Rodolfo Walsh en 36 vignettes (17-36)

Il y a quarante ans, l’écrivain et journaliste argentin Rodolfo Walsh mourait dans une rue de Buenos Aires, tué par les soldats de la junte militaire. L’écrivain mexicain Paco Ignacio Taibo II lui rend hommage.

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Rodolfo Walsh, Los irlandeses (incluye (“Irlandeses detrás de un gato”, “Los oficios terrestres”, “El 37” y “Un oscuro día de justicia”)L’enfance tourmentée est un territoire habituellement partagé par tous les lecteurs, le seul territoire commun dont quasiment personne ne peut s’évader. De façon dispersée, tu écris entre 1964 et 1968 quatre nouvelles regroupées sous le titre Des Irlandais (un livre qui aurait mieux fait de s’appeler Des enfants irlandais), soit Irlandais derrière un chat, Les Métiers terrestre, 1937 et Un jour de justice (la meilleure sans doute) ; les expériences de l’école-asile reviennent avec une force immense et un terrible mélange de rage et de douceur. Elles se répartissent sur plusieurs récits, mais il est évident qu’elles s’entrelacent et forment la colonne vertébrale de ce qui serait un merveilleux roman.

 

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Tu écris, Rodolfo, en 1968 : « Je suis le premier qu’il faut convaincre que la révolution est possible. Et c’est difficile à un moment de reflux total, où s’accumulent pour moi de façon catastrophique le projet bourgeois (le roman) et le projet révolutionnaire (la politique, le journal, etc.) »

         

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Par l’intermédiaire du syndicaliste Raimundo Ongaro, rencontré en Espagne, tu te rapprocheras du mouvement ouvrier à ton retour en Argentine en 1969. Tu seras lié au courant syndicaliste le plus combatif, la CGTA (Confédération générale du travail des Argentins), de tradition péroniste. Tu es responsable de leur journal. L’un des collaborateurs est Ricardo Carpani, l’un des plus fascinants parmi les peintres argentins. Il fait ton portrait. Un visage excessivement dur, comme toujours, son esthétique s’inscrit dans la pierre ; même si Carpani me fascine, ce tableau-là ne me plaît pas. Sur les photos, les rares qui ont été conservées, tu as généralement l’air triste, tu ne souris pas, tu donnes l’impression d’être l’invité qui s’est trompé de fête De la timidité, peut-être ? Mais pas de dureté.

 

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Tu écris, tu écriras : « Selon mon humeur, j’ai pu penser des choses très contradictoires ».

 

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Rodolfo Walsh, ¿Quién mató a Rosendo?, editorial Tiempo Contemporáneo, Buenos Aires, 1969Et de nouveau, presque par surprise, une nouvelle série de reportages qui donnent naissance à un nouveau livre. Il aura pour titre Qui a tué Rosendo ? Tu as mis douze ans pour retourner au récit journalistique. Tu racontes l’histoire d’un échange de coups de feu dans le quartier de Avellaneda dans laquelle meurt un dirigeant syndical lié au secteur péroniste « officiel » pro-patronal, et deux syndicalistes de la résistance. Les reportages, comme en d’autres occasions, deviennent un livre.

Tu écris : « Tu es en compétition avec tous les minables qui se disputent pour savoir qui a pondu le meilleur petit dessin, alors qu’en fait tu t’en fous […] et tu finis par te rendre compte que tu disposes d’une arme, la machine à écrire. Selon comment tu t’en sers, c’est un éventail ou un pistolet et tu peux utiliser la machine à écrire pour obtenir des résultats tangibles, et je ne pense pas aux résultats spectaculaires comme dans le cas de Qui a tué Rosendo ? parce que c’est une chose très bizarre que personne ne peut se fixer comme objectif, même moi je ne me l’étais pas fixé. »

 

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Tu écris : « Il faut bien que je dise que je suis marxiste, un mauvais marxiste parce que je lis très peu ». Ah bon ? Tu veux dire que tu lis peu d’analyse sociale ou de livres d’économie marxiste. Parce que tu continues à lire de la littérature, au même rythme que d’habitude.

Tu es obsédé par la nécessité de mettre de l’ordre dans ta vie, qui semble y résister. Tu notes en 1970 : « Il faut travailler pour gagner sa vie. Il faut travailler en politique. Il faut travailler en littérature. »

Le narrateur de ces vignettes est désespéré par la lenteur avec laquelle tu élabores ton œuvre littéraire, de l’excès d’autocritique qui te paralyse, de la façon obsessionnelle dont tu corriges tes textes. Personne ne t’a dit que tu avais deux énormes talents ?

 

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Les hommes qui ne doutent pas sont dangereux pour les autres. Ceux qui doutent trop courent le risque de la paralysie. Mais ceux que leurs doutes poussent à agir, ceux-là sont dangereux pour eux-mêmes.

