L’imaginaire turbine à Saint-Étienne

La fin du travail - Et Dieu créa la T.P.E. © Serge Lhermitte / Biennale du design à Saint-Etienne
La fin du travail – Et Dieu créa la T.P.E. © Serge Lhermitte

Cela lui va bien, à Saint-Étienne, ex-ville minière et manufacturière, d’explorer les « Mutations du travail » (« Working Promesse »), via la 10e Biennale de design. Depuis près de vingt ans, cette cité désindustrialisée se reconvertit, mute, passant du charbon et de la métallurgie à de petites entreprises spécialisées, traduisant son obstination par l’inauguration de la Cité du design en 2009. Les transformations de tous les labeurs entrainent le design dans une course accélérée, dématérialisée, où se réinvente le rôle du designer.

« Le design a toujours contesté le capitalisme », affirme Olivier Peyricot, directeur du pôle recherche de la Cité, aux commandes de cette immense prospection. « Si le design a participé à la mise en forme du travail moderne, il doit aujourd’hui questionner la société sur ses choix. Les modèles du travail changent, un siècle d’acquis sont remis en cause. » Et de montrer la bannière tricotée par l’artiste Sam Meech qui rappelle la loi des trois « huit heures » –travail, loisir, sommeil–, revendication pour laquelle les travailleurs anglais se sont battus en 1820. C’est fini. Vie professionnelle et privée se mélangent, les gestes industriels et numériques s’invitent dans nos foyers, le privé-domestique envahit le bureau, la rue. L’ère du tout digital condamne l’usager à devenir partout un créateur de données, aux prises avec des activités permanentes, utiles ou inutiles. L’exposition nous met au boulot, plongeant dans le miroir de nos vies connectées/déconnectées.

Digital Labor, "Are you invisible?" / Biennale du Design à Saint-EtienneOlivier Peyricot a fait appel à la journaliste Marie Lechner pour introduire ce vaste état des lieux avec Digital Labor.  Nos habitats, de domotique en wifi, peuvent être pilotés à distance et sont devenus de véritables terminaux industriels. On y travaille pour des entreprises, de Airbnb à Uber, de la SNCF aux Impôts. Marie Lechner systématise ce que nous savons un peu, précisant que depuis 2008, le nombre d’objets connectés a dépassé le nombre d’humains sur la planète.  « Les échanges de données de tout un chacun via les réseaux sociaux, les objets connectés, c’est en fait un travail gratuit puisque nous produisons de la valeur. Ces données vont être vendues, exploitées. D’autres vont multiplier les micro-tâches en ligne pour des rémunérations dérisoires. »

Cette exploratrice des cultures numériques met en lumière ce travail invisible et non rémunéré que nous exécutons tous. Elle insiste sur le développement « d’un prolétariat algorithmique », soumis à des micro-tâches, pris dans une nouvelle forme de division du travail entre humains et machinerie digitale. À propos du « seamless » d’Apple ou autre, ce design d’interface si convivial, liquide, « sans couture », elle cite l’artiste Julien Prévieux : « Je crois que cette fois on s’est bien fait avoir. Tout était tellement bien foutu … qu’on ne savait même plus qu’on travaillait quand on travaillait ». Et de conclure : « Travail à la demande, fragmenté, sans lieu ni fin, le digital labor dissimule dans ses plateformes hyper sophistiquées des pratiques primitives, voire esclavagistes du travail et préfigure un monde du travail où tous les travailleurs seront autoentrepreneurs d’eux-mêmes, où il ne sera plus besoin de licencier : il suffira de désactiver. » (1)

"Take Shelter" de Tess Dumon
« Take Shelter » de Tess Dumon

Comment donner à voir ce monde de données ? Avec des écrans, des jeux, des textes et cartels très explicites, et des œuvres de créateurs qui détournent, moquent, sabotent. On entend la petite musique du piano mécanique WikikIRC (Labomedia) qui sonorise l’activité continue sur le Wikipedia français. Une chambre, ultra décorée kitch au premier abord, visualise en fait toutes les informations qui nous envahissent dans notre lit, via nos smartphones, sous formes d’une invasion extrême de joyeux motifs. Le lit-bureau transformable des Bless illustre bien cette fusion boulot-dodo. Si on est loin de l’enthousiasme des débuts de la grande communauté des Internautes, la critique du capitalisme, inhérente au design depuis ses débuts au XIXe siècle continue à se « manifester » dans cette exposition. À partir du Digital Labor, vient se plugger un vaste réseau de questions, de propositions.

La fin du travail - Institut Néoténie pour la fin du travail © Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon / Biennale du design à Saint-Etienne
La fin du travail – Institut Néoténie pour la fin du travail © Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon

Sont ainsi observés, dans des grands écarts, entre réel et fiction, le best-of des métiers de la région, le nouveau bureau générique au temps des cols blancs créatifs, la traque à la gueule de l’emploi, l’architecture au travail. Et la fin du turbin, du sabotage au black, de la survie à la folie, avec l’installation Jungle du duo Degoutin & Wagon. Un mur de manifestes, loufoques et engagés, comme le texte Accélérer le futur [2] étaye le boulot, tel un chantier de recherches visionnaires.

