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Milo Rau ou les vertiges de la tragédie
| 09 Juil 2018

Meurtre sordide à Liège une nuit pluvieuse d’avril 2012. Un jeune homme, Ihsane Jarfi, monte dans une voiture devant un bar gay. Son corps massacré sera retrouvé deux semaines plus tard à la lisière d’une forêt et ses assassins arrêtés peu après. Partant de ce fait divers sur fond d’homophobie et de racisme, le metteur en scène suisse Milo Rau, fondateur de l’International Institute of political murder et depuis peu directeur artistique du Nouveau Théâtre de Gand en Belgique, a conçu un spectacle intitulé La Reprise, premier volet d’une série qui s’appellera « Histoire(s) du théâtre », en référence aux « Histoire(s) du cinéma » de Jean-Luc Godard.

Milo Rau, La reprise © Hubert Amiel

© Hubert Amiel

Comme tous les spectacles de Milo Rau, La Reprise s’appuie sur un gros travail documentaire. Mais la reconstitution de l’histoire d’Ihsane Jarfi et de ses dernières heures est un point de départ et pas un objectif. « Bien que dans la pièce, explique Milo Rau dans un entretien avec Hugues Le Tanneur paru en marge du spectacle, nous tournions obsessionnellement autour de la nuit où Ihsane Jarfi est tabassé à mort, nous ne sommes en réalité pas intéressés par ce qui s’est passé. » Et d’ajouter : « Aucune raison, aucune psychologie, aucune explication sociologique ne peut aider le spectateur. Une tragédie n’est pas un récit, c’est une expérience sur l’impossible vérité, sur l’absurdité, l’insondabilité, l’indicibilité de la mort. »

Le spectacle n’est donc ni une enquête (même s’il revient sur les faits), ni une reconstitution (même si le meurtre est « rejoué »sur scène), ni même un mausolée à la mémoire d’Ihsane Jarfi. Tout ce travail-là – de vérité, de dignité, de mémoire – a déjà été effectué en grande partie au procès, et le metteur en scène n’est ni un redresseur de torts, ni un militant (même si ses sympathies et son engagement ne font pas de doute). Ce que met en scène Milo Rau dans tous ses spectacles, et c’est particulièrement flagrant dans celui-là, c’est moins l’histoire que le rapport à cette histoire. Chez lui, tous les protagonistes de l’acte théâtral (les personnages dont il s’inspire, qui viennent parfois réinterpréter eux-mêmes leurs vies sur scène, les acteurs qui les interprètent – et qui jouent aussi leurs propres histoires – et les spectateurs) sont en permanence confrontés non pas au réel mais à la perception qu’ils en ont, et c’est cette perception qui devient à son tour une réalité partagée.

Milo Rau, La reprise © Hubert AmielSi l’horreur et le meurtre ne sont pas explicables (Milo Rau évoque, dans le même entretien, « l’imperméabilité traumatique » de la violence), on peut du moins tenter de comprendre ce qu’ils éveillent en nous. Regarder la tragédie et non le fait divers, c’est ce que propose La Reprise. Tout part de l’impact provoqué par cette histoire sur ceux qui s’en emparent. Sébastien Foucault, l’un des acteurs qui accompagnent Milo Rau depuis plusieurs spectacles, habite Liège et a suivi le procès des meurtriers. Et la première personne à laquelle il s’est identifié est le promeneur au chien qui a retrouvé le corps du jeune-homme. Susy Cocco et Fabian Leenders, deux des acteurs amateurs de La Reprise, habitent Liège eux aussi. La première, retraitée, a été figurante pour les frères Dardenne, qui ont tourné la plupart de leurs films dans le quartier habité par les meurtriers d’Ihsane Jarfi. Le second a rendu plusieurs fois visite en prison à l’un des condamnés, orphelin d’une mère alcoolique, cariste au chômage, comme lui. Quant à Johan Leysen, figure majeure de la scène flamande, c’est par le théâtre qu’il rejoint l’histoire, via une scène d’ouverture où il rejoue l’un de ses rôles (le spectre du père d’Hamlet), délivrant au passage une mini master class, avant d’interpréter un autre rôle, celui du père d’Ihsane, dans une scène où il est nu dans un lit avec Susy Cocco (qui joue la mère). C’est le soir de son anniversaire à elle, et elle s’inquiète car son fils ne l’a pas appelée et ne répond pas au téléphone. Une scène dont la fonction est tragique avant d’être sentimentale : l’inéluctable a eu lieu, ils le pressentent tout en l’ignorant.