 

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Jorge Ricardo Masetti, Los que luchan y los que lloran, con prólogo de Rodolfo Walsh, editorial Jorge Alvarez, 1969Ton modèle n’est pas le Che, inaccessible, distant, mythique. L’image venue du passé qui te motive est celle de Jorge Ricardo Masetti, le camarade, le journaliste transfiguré en combattant. Quand en 1969 tu écris le prologue pour la réédition de Ceux qui luttent et ceux qui pleurent, le grand reportage sur la révolution cubaine, tu écris : « Au-delà de l’opportunité du déclenchement d’un foyer de guérilla à Salta qui a entraîné la mort de Masetti en 1964 et qui aurait pu être le destin du Che […], l’honnêteté de M., sa cohérence avec lui-même, sa fidélité envers le précédent cubain, ne font aucun doute. »

 

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Tu écriras : « La réalité n’est pas seulement passionnante, elle est presque impossible à raconter. »

 

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Tu te rapproches des Forces armées péronistes en 1970 ; tu collaborais déjà avec elles à travers le syndicalisme combattant. Quand tu les rejoins, tu fais partie de l’équipe de renseignement, tu détectes les fréquences radio de la police et tu les déchiffres, tu continues ton travail de collaboration dans la presse. L’organisation te maintient à l’arrière-garde, tu es très connu, il ne faut pas t’exposer, même si tu souhaites participer aux actions armées. C’est dans ces années que sort le film Opération Massacre.

 

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La brève ouverture du gouvernement Cámpora (du 25 mai au 13 juillet 1973), te permettra de retourner à une expérience journalistique passionnante pour le quotidien Noticias. Depuis avril tu as rejoint une autre organisation armée, les Montoneros, où tu t’occupes de la presse, puis du renseignement.

 

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Ensuite, ce sera le gouvernement de Isabelita Perón, avec López Rega, la triple A, la clandestinité, le début du massacre.

Je rencontre Osvaldo Bayer, survivant magnifique, historien libertaire, documentaliste obsessionnel. « Tu as des documents sur Rodolfo Walsh ? » Il les sort d’une étagère d’où dégringolent plusieurs livres. Il dit :
« On s’est vus pour la dernière fois au coin des rues 9 de Julio et Corrientes :
– Tu devrais partir.
– C’est toi qui dis ça !
On parlait comme si c’était la dernière fois. C’était le meilleur de tous ceux de notre génération, il comprenait les événements à une vitesse… »

 

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Dans ces années-là tu écris : « Il faut penser face au miroir pour savoir qui pense. »

 

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En 1975, tu as un clash avec Mario Firmenich et la direction des Montoneros. Tu es convaincu qu’ils pèchent par optimisme. Tu dis « Cette bataille est perdue », tu proposes le repli.

 

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Tu écris : « L’histoire ressemble à une propriété privée dont les propriétaires possèdent aussi tout le reste. »

 

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Le 24 mars 1976, c’est l’arrivée de la dictature militaire. Tu crées Ancla, une agence de presse clandestine qui essaye de rompre l’encerclement, qui dépose des informations dans les boîtes aux lettres des journaux, qui fait parvenir ses articles aux journalistes étrangers. « Faites échec à la terreur, faites circuler l’information. »

 

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En 1976, pas un jour sans son lot d’arrestations, d’assassinats, de disparitions, de tortures ; deux cas vont particulièrement t’affecter, la mort de Paco Urondo en juin et, au mois de septembre, celle de ta fille, une combattante elle aussi.

Tu écris : « Chère Vicki, la nouvelle de ta mort m’est parvenue aujourd’hui à trois heures de l’après-midi. Nous étions en pleine réunion… quand le communiqué a été diffusé à la radio. J’ai entendu ton nom, mal prononcé, et j’ai mis une seconde à comprendre. Machinalement, j’ai commencé à me signer, comme quand j’étais petit. Je n’ai pas terminé le geste. Le monde s’est arrêté à cette seconde. Ensuite, j’ai dit à Mariana et à Pablo : “C’était ma fille”. J’ai suspendu la réunion.
Je suis sonné. Je l’avais souvent redouté. Je pensais que j’avais trop de chance de ne pas être frappé alors que tant d’autres l’avaient été. Oui, j’ai eu peur pour toi, comme tu as eu peur pour moi, même si nous ne le disions pas. À présent, la peur est douleur. Je sais très bien pour quoi tu as vécu, pour quoi tu as combattu. Et j’en suis fier. Tu m’as aimé, je t’ai aimée. Ils t’ont tuée le jour de tes 26 ans. Les dernières années ont été très dures pour toi. J’aimerais te voir sourire encore une fois. Je ne pourrai pas te dire au revoir, tu sais pourquoi. Notre sort est de mourir traqués, dans l’ombre. »

 

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Quand tu sors de la maison où tu vis dans la clandestinité, tu dis au revoir à Lilia Ferreyra, qui dans un long entretien raconte : « La dernière image que je garde de lui : il était déguisé en retraité, avec un chapeau de paille ; il se retourne et lève la main : N’oublie pas de semer les laitues. C’est la dernière chose que je lui ai dite, il a souri et il a disparu pour toujours. »

C’est le 25 mars 1977. Peu avant, tu as écrit la Lettre ouverte d’un écrivain à la junte militaire que tu as signée de ton nom et où tu dénonces par le menu le terrorisme d’État. La lettre va faire de toi l’homme le plus recherché par la police et l’armée.

