilles avec laquelle il attaque seul un port austro-hongrois –, ce héros borgne (accident d’avion) du nationalisme italien vit un peu sur la fortune de son père, davantage sur celle de ses amies, et entretient une meute de barzoïs blancs. Mais il est surtout ce poète encensé par Valéry : “C’est un alchimiste. L’or est son combustible.” Grand prêtre du modernisme décadent, il traite le futuriste Marinetti de “crétin phosphorescent”, et c’est sans doute pour échapper à une injure aussi géniale que Mussolini le fait enfermer dans son kitchissime Vitoriale du lac de Garde, où il meurt en 1938.

Trente ans plus tôt, criblé de dettes et pourchassé par quelques femmes mécontentes, il fuit l’Italie et s’installe à Arcachon où, à l’occasion d’un concert, il découvre Scarlatti. Il y rencontre aussi une sublime jeune femme en laquelle il croit voir une réincarnation de Léda… Hélas sans aucun cygne : la belle est sous la coupe d’un gredin qui n’a rien de divin mais, pour compenser, d’Annunzio la fait littérairement assaillir par ses barzoïs (“mes grands oiseaux sans ailes…”). La Léda sans cygne est publiée en feuilleton en 1914. On y trouve la plus approfondie des descriptions littéraires des sonates.

D’Annunzio nous plonge d’abord dans une bacchanale aquatique où la belle Amaryllis, harcelée par la malice des jets d’eau “comme par une troupe de gnomes transparents”, tombe non dans les pommes mais dans les roses, qui “saccagent ses coquetteries sans défense”, tandis que ses colliers de perles se cassent et s’égrenent sur le marbre des escaliers, ce qui génère une précieuse cascade mathématique — “il s’en casse un deuxième (est-il de sept rangs ?). Il s’en casse un troisième (de vingt-et-un rangs ?)” — qui montre bien que d’Annunzio a tout compris de l’arithmétique des sonates, même si cela se complique ensuite avec l’arrivée de paons, de chats angora blancs et de singes noirs qui poursuivent les perles sonores.

Il continue dans un style plus attendu et “musical” : “La vigueur, la hardiesse, l’élégance, l’allégresse, la franchise, la volubilité, la volupté de cette musique renouvelaient miraculeusement et rafraîchissaient en moi le sens de la vie. Chaque sonate, avec son thème unique conduit sur un mouvement divisé en deux parties, semblait, chaque fois, dessiner la ligne brève d’une perfection toujours diverse et varier, par des modulations imprévues, l’énergie de l’élément le plus limpide.”

Vient ensuite un troublant parallèle entre la mystérieuse Léda et la sonate elle-même — le sommet sans doute de la connivence féminine des sonates. Toutes deux partagent la “fluide nécessité” du développement d’une ligne : “Partie de la nuque, elle revenait à la nuque ; partie du genou, elle revenait au genou, avec une continuité, une plénitude propre à elle seule, avec un mouvement qui seul lui convenait, comme à une forme musicale déterminée, comme l’a tre quarti à cet andante, comme l’a sei ottavi à cet allegro de Dominique Scarlatti.”

Et pour finir, d’Annunzio passe d’Eros en Thanatos : “J’oubliai les jeux des fontaines, les colliers égrenés (…) pour sentir de nouveau perler vers moi la douleur et la mort, comme ces gouttes qui suintent de la paroi d’une caverne ténébreuse.” La boucle scarlattienne est bouclée, du divertissement charmant au drame pathétique. Car j’oubliais, moi aussi : lors du concert, Léda cachait dans son manchon de fourrure le revolver à crosse d’ivoire avec lequel elle allait mettre fin à ses jours.

 

Les sonates de la semaine

Au programme du concert d’Arcachon figuraient sans doute des sonates des Essercizi. On a choisi ici deux sonates jumelles plus tardives, les 356 et 357, qui ne sont pas dans le manuscrit de Venise mais dans celui de Parme. Elles vont de toute évidence ensemble, comme le cygne dans Léda. Scott Ross les enchaîne au début de cette série de sonates :

Et parce qu’on se lasse de la perfection musicale, voici la 356 par un certain “Scarlatti freak” très sympathique qui a peint sa maison aux couleurs de son clavecin :

Ces deux sonates ont en commun d’être constituées de “blocs” d’aigus et de graves successifs. Dans la 356, le jeu consiste à réduire ces blocs :

 1-I1-II

 

 

 

Dans la 357, au contraire, les deuxième et troisième blocs, que l’on retrouve au début de la deuxième partie, voient leur nombre d’éléments passer de 2 à 3 (et le “pilier” de gauche se retrouve entre les deux motifs, sinon ce serait trop simple) :

2-I

2-II

 

 

 

Rétrécissement d’un côté, allongement de l’autre, c’est tout naturel.

Nicolas Witkowski
Chroniques scarlattiennes

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