EXTRAVAILLANCE ≠ WORKING DEAD - Working dead – A lʼinfini © Didier Fiuza Faustino
Extravaillance ≠ Working Dead – À lʼinfini © Didier Fiuza Faustino

Ce qui permet de rentrer dans le monde d’Extravaillance (ou « ex-travaillance »). Avec cette exposition, Alain Damasio, Nobert Merjagnan, Didier Fiuza Faustino et le collectif Zanzibar célèbrent avec une délectation provocatrice la mort du travail. Reprenant les thèses « accélérationnistes », l’écrivain de SF Damasio aimerait automatiser nos activités, débarrasser l’homme de tâches qui seront, de toute façon, robotisées. Pour lui libérer du temps, de la liberté, grâce au Revenu Universel. Il faut se plonger dans cinq stations d’écoute qui balayent différentes hypothèses autour de l’avenir du travail, de 2017 à 2200. Utopique ? C’est le rôle critique du design.

 Les candidats à la présidentielle feraient bien de venir tester ces thèses radicales pour retomber sur des pattes moins hors-sol et passéistes. Et de se nourrir concrètement de « L’expérience Tiers-Lieux , Fork the World », une troisième voie post capitaliste proposée par un collectif de designers. Une bifurcation citoyenne vers des friches collectives, autogérées, mutualistes, collaboratives. Comme on en rencontre de plus en plus dans les villes post-industrielles.

Que la ville de Detroit soit l’invitée d’honneur (dans le cadre du réseau de l’Unesco Human Cities) de cette 10e biennale remonte le moral. Tombée en faillite, l’ancienne capitale américaine de l’automobile se projette, après le désastre, en ville hybride et créatrice, en grand Tiers-Lieu. «Les habitants réinventent leurs façons de travailler et de vivre», explique Anya Sirota, architecte-designer du studio Akoaki. Une trentaine d’artistes, d’agriculteurs urbains, designers, architectes et musiciens illustrent ce bouillonnement. Avec peu de moyens, sans misérabilisme, mais en musique, ils ont envie « d’en jeter ». Avec une drôle de soucoupe volante mobile pour DJ. Ou cette entrée dorée bling bling et humoristique d’un fictif ministère de la Culture. Dans la présentation « Footwork », ils explorent l’avenir des modèles de travail en réseau, de nouveaux modèles de productions.

Detroit, ville invitée d'honneur. The Detroit Culture Council (Organisé par O.N.E. Mile Project à Detroit’s North End) ©Akoaki / Biennale du design à Saint-Etienne
Detroit, ville invitée d’honneur © Akoaki

Cette plongée dans les transformations du travail irrigue, dans une richesse diversifiée, toute la Cité du design. De l’évolution de la transhumance des animaux aux objets brigands chinois Chanzaï. En ville, c’est au musée de la Mine Couriot qu’il faut absolument aller, on y retrouve les artistes Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon. Au sol de la toujours saisissante et spectrale salle des Pendus rampent leurs vidéos. Défile la ronde sans fin de gros robots dans un immense entrepôt de livraison, puis le labyrinthe de stockage d’un data center infini, enfin l’automatisation du traitement du bétail. L’homme y est totalement absent. S’animent aussi la vie sexuelle du robot Nao, un Robotphoque en peluche dans une maison de retraite, ou des chats, des tortues qui jouent avec des aspirateurs autonomes. Le monde est devenu automatisé. On passe de l’angoisse à la rigolade. Vertige.

Anne-Marie Fèvre
Design

10e Biennale internationale de design, In et Off, Saint-Etienne (42000). Cité du design, 3, rue Javelin Pagnon. Dans toute la ville et sur le territoire. Jusqu’au 9 avril. 04 77 49 74 70. 

[1] in Catalogue, Cité du design, 28 euros.

[2] Accéler le futur, Nick Srnicek & Alex Williams, réedition Cité du design, 24 euros.

 

À voir aussi jusqu’au 9 avril :

  • Musée d’art moderne et contemporain : belle exposition « Popcorn », art, design et cinéma, d’Alexandra Midal et Sébastien Delot.
  • Cité du design et Garnier des Arts (2, rue Francis Garnier) : « Demain c’est loin », exposition des diplômés 2016 de l’École supérieure d’art et de design de Saint-Étienne.
  • Galerie Surface du collectif BL 119 : « Phare », lampes de cinq designers, 37, rue Michelet.
  • Boutiques rue de la République : Human Cities ; et Souvenirs-revisités par le collectif La Meute.
  • Atelier des Charrons : « Archi meublés », travaux d’étudiants sur le réemploi des matériaux, 45, rue de la Mulatière.
  • Association Greenhouse : « Briller & Disparaître », de l’artiste Bruno Peinado, 11, rue de l’Égalerie, station tram Bellevue.