Maurice Clavel, bonsoir !

Que mes condisciples de la classe de Philo 2 de l’année de terminale 1964-1965 au lycée Buffon me pardonnent s’ils ne retrouvent pas leur Clavel dans ces souvenirs que j’égrène. Chacun les siens. Chacun le sien.

Cet homme ne dormait pas. Le tabac le faisait tenir debout. Un matin visiblement épuisé, il nous dit : « Quand on fait des enfants on assume. »

1964 : Clavel a 44 ans, il termine la traduction de Jules César et prépare celle d’Antoine et Cléopâtre. (En 1967 ce sera Le Roi Lear pour le TNP) En 1965 aussi il adapte le Don Juan de Tirso de Molina (« Don avec un n » nous précise-t-il) pour le Festival du Marais, en 1965 toujours, sa pièce Saint Euloge de Cordoue est créée au Vieux-Colombier. Gentiment Clavel nous propose des places : « J’ai des invitations : qui en veut ? ». En 1965 Clavel épouse Elia Clermont, l’interprète de Flora, l’héroïne de Saint Euloge de Cordoue, la dédicataire de la pièce : « À Elia, pierre d’achoppement, caillou blanc. »

Le rapport de tout ça avec la classe de Philo 2, c’est que d’emblée Clavel incorpora la littérature dans la philosophie. En tout c’est dix heures d’enseignement par semaine qu’il consacrait à cinquante mioches (que des garçons, la mixité viendra après 1970) médusés. La salle de classe était située à l’intersection pétaradante du boulevard Pasteur et de la rue de Vaugirard, côté boulevard, à côté des feux rouges à la sortie du métro aérien, ce qui fit dire à Clavel lorsqu’on ouvrit les fenêtres pour ventiler la salle : « La vie économique du pays bat son plein. »

Les sujets de dissert ? Deux me reviennent en mémoire : « Le silence » et « Que se passe-t-il quand on fait signe à quelqu’un ? ». Il fallait rendre au moins huit pages, deux grandes copies doubles. Pour « Le silence » j’avais trouvé un distique de Jules Supervielle : « Surtout ne croyez pas à de l’indifférence  / Si je ne vous réponds qu’au moyen du silence. » Clavel m’interroge : « De quel recueil est tirée cette phrase ? » Je réponds candidement : « Du dictionnaire des citations. » La honte, mais alors la honte.

On grattait beaucoup, tâchant de tout saisir des monologues du prof, les échanges n’étaient pas rares mais, de la part des élèves, brefs. Il y avait un élève -son nom était Démon ou Daimon- il intervenait souvent et longuement. Il n’était pas intimidé. Clavel écoutait, laissait dire un moment, reprenait le cours, « cours » au sens de fleuve, de torrent. Les autres levaient la main sans l’arrêter. Clavel bondissait. Il était de ces « hommes géants sur des chevaux colosses » (Hugo, Clavel aimait le vieil Hugo, Le Crapaud, L’Âne). Qu’est-ce qu’on grattait, le nombre de cahiers qu’on a noircis, Clavel n’était pas modeste, il était généreux, inspiré, habité par l’éloquence du midi, rostandienne, « Notez, mais notez ! » c’était la consigne. Une fois j’ai bâillé sans mettre la main devant ma bouche : « Vous, à la porte ! »

Une autre fois qu’il rendait les copies, il dit à l’un d’entre nous : « Vous, vous êtes poète. » C’était Frédéric Magne à l’ébouriffante chevelure. Frédéric Magne devint l’un des piliers, auteur et traducteur, de la revue légendaire La Délirante.

Un soir au moment de se séparer il nous dit : « Demain j’amènerai quelqu’un, un ami, il vous parlera du marxisme. » Le lendemain on voit arriver Clavel le dégingandé, cravaté, toujours en costard mais la cravate au vent, flanqué d’un petit bonhomme à la figure toute ronde. C’était Edgar Morin qui nous fit un cours sur l’aliénation, la lutte des classes, Das Kapital, la plus-value et pire encore. Notre prof s’effaçait ainsi devant un tiers jugé plus compétent que lui pour traiter d’un sujet de philosophie. Immodeste soit, mais humble aussi.

