Catherine Poulain, pour ceux qui rêvent de départ

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

L’année va être terrible, une présidentielle qui s’annonce morose, on prend les mêmes et on recommence, des thèmes de débat rances et hors-sujets, les menaces d’attentats, le sort ignoble fait aux réfugiés, les progrès du repli sur soi, les dictateurs triomphants, les invectives de Trump. Des fois on voudrait bien partir loin.

Catherine Poulain, Le Grand marin, éditions de l'Olivier, 2016. Une critique de Sylvain Pattieu

Et puis on prend un livre. Il y a la littérature qui rapetisse, regarde par le petit bout de la lorgnette, met la tête sous l’eau, et puis il y a des romans qui ouvrent des horizons, chassent les nuages, portés par un souffle, une écriture. Le Grand marin de Catherine Poulain (éditions de l’Olivier, 2016) appartient à cette catégorie de livres qui palpitent et qui vivent. On est transporté, époustouflé, il nous reste dans la tête et dans le ventre un goût de sel et d’embruns. C’est le récit d’une femme qui part pour devenir pêcheuse en Alaska. Pas d’effets de manche ni d’épate, pas de lourd récit de baroudeuse, elle part et c’est tout, au bout du monde, exercer un des métiers les plus éprouvants, dans le froid, l’humidité, le manque de sommeil, les blessures. Elle ne cherche pas à étonner son monde, elle raconte tout simplement ce désir d’éprouver son corps en poussant les limites, de se sentir vivante, à l’égale des autres pêcheurs dont elle a choisi de partager la condition.

Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska. Mais y arriver à quoi bon. J’ai fait mon sac C’est la nuit. Un jour je quitte Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux, c’est février, les bars ne désemplissent pas, la fumée et la bière, je pars, le bout du monde, sur la Grande Bleue, vers le cristal et le péril, je pars. Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue. De malheur. Je pars. Tu es folle. Ils se moquent. Ils se moquent toujours – toute seule sur des bateaux avec des hordes d’hommes, tu es folle… Ils rient.

Riez. Riez. Buvez. Défoncez-vous. Mourez si vous voulez. Pas moi. Je pars pêcher en Alaska. Salut.

Je suis partie.

On ne sait pas, en lisant le livre, pourquoi elle a choisi ce destin, mais c’est une force vitale, ce sont des passions joyeuses qui la guident. Catherine Poulain raconte avec des phrases simples et précises, elle n’en rajoute pas, elle ne prétend pas fournir un modèle de vie. Elle décrit les gestes précis, monotones, parfois sanglants, de la pêche. Les rapports de force entre skipper et équipage, entre novices et anciens. Une façon d’annuler les statuts, en même temps chacun étant considéré non en fonction de son sexe, de sa taille, mais en fonction du travail qu’il abat et du courage dont il fait montre. L’ennui puis le travail acharné. Elle parle de la vie au port, de l’envie de repeindre la ville en rouge” en se saoulant dans les bars. De la petite crainte, aussi, en tant que Française, travailleuse illégale sans papiers en règle, de se faire expulser par l’Immigration.

Le Grand Marin est aussi une belle histoire d’amour. La passion pour la mer qui l’emporte se transforme au fil du livre en passion avec son grand marin, celui du titre. Une histoire brinquebalante, chaotique, éphémère, brûlante. Une histoire de bric et de broc, mais qui nous touche profondément.

Enfin, il faut le dire, Le Grand Marin est le livre d’une écrivaine. Une qui écrit depuis longtemps, qui noircissait des carnets pendant ses quarts, sur le bateau, parce que, en partie, son livre est autobiographique. Elle a son rythme et son souffle et ses mots, pour parler de ces pêcheurs, de ces oubliés, de ces fracassés, de ces courageux. Elle tranche dans le monde parfois très parisien de la littérature, elle qui vit à Manosque, bergère et ouvrière agricole depuis son expulsion d’Alaska. Elle a reçu de nombreux prix et ils sont mérités. Il y aura d’autres livres, n’en doutons pas, portés par cette même pulsion de vie. On les attend avec impatience.

Alors ne vous laissez pas déprimer par l’actualité. Prenez une grande goulée, remplissez-vous les poumons, embarquez-vous sur Le Grand Marin.

Sylvain Pattieu
Ordonnances littéraires

Catherine Poulain, Le Grand marin, éditions de l’Olivier, 2016

Imprimer Imprimer