Merveilleux

En mai 1723 sur les quais de Lisbonne débarque de L’Alexandre, vaisseau de la compagnie des Indes en provenance de la Louisiane et des îles Sous-le-vent, Charles-Frédéric de Merveilleux, officier d’un régiment suisse au service de la France. Il s’installe à Lisbonne, s’introduit à la cour et se voit confier une mission par le roi Jean V qui rêve d’une académie des sciences et des arts : écrire l’histoire naturelle du Portugal.

Merveilleux n’est pas plus naturaliste que vous et moi mais il n’était pas rare, à l’époque, qu’un aventurier se mue en explorateur. En tant que soldat, il devait en revanche exceller aux cartes, et il y a tout à parier qu’il rencontra, à la cour et dans le petit cercle des étrangers résidant à Lisbonne, Domenico Scarlatti, très joueur lui aussi. Mais l’officier suisse, dont le régiment est basé à Rochefort, éveille les soupçons du Premier ministre, Diogo de Mendonça, qui demande à son ambassadeur à Paris d’enquêter sur lui. La réponse (“Il a la réputation d’être assez inconséquent, et il n’est pas exclu que ce soit un grand espion”) donna des idées à Mendonça, qui employa Merveilleux pour espionner… l’ambassadeur de France à Lisbonne !

Officiellement détaché à la cour du Portugal, Merveilleux fait son expédition naturaliste en deux fois, au printemps 1724, puis à l’hiver suivant en compagnie de son neveu Jean-Pierre, sans donner de résultats fracassants si l’on en juge par l’ouvrage publié en 1738, Mémoires instructifs pour un voyageur… Cela n’empêche pas Merveilleux d’y fustiger “l’ignorance crasse” des Portugais qui achètent du genièvre en Hollande alors que leurs montagnes en sont pleines, et d’accuser les frères Jussieu, qui ont exploré la région en 1716, de ne pas avoir fait la moitié de ce qu’ils racontent. Surtout, il mélange allègrement l’alchimie, la voyance extralucide et la botanique, dans le cocktail bien frappé qui plaira tant à Saramago, mais aussi à Voltaire, dont le Candide (1759) plonge sans doute des racines chez Merveilleux.

Quant à Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse, il dit le plus grand bien d’un M. de Merveilleux, capitaine de compagnie, qui aurait accepté de rendre sa parole à un jeune homme, lequel s’était engagé sur un coup de tête. Or, Charles-Frédéric s’occupait du recrutement… Et ce n’est pas tout : l’année suivante, selon les Confessions, Rousseau est chaleureusement accueilli à Paris par une Mme de Merveilleux, accompagnée de son fils. Il ne peut s’agir là que de la belle sœur de Charles-Frédéric et de son neveu Jean-Pierre, qui avait herborisé avec lui dans les montagnes du Portugal.

Merveilleux fait un dernier voyage vers Madrid et Lisbonne à l’été 1725, avec Jean-Pierre et un brillant jeune peintre, Pierre Antoine Quillard, qui aura à Lisbonne le succès qu’il n’a pas eu à Paris. Il est ensuite envoyé au Canada, où il passera plus de dix ans. Il finira sa carrière à Rochefort, après une mauvaise histoire de mutinerie de son régiment. Si l’on sait tout ou presque (il reste tout de même très mystérieux) sur Merveilleux, ce n’est pas tant grâce à son livre qu’à sa correspondance, intégralement conservée dans les archives de la famille, et consultable en ligne. Tant de détails sur Merveilleux, et si peu sur Scarlatti qu’il côtoya, c’est trop injuste. Au moins ont-ils la vertu de mettre en couleurs un tableau portugais qui sans eux serait plus monochrome qu’un azulejo.

  

La sonate et le livre de la semaine

La sonate est la 96, baptisée “La chasse” par Wanda (à cause des cors), mais qui convient très bien, avec son air martial, pour accueillir le militaire Merveilleux, et tout autant, avec ses passages plus andante caressés ici par Cziffra, à évoquer le naturaliste furetant dans les montagnes du Portugal. Publiée en 1749, cette sonate est sans doute bien plus ancienne : Scarlatti réutilise le motif d’entrée comme conclusion, ce qu’il ne fera plus jamais par la suite. Encore une symétrie trop évidente…

 

scarlatti merveilleux sonates mémoires voyageur histoireLe livre est celui de Charles-Frédéric de Merveilleux, en 2 volumes, qui est consultable en ligne sur Gallica. Publié la même année que les Essercizi de Scarlatti, il est fortement déconseillé en tant que guide de voyage, mais indispensable pour humer l’atmosphère des années 1720 au Portugal et en Espagne. Attention : alcool fort ; le mélange de fiction et de réalité est pour le moins déconcertant.

Nicolas Witkowski
Chroniques scarlattiennes

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