Marcus Malte pour la France vieillissante

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

La primaire de la droite, c’est fini mais ce n’est que le début. Le spectacle d’une France vieillissante, conservatrice, apeurée et fermée nous a bien occupés, mais elle nous occupera de nouveau bien souvent à l’avenir, n’en doutons pas. Ces images d’électeurs aux cheveux blancs qui font la queue le dimanche pour glisser leur bulletin dans l’urne et élire celui qui déclare tranquillement et sans complexe aucun à propos du mouvement de droite radicale Sens commun : “Ce sont des gens qui défendent des valeurs auxquelles je crois” et qui déclare à la veille de la Manif pour tous d’octobre 2016 son “soutien à tous ceux qui seront mobilisés pour la famille. Celui, surtout, qui a affirmé lors de sa campagne vouloir, en gros, abolir ce qui constitue le socle du modèle social français : la sécurité sociale. Seules les affections graves ou de longue durée seront prises en charge, à terme : votre prothèse de hanche attendra, ainsi que la visite chez le dentiste ou le traitement de votre méchante angine.

Et la France, qui devient de plus en plus vieille, vieillira donc de plus en plus vite. Car on va tous (enfin, pas tout à fait tous, mais bon) devenir vieux, malades et moches avant l’heure : dents cariées ou manquantes, boiteries plus ou moins handicapantes et douloureuses, problèmes dermatologiques pas soignés, maladies diagnostiquées trop tardivement, mauvaise vue non corrigée, etc… La maladie, lorsqu’elle se pointera dans une famille, sera pour commencer une catastrophe financière et des choix douloureux à faire : soigner maman ou payer les études – devenues d’ailleurs hors de prix – du petit ?

Pauvre France clopinante, percluse de maux divers parfaitement soignables mais pas soignés.

Marcus Malte, Le Garçon. Une ordonnance littéraire de Nathalie PeyrebonneDe toute façon, c’est un fait, écrit Marcus Malte dans son dernier roman, Le garçon (Zulma), le monde se fait chaque jour un peu plus vieux”.

Il y raconte l’histoire d’un drôle de gamin qui, un beau jour, surgit des bois. On est en 1908. Il ignore tout du reste du monde et cela est réciproque : la mère était la seule sur terre à connaître son existence et la mère est morte”. Le garçon sans nom, désormais seul, découvre peu à peu la société dont il s’approche prudemment (cela doit avoir un sens”) ainsi que sa propre humanité. De nos jours, le gars qui débarquerait ainsi de nulle part serait vite étiqueté : ce serait un migrant”. Qu’il ne parle pas (c’est le cas du héros de Marcus Malte) ne changerait rien à l’affaire.

Désormais il veut voir. Il veut savoir”. Et c’est toujours ainsi, n’est-ce pas ? On débarque, on ouvre les yeux, et on veut comprendre. Mais, quelle que soit l’époque, venir d’ailleurs n’est jamais facile : plus il s’évertue à rallier ses congénères plus ceux-ci dénient sa part d’humanité”.

À force d’obstination, le gars sans nom fera tout de même des rencontres au cours de sa vie itinérante, il se rapprochera des autres, il aimera, même.

Puis éclate la guerre, la Grande Guerre, la boucherie et son commerce” et commence alors l’histoire de ceux qui vont mourir”. Lui va survivre, mais, des guerres, on revient la mémoire infectée”. Un peu mort, en fait. Ceux qui ont traversé l’horreur ne vivent plus ensuite qu’en roue libre”, et, pour eux, l’essentiel est dit”.

Pas folichon, le XXe siècle raconté, avec une rare élégante, par Marcus Malte.

Les choses ont-elles changé ?

Probablement, elles changent d’ailleurs à toute vitesse.

Au XXIe siècle, on réforme, on modernise à tout-va. On est contre l’immobilisme, on est moderne, novateur, on dépoussière, on élague, on casse la baraque”, dixit François Fillon.

Pour aller où ?

En arrière toute.

L’histoire du progrès social a fait demi-tour. On devrait pouvoir prochainement atteindre le XIXe siècle : François Fillon, un conservateur du XIXe siècle”, titre ainsi La Tribune.

Décidément, l’avenir, lui aussi, vieillit à vue d’œil.

Puisque c’est ainsi que les hommes vivent”, déclare, fataliste, Marcus Malte.

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

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