Les choix de délibéré – 12 nov. 2018

Paris photo : déambulation féminine

Photo: Joan Lyons, courtesy Stephen Kasher galleryComme disent de pessimistes féministes américaines à propos de cette formidable année des femmes, espérons que ce ne sera pas un remake de 1992, autre année des femmes exceptionnelle… suivie de marche arrière. Bon, Donald Trump aura beaucoup fait pour la cause, et on ne va pas bouder son plaisir lorsqu’on peut voir des merveilles. C’est le cas pendant trois jours, au Grand Palais et ailleurs, avec le salon Paris photo, qui est certes une foire, mais aussi l’occasion d’admirer des travaux exceptionnels, ou de découvrir de nouveaux talents. Cette année, donc, déambulation féminine qui ne prétend pas retracer toute l’histoire de la photographie mais organise un parcours depuis les pionnières (Margaret Watkins), aux dernières arrivantes (Léa Bélooussovitch, Wiame Haddad) en passant par les battantes des années 70 (Joan Lyons, Arlene Gottfried). Pour en savoir plus, l’interview de Fannie Escoulen, commissaire de l’exposition. DC

Paris-Photo, au Grand Palais, du 8 au 11 novembre.
À voir aussi, la collection McEvoy (Hervé Guibert, Zoe Leonard, Robert Mapplethorpe, Cindy Sherman, parmi bien d’autres). Programme complet ici.

 

La crise en vers libres

Les Frères Lehman, de Stefano Massini, est une désirable alternative pour tous ceux, et toutes celles, qui tentent avec sérieux de suivre les pages économie et finance des quotidiens, en échouant depuis 2008 (ou avant cela). Pourtant, la saga des frères Lehman racontée en vers libres est publiée pile pour l’anniversaire de crise ; on pouvait redouter l’une de ces « bonnes idées » sans suite qu’affectionnent les rentrées littéraires. Le livre vaut bien mieux que cela. Stefano Massini a su trouver un juste rythme, organisant une balade qui retrace, avec drôlerie et minutie, le destin de Henry Lehman né Heyum à Rimpar, Allemagne profonde, suivi après 1844 dans l’immigration par ses deux frères, Emanuel né Mendel, et Mayer promptement surnommé Patate. Tous trois s’établissent en Alabama (oui, avant l’abolition de l’esclavage). Henry l’explorateur et commerçant hors pair y perdra la bénédiction paternelle, une fiancée nommée Bertha, puis la vie, finalement. Arrive un moment où, bien sûr, il n’est de salut que là-haut au nord, et précisément à New York.
Le livre de Stefano Massimi (lequel est chroniqué, c’est amusant, parfois dans les pages littéraires, parfois dans les pages économie) vient de recevoir le prix Médicis essai. Essai ? Vers libre, yiddish et humour ? Pas si bête, pour les raisons énoncées plus haut, mais surtout parce que Les Frères Lehman est une formidable histoire du capitalisme, du passage progressif du commerce à la finance, du métrage de tissu palpé à l’impalpable de la spéculation. DC

Les Frères Lehman, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, glossaire des termes hébreux et yiddish établi avec l’aide de Serena Fornari, 848 pages tout de même, éditions Globe.

 

Épopée

En juillet dernier, au festival cinématographique de La Rochelle, le jeune réalisateur Emmanuel Gras recevait le prix des cinéma Art et essai pour son film documentaire Makala, sorti en 2017 et ainsi assuré d’une seconde sortie, largement méritée. Sur scène, on parvint à lui arracher environ une phrase et demie : le monsieur est un taiseux. Ses films le sont aussi. Qui parviennent à vous passionner totalement, sensuellement, pour des sujets improbables. Il y eut d’abord la vie des vaches au pré dans le magnifique Bovines, puis, dans Makala, le labeur de Kabwita, charbonnier en RDC. Par charbonnier, entendez abattre l’arbre, le débiter à la main, construire un gigantesque four de terre où il va se consumer pendant un mois, récupérer le charbon de bois, charger une dizaine de sacs gigantesques sur un vélo, et marcher jusqu’à la ville pour vendre, avec en tête ce projet, acheter des tôles pour, peut-être, construire une maison pour la famille. Ce pourrait être une assignation à contempler la misère, c’est une épopée, qui se clôt en une soirée cathartique dans une église. Ni l’exploitation par des sociétés occidentales des gisements de la région, ni la corruption, ni le régime ne sont directement évoqués. Mais tout est perceptible. DC

Si vous n’habitez pas Mouans-Sartoux, où le film est actuellement projeté, deux chances au rattrapage. Canal+ diffuse le film jusqu’au 1 er décembre (à la demande). Ou bien le voir sur Universciné, excellent site dévolu au cinéma indépendant qui pour 3,99€ loue Makala et Bovines.