Aux corps nus des parents fait écho le corps nu et supplicié du fils, sur lequel urine l’un des assassins. Là non plus, il ne s’agit pas pour Milo Rau de « reconstituer » la violence, mais de se demander comment la montrer. Cette scène du meurtre est à la fois très crue et irréelle, plus absurde qu’insoutenable. Et ce qui se joue à ce moment là est moins de l’ordre du dégoût ou de l’horreur, que d’une infinie tristesse.

Le va-et-vient permanent entre scènes jouées et images filmées (certaines en direct, d’autres non) accentue par ailleurs le sentiment d’être non pas sur le lieu du crime mais dans une chambre d’échos. Un sentiment qui culmine dans une scène finale en trompe l’œil, elle même dernier avatar d’une série de fausses fins. L’acteur qui jouait Ihsane Jarfi, après s’être relevé, monte sur une chaise et se passe une corde au cou. Si personne d’entre vous n’intervient, dit-il aux spectateurs, je vais mourir pendu. Le chantage n’en était pas un. Le noir s’est à peine fait que la lumière se rallume et qu’il est là pour saluer. Ce n’est pas la culpabilité que Milo Rau prétend faire vibrer, mais quelque chose de plus profond, en lien là aussi avec la tristesse, et avec l’attention aux autres. Avec l’intelligence.

René Solis
Théâtre

La Reprise, mise en scène de Milo Rau, Théâtre de Nanterre-Amandiers (92), du 22 septembre au 5 octobre

Sur le modèle du Dogma rédigé en 1995 par les cinéastes Lars Van Trier et Thomas Vinterberg, Milo Rau a proposé, en arrivant à Gand, un Manifeste en dix points, publié le 1er mai 2018 : Un : Il ne s’agit plus seulement de dépeindre le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais de rendre la représentation elle-même réelle.
Deux : Le théâtre n’est pas un produit, c’est un processus de production. La recherche, les castings, les répétitions et les débats connexes doivent être accessibles au public.
Trois : Le statut d’auteur revient entièrement à ceux qui participent aux répétitions et à la performance, quelle que soit leur fonction – et à personne d’autre.
Quatre : L’adaptation littérale des classiques sur scène est interdite. Si un texte source – qu’il s’agisse d’un livre, d’un film ou d’une pièce de théâtre – est utilisé au début du projet, il ne peut pas dépasser plus de 20% du temps de la représentation.
Cinq : Au moins un quart du temps de répétition doit avoir lieu à l’extérieur d’un théâtre. Un espace de théâtre est un espace dans lequel une pièce a été répétée ou exécutée.
Six : Au moins deux langues différentes doivent être parlées sur scène dans chaque production.
Sept : Au moins deux des acteurs sur scène ne doivent pas être des acteurs professionnels. Les animaux ne comptent pas, mais ils sont les bienvenus.
Huit : Le volume total de la scénographie ne doit pas dépasser 20 mètres cubes, c’est-à-dire qu’il doit pouvoir être contenu dans une camionnette qui peut être conduite avec un permis de conduire normal.
Neuf : Au moins une production par saison doit être répétée ou exécutée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle.
Dix : Chaque production doit être montrée dans au moins dix endroits dans au moins trois pays. Aucune production ne peut être retirée du répertoire NTGent avant que ce nombre ait été atteint.

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