Tu portes à la ceinture un Walther PPK calibre 22. Tu déposes des lettres dans une boîte et tu prends l’avenue Entre Ríos en direction de l’avenue San Juan. Les mouvements autour de toi te font deviner que le rendez-vous clandestin a été découvert et que les assassins de l’École supérieure de mécanique de la marine (ESMA) sont là. Tu tentes de courir, ils t’encerclent, tu sors le petit pistolet et tu ouvres le feu, une rafale de fusil mitrailleur te coupe en deux.

Ton corps sera jeté sur une table, dans l’un des bureaux de l’ESMA.

Rodolfo Walsh, Carta abierta a la Junta Militar, 1977, cartel con retrato de Carpani (1969) 

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Osvaldo Bayer écrira : « Toi, jamais honoré, jamais récompensé. Tu as marqué au fer rouge, sans l’avoir voulu, le reste des intellectuels argentins. Certains se sont assis à la droite du dictateur, à la table de banquet célébrant le triomphe de la gégène, et d’autres n’ont rien entendu, rien vu, rien dit quand les balles ont fauché ta vie. Tu dois bien rire quand tu lis la liste des intellectuels qui aujourd’hui cultivent ton souvenir. Ceux qui t’ont refusé le troisième chant du coq se pressent aujourd’hui pour t’applaudir. Et que dire de ces scientifiques lettrés, pharaons et mandarins universitaires qui t’ont qualifié d’esthète de la mort ? Aujourd’hui, ils disposent soigneusement tes livres dans les vitrines officielles […] Ils t’ont jeté vivant à la mer, ils t’ont enterré dans des fosses communes, ils ont brûlé ton corps dans des brasiers.  Et te voilà pourtant là, au beau milieu de Buenos Aires. L’histoire a vite remis les choses en place. »

 

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Ton nom est aujourd’hui celui d’une station de métro, quel meilleur hommage pour un écrivain populaire ? Je parcours la ville sous la pluie. Il pleut sur Buenos Aires, une pluie torrentielle, et c’est tant mieux car la pluie occulte pour les caméras de télévision ma folle envie de pleurer tandis que j’effleure du bout des doigts ton nom inscrit sur l’immense mur où sont répertoriés ceux que la dictature a assassinés.

Paco Ignacio Taibo II 
Traduit de l’espagnol (Mexique) par René Solis
Rodolfo Walsh

 

Sources utilisées pour l’élaboration de ces vignettes : Rodolfo Walsh : Operación Masacre (éditions Brigada para Leer en Libertad) ; ¿ Quién mató a Rosendo ? (éditions de La Flor) ;  La máquina del bien y del mal  (les enquêtes du commissiare Laurenzi, éditions Clarín/Aguilar) Ese hombre y otros papeles personales (éditions de La Flor) ; Obra literaria completa (éditions Siglo XXI) ; Caso Satanowsky (éditions de La Flor) ; Cuento para tahúres y otros relatos policiales (éditions de La Flor) ; entretiens de l’auteur avec Eduardo Jozami, Patricia Walsh, Osvaldo Bayer, Lilia Ferreyra ; le site Internet « Equipo de Investigaciones Rodolfo Walsh » ; Miguel Bonasso : « Rodolfo Walsh y el espionaje popular » (supplément de la revue Moncada). « Operación Walsh » (numéro spécial de la revue Maíz, avril 2014) ; « Rodolfo Walsh a 30 años » (numéro spécial de la revue Oficios terrestres, 2007) ; Los nuestros, Rodolfo Walsh, el jefe (documentaire produit par Ánima Films) ; « De ayer a hoy la casa del Tigre de Rodolfo Walsh », témoignage de Daniel Argüello, cité par Mario Frias Casado dans un article pour le quotidien en ligne La Izquierda ; Eleonora Bertranou : Rodolfo Walsh (éditions Leviatán) ; Joaquín Fernández : Rodolfo Walsh : entre el combate y el verbo (éditions Lea) ; Ana María Amar Sánchez  : El relato de los Hechos, Rodolfo Walsh, testimonio y escritura (éditions de La Flor) ; Roberto Baschetti : Rodolfo Walsh (éditions de La Flor) ; Eduardo Jozami : Rodolfo Walsh. La palabra y la acción (Edhasa) ; Enrique Arrosagaray : Rodolfo Walsh en Cuba (Editorial Cien Flores) et Rodolfo Walsh. De dramaturgo a guerrillero (éditions Catálogos) ; Michel McCaughan : True Crimes. Rodolfo Walsh (éditions LAB); Hugo Montero – Ignacio Portela: Rodolfo Walsh. Los años montoneros  (Ediciones Continente); Osvaldo Bayer: Carta a Rodolfo Walsh.