Je reviens sur l’intégration de la littérature dans l’enseignement de philo. Nous étions quelques-uns en début d’année à être complètement désemparés par cette matière, la philo. Clavel pouvait démarrer sur n’importe quoi, par exemple sur l’analyse de deux trains en gare, on est assis dans un wagon et on ne sait pas si c’est le train en face qui s’ébranle ou le sien. À partir de là il nous faisait un tunnel (hum !) et des spéculations sur l’espace-temps, la croyance et les ruses de la raison. Il y avait parmi nous des forts en thème qui pigeaient tout tout de suite, ceux qui avaient fait latin-grec, les « A prime », par exemple Lissarague (François) et Fleurquin (Gaël). Le prof disait à ceux qui voulaient poursuivre dans la branche : « Il faut d’abord savoir le grec et l’allemand. » C’était la condition sine qua non. Il lançait des fusées, « Gnothi seauton » (« Connais-toi toi-même »), le « Dasein » (« L’existence »), le « Muss es Sein ? Es Muss Sein » (Cela doit-il être ? Cela est »), et le « Je suis, j’existe » de Descartes. Clavel avait beau nous dire « Je vais vous révéler à vous-mêmes comme [il marquait un temps d’arrêt, ménageant ses effets, oh le cabot magnifique], comme on dit d’un homme qu’il révèle une femme », pour certains d’entre nous dont moi et mon meilleur copain, mon pote du cours Simon, Dominique Maddaléna, les concepts nous passaient au-dessus de la tête. Mais il y avait la littérature, le théâtre, la dégaine, l’allure folle, ses longs favoris à la Frédéric Lemaître, ses mains dans les poches de sa veste, pouces relevés. Et aussi des aphorismes, des raccourcis: il nous disait « N’utilisez pas tendance au pluriel, seulement au singulier, préférez mais à donc, chérissez le De deux choses l’une ». Et puis je ne sais plus pourquoi peut-être pour illustrer le péché originel ou la bonne foi de la mauvaise foi, il commençait à réciter L’Héautontimoroumenos (en grec « le bourreau de soi-même »)  : « Je te frapperai sans colère / Et sans haine / Comme un boucher / Comme Moïse le rocher. » On était estomaqué, subjugué. Il enchaînait avec le « Ou bien ou bien » de Kierkegaard, citait son Journal du séducteur et nous achevait avec la tirade d’Antoine en version originale « For Brutus is an honourable man ». À la sortie du cours on se précipitait sur les œuvres. Un jour il nous prit à témoin, je jure que c’est vrai  : « On cherche la Cléopâtre d’Antoine, qui verriez-vous dans le rôle : Magre, Moreau, Bardot ? » Ce fut Maria Mauban.

En 1965, Silvia Monfort met en scène Électre de Sophocle, adapté par Clavel en 1951 : Silvia, la Délia du récit de Clavel, Le Temps de Chartres (Julliard, 1960), Silvia, sa compagne, son lieutenant de la Résistance en Eure-et-Loir. L’été 44 elle et lui avaient respectivement 21 et 23 ans. Le témoignage de Clavel, Dernière saison (Denoël, 1945) est dédié à Silvia Monfort : « Nous avons besoin de voix mémorables et nous ne les écoutons plus. » (page 15).

