Le Livre de la Jungle, d’une hypnose à l’autre

Walt Disney, Le livre de la jungleWelcome to the jungle – et dans un paradoxe de la création : parmi tous nos récits classiques, celui qui raconte combien difficile il est pour le “petit d’homme” de s’extirper de la Nature sauvage s’est incarné dans les formes les plus artificielles du 7ème art, le plus artificiel de tous. Cinéma de studio dès 1942, avec ce beau Technicolor kitsch de Zoltan Korda effacé de nos mémoires. Dessin animé en 1967, un de mes préférés, monument mondial marquant la fin d’une époque : le dernier supervisé par le fondateur Walt avant sa mort, et le dernier de l’Âge d’Or des Classiques. Imagerie de synthèse enfin – puisque de live action, dans ce reboot de John Favrau (mécano du plus machinique des super héros, Iron Man), il n’y a de fait que son héros Mowgli, pauvre Neel Sethi, seul être vivant à jouer face à des marionnettes sur fond vert.

Gustave Doré, Le cerf se voyant dans l'eauCar de vraie Nature, nous ne verrons pas même un photogramme. Ces lianes et troncs qui se découpent sur un contre-jour brumeux, elles ne viennent pas tant des jungles d’Inde que des livres de Gustave Doré, images-fantômes des gravures où son génie du clair-obscur creuse grottes et sous-bois en pénombres profondes que percent des lueurs. Cet art de la lumière et de la perspective, le King Kong de 1933 en fait déjà ses décors peints pour des dinosaures en pâte à modeler, le Disney de 1967 le transpose à sa technique des couches de calques, et aujourd’hui enfin, la lanterne magique se déploie dans tout le relief d’une double 3D – images de synthèse et dispositif avec lunettes.

Nous voici perdus dans une jungle de souvenirs, dans la forêt de nos visions d’enfance, réminiscences du dessin animé qu’à travers la planète, partagent même ceux qui ne l’ont pas vu. À mesure qu’on s’y enfonce, des spectres viennent à nous, avec cette “inquiétante étrangeté / familiarité” que Freud associe aux rêves où l’on retrouve un être sans que ce soit tout à fait lui. Ici, la démocratie des Loups en acte sur une agora de pierre, là le cortège des Éléphants parodiant l’armée coloniale british

Nous reconnaissons le paysage, et pourtant depuis 1967, quelque chose s’est perdu en chemin – une certaine grâce d’alors, sur le fil entre rire et poésie. Grâce du dessin, parmi les plus stylisés des productions maison, mêlant ligne claire racée et trait si brouillon qu’il crépite de vie, à l’image du couple culte composé de Bagheera le rationnel et Baloo l’hédoniste.

Walt Disney, Le livre de la jungle, 1967Grâce de l’animation aussi, folle sarabande des singes ou danse vénéneuse du serpent, quand pour nous spectateurs comme pour nos héros, le cinéma se faisait hypnose. N’oublions pas qu’au-delà du “Aie confiance” persiflé par Kaa, l’irrésistible Jazz du roi Louie ou le regard fatal de la jeune villageoise agissent en puissances magnétiques qui envoûtent âmes et corps. Ce pouvoir de fascination du cinéma, il nous prend ici aussi dans ses anneaux – tout près d’être avalés par un gros plan du reptile, ses yeux dans les nôtres, piégés par la voix fatale de Scarlett Johansson ; mais plus encore, troublés de voir tant de créatures exister si bien de leur vie d’avatars, d’un hyperréalisme tel qu’il trace une nouvelle frontière à la mimésis numérique.

Grâce de l’enfance enfin, tant Disney savait en rendre les humeurs. Le Mogwly de 1967 joue, boude, déprime… avec une jolie pureté du récit et du trait, quand celui de 2016 s’avère terne ou cabot face à ses contre-champs. Le syndrome Andy Serkis a encore fait une victime : cet acteur-performeur filmé en motion capture investit si bien le Gollum ou le King Kong de synthèse de Peter Jackson qu’il vole la vedette aux comédiens en chair et en os (et lui-même va réaliser un… Jungle Book, reporté par Warner face à la concurrence !). De l’ours Baloo qui a marqué moult générations, ne reste aussi qu’un sparring partner de buddy movie. Principe de plaisir teinté d’utopie hippie en plein Summer of Love, la profession de foi qu’il chantait en philosophe épicurien, jusqu’à un surréaliste trip masturbatoire avec un cocotier, nous parvient désormais comme un écho, sans la magie solaire d’antan.

Mais ce qu’ici on perd en lumière, on le gagne en noirceur, si prégnante parfois que le film parle davantage aux grands qu’aux petits. Ainsi des trois Méchants : le Tigre, le Python et l’Orang-Outang, monstres shakespeariens parés d’une aura de mythe, tout palpitant de l’obsession du pouvoir (splendide épure du duel entre Shere-Khan et Akila). Dans son palais tropical envahi de nuit, le Roi Louie va jusqu’à rejouer la grande scène du Colonel Kurtz d’Apocalypse Now.

Car telle la Skull Island de King Kong, c’est une mémoire du cinéma que nous explorons ici. Tout ce bestiaire n’est-il pas rapatrié de safaris dans les hautes terres hollywoodiennes – primates de la Planète des Singes, tigre de l’Odyssée de Pi, loups de Twilight… ? Et s’ils nous séduisent tant, ne le doivent-ils pas aux belles voix de grands acteurs qu’eux aussi l’on s’amuse à reconnaître ? Et le public de visiter cette autre ménagerie où règne la Loi du plus fort, le star system.

Mais dans le décalage avec l’original, c’est la morale de la fable qui surprend le plus. Si l’on a beaucoup commenté le stéréotype raciste du roi Louie, le plus réac restait sans doute le final : chacun à sa place, essentialisé dans le destin d’une espèce, les bêtes entre elles, Mogwli parmi les siens. Sans doute, ici davantage qu’en 1967, vit-il l’initiation de son humanité, par ces “propres de l’homme” que sont l’outil et le feu, mais ses semblables ne demeurent que des silhouettes lointaines s’agitant parmi des flammes infernales. À l’instar de Zootopia, l’autre Jungle Disney à l’affiche où se régule la struggle for life entre proies et prédateurs (et leur meilleur film depuis longtemps), nous ne sommes pas ici enfermés dans la fatalité d’une condition, mais libres de nous choisir une place en ce monde.

Réjouissons-nous alors que le vieux Disney conservateur ait tant appris du jeune Pixar progressiste. Dans cette jungle où s’hybrident puissances de la Nature et artefacts de pixel, où se métissent lueurs enfantines et noirceurs adultes, et comme il le faudrait sur nos Places de la République ou ailleurs, tout le monde est le bienvenu.

Thomas Gayrard

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