 

Silence, on souffle 

Sopro de Tiago Rodrigues © Christophe Raynaud de Lage

Le Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d’Automne, reprend Soplo, spectacle de Tiago Rodrigues, présenté au festival d’Avignon 2017. Le metteur en scène invite sur le plateau Cristina Vidal, souffleuse depuis quarante ans au Teatro nacional de Lisbonne. Tout de noir vêtue, un grand cahier dans les bras, la souffleuse articule en silence tous les mots sortant de la bouche des trois autres comédiens, comme si ceux-ci n’existaient que grâce à sa présence génératrice. À travers la souffleuse, ce n’est pas seulement la mémoire du théâtre qui s’éveille, mais l’air qu’on y respire qui semble prendre une autre épaisseur. On y entend des rafales de vent et des chuchotements, il est question de dernier souffle et de respiration suspendue. Des histoires reviennent, telle celle du menuisier au doigt coupé, presque un personnage de conte. Et aussi des souvenirs de pannes, de blancs, de silences intempestifs, jusqu’à ce récit d’une fin de Bérénice, où la souffleuse, bouleversée par l’actrice soudain mutique, se trouve elle aussi incapable de prononcer un mot. RS

Sopro, de Tiago Rodrigues, en portugais surtitré, Théâtre de la Bastille (Festival d’Automne), 76, rue de la Roquette, 75011 Paris, du 12 novembre au 8 décembre.

 

Gosselin dans le labyrinthe DeLillo

Joueurs, Mao II, Les noms. Texte: Don DeLillo, traduit par Marianne Véron et Adelaïde Pralon, adaptation et mise en scène Julien Gosselin. Photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'AvignonCoutumier des adaptations de romans fleuve, Julien Gosselin, après 2666 de Roberto Bolaño, plonge dans trois livres de l’écrivain américain Don DeLillo : Joueurs, Mao II, Les Noms, publiés entre 1977 et 1991. Fil rouge entre les trois, la question du terrorisme. le rapport à la violence. On retrouve les tics du metteur en scène lillois, notamment une propension à trop monter le son – comme si ses acteurs confondaient véhémence et conviction – et à saturer les basses – comme si le bourdonnement aux oreilles était un marqueur d’émotion. Ses qualités de conteur se heurtent cette fois à un os : l’écriture de DeLillo, riche en ellipses et surtout en silences, résiste à l’élucidation. Moins maîtrisé que les précédents, son spectacle, créé au dernier festival d’Avignon, est pourtant plus intéressant : on peut s’y perdre, y rêver, imaginer les chaînons manquants, entrer dans un labyrinthe littéraire dont les issues ne sont pas balisées. RS

Joueurs, Mao II, Les Noms, d’après Don DeLillo, mise en scène de Julien Gosselin, Odéon-Théâtre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’automne, 75006 Paris, du 17 novembre au 22 décembre.

 

Le murmures des plaques commémoratives

Enfants de Paris, 1939-1945, textes de Philippe Apeloig et de Danièle Cohn, Gallimard, 2018C’est un singulier « beau livre » qui paraît, en pleine commémoration de la guerre de 14-18 : Enfants de Paris, 1939-1945. Mettant en page les photographies de 1200 plaques commémoratives de l’Occupation qu’il traque depuis longtemps, le graphiste Philippe Apeloig rend certes hommage aux victimes de guerre, dont celles de sa famille juive. Mais cet affichiste typographe montre aussi le lien entre leur contenu – « un nom, ici est tombé… » – et « la beauté des typographies » de ces innombrables signes discrets éclatés dans tout Paris. Il saisit la relation minérale entre une architecture et l’inscription. – Un tableau sériel, plastique où les murs ouvrent à des rencontres impromptues, historiques ou émotionnelles, avec la vie de ces combattants. « Passant souviens toi », murmurent certaines plaques. – Et réinvente peut-être leur histoire… AMF

Enfants de Paris, 1939-1945, textes de Philippe Apeloig et de la philosophe de l’art Danièle Cohn, Gallimard, octobre 2018, 45 euros.

 

Si le design m’était conté

Demain, le vaisseau chimère, Galerie des Galeries, 1er étage des Galeries Lafayette, 75009, Paris, jusqu'au 13 janvier 2019C’est une fable pour petits et grands : Demain, le vaisseau chimère, imaginée par Laetitia Paviani. Un Vieil Esprit, éminent personnage perdu dans son vieux monde, se fait dépasser par une microscopique Petite Vie. Apparaissent alors des vents fantasques, des pierres qui déplacent des objets, des plantes qui plongent leurs racines dans la peinture… Puis un lieu secret, hybride, chimérique, peuplé de déités, que le studio GGSV (Gaëlle Gabillet & Stéphane Villard) a imaginé comme une grande immersion fabuleuse. Pour y entrer, il faut trouver la bonne porte aux Galeries Lafayette. Les deux designers, résidents de la Villa Médicis de Rome, y mènent une recherche sur l’illusion et l’écologie à travers le medium des fresques, questionnant le monde à venir. AMF

Demain, le vaisseau chimère, Galerie des Galeries, 1er étage des Galeries Lafayette, 75009, Paris, jusqu’au 13 janvier.