Jamais le prof n’évoqua la guerre devant ses élèves, ni même l’actualité sauf exception. Un jour il nous demanda – mais ce n’était pas coquetterie de sa part, il était complètement bigleux, un plan de métro ne lui aurait servi à rien : « Quelle est la station de métro la plus proche de l’Élysée ? J’ai rendez-vous avec de Gaulle ». Il venait à pied depuis chez lui déroulant « ses longues jambes de cigogne » (Paul Fort) ; il n’habitait pas bien loin du lycée, au 28 de la rue Liancourt dans le 14ème. Si, une fois l’actualité : pourquoi l’événement qui datait de deux ans lui traversa-t-il la tête ? Il en voulait semble-t-il à Arthur Miller (à qui il ressemblait d’ailleurs par la haute taille et les hublots) d’avoir quitté Marilyn, il devait le tenir responsable de son suicide : il nous parla un jour de Miller et précisa « pas Arthur non, Henry Miller, le grand, l’auteur du Tropique du Cancer. » On se rua sur Miller. Vous imaginez la bombe, à 16 ans ouvrir Tropique du Cancer. Ses apartés laissaient nos âmes coites et rêveuses : « Claudel en voilà un qui devait savoir faire l’amour. » Rimbaud (mort en 1891), Claudel, Miller (né en 1891), Clavel : la filiation.

Il nous avait demandé de lire L’Existentialisme est un humanisme et aussi Pour une morale de l’ambiguïté. Un jour, le roman de Simone de Beauvoir L’Invitée se retrouva sur un pupitre, Clavel qui avait l’habitude de faire cours en déambulant entre les tables feuilleta le livre et marmonna quelque chose comme « Quelle insouciance, quelle oisiveté ». Le livre avait été publié en août 1943. Clavel n’admettait pas l’attitude du célèbre couple pendant la guerre. Mais il reconnaissait la pertinence de la formule paradoxale de Sartre : « Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande. »

Le premier jour de la classe en septembre, il nous proposa de décaler les cours, de commencer à 9h du matin plutôt que 8h30. Il les terminait à midi au lieu de 11h30. J’imagine les têtes du « surgé », du « censscul »et du « protal » quand ils apprirent la chose.

Le premier jour aussi, outre la lecture régulière du magazine féminin Elle, du manuel de philo dit « l’Huisman et Vergez » – qu’il n’estimait pas vraiment indispensable à notre formation, « hormis les photos » –, il nous recommanda Pourquoi des philosophes et La Cabale des dévots de Jean-François Revel, publiés dans la collection « Libertés » chez Jean-Jacques Pauvert : ces petits volumes en papier kraft coûtaient 3 francs. Ce sont les premiers vrais livres que j’ai achetés, d’habitude je me fournissais à la bibliothèque municipale de la rue Lecourbe, en face de la mairie du 15ème. Avec le recul, j’ai l’impression que Revel, camarade de résistance, fils des Lumières, « bloc d’athéisme » constituait pour Clavel un pare-feu, un antidote à ses méditations – à ses délires ? – métaphysiques. Et puis tous deux mettaient plus haut que tout la beauté des dialogues de Platon. Au programme de Philo 2, le Gorgias : « Faut-il satisfaire tous ses désirs ? ». Clavel savourait l’ironie de Socrate : « Y compris de se gratter ».

Fin juin 65, le jour des résultats de l’écrit du bac, Maurice Clavel nous attend au bistrot – qui n’existe plus, remplacé par une banque – qui faisait le coin du boulevard Pasteur et de la rue de Vaugirard, côté des numéros impairs du boulevard, en face du bahut : le prof félicite les reçus, réconforte les recalés, encourage les admissibles.

En ce matin du printemps 1979 dans la basilique de Vézelay avec mon copain Maddaléna nous sommes au fond de la classe pardon de la nef, pas loin de la porte de la cour des grands, pardon du narthex. Jean Daniel prononce l’oraison funèbre. « Clavel, journaliste transcendantal« , tu parles. Prof oui, et comme dit Verlaine de Rimbaud, « sauvage splendidement ».

Jacques Faule

Soirée d’hommage au journaliste et philosophe Maurice Clavel, « Messieurs les censeurs, bonsoir ! », avec la participation des historiens Philippe Artières et Christian Delporte, ainsi que celle de Jacques Faule, ancien conservateur à la BNF. Maison de la Poésie, 18 décembre à 20hPassage Molière, 157, rue Saint-Martin – 75003 Paris.

 

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