Suicides assistés

“Chine : il tente de suicider en sautant d’un immeuble, tombe sur un cycliste qui en meurt, et remonte pour recommencer”.

L’homme avait pour le moins de la suite dans les idées, si bien qu’il semblait prêt à aplatir un deuxième passant. Fort heureusement, des pompiers présents sur la scène du drame ont empêché le suicidaire de se jeter une nouvelle fois dans le vide. Cette affaire singulière a eu pour cadre une rue de Shantou, dans la province du Guangdong. Il est vrai qu’en Chine on attente volontiers à ses jours (quatre tentatives par minute) et que l’on y réussit souvent (287.000 morts par an). Comme la défenestration est une méthode très utilisée dans les villes verticales, comptant par exemple pour plus de la moitié des suicides dans une mégalopole comme Hong Kong, il est fatal que des passants finissent par en faire les frais. Peu de temps avant le drame de Shantou, une femme avait été grièvement blessée à Shenzhen par la chute d’un désespéré qui, lui, ne s’était pas raté. Quelques mois plus tard, à Shantou de nouveau, un homme de 64 ans se jetait du seizième étage d’un immeuble pour tomber sur un garçon de 22 ans qui passait par là en scooter. Carton plein cette fois : tous deux sont morts.

L’autre singularité des deux drames de Shantou est qu’ils ont été captés par des caméras (voir – ou pas – sur youtube). La profusion contemporaine des smartphones et des réseaux de télésurveillance fait que ce genre de faits divers peut désormais régaler la planète entière via Internet. Régaler n’est pas ici un verbe inadéquat : les tentatives de suicide engendrent un phénomène de voyeurisme qu’un chercheur américain a analysé dans une étonnante étude publiée il y a quelques années par le Journal of Personality and Social Psychology. Vingt et un cas étaient passés en revue dans lesquels un désespéré était perché sur un pont, un immeuble ou une tour, hésitant à sauter, tandis qu’une foule curieuse se rassemblait au pied de l’édifice. Eh bien dans la moitié des cas, des témoins s’étaient mis à encourager le suicidaire à passer à l’acte, hurlant injures et quolibets.

Les choses ne semblent pas s’être améliorées depuis puisque tout récemment – retour en Chine – une jeune femme surendettée a grimpé sur un immeuble de bureaux dans la province du Shaanxi, hésitant à faire le grand plongeon et, tandis que la police tentait de récupérer la désespérée sur le toit, des élèves sortant de leur école primaire se sont rassemblés au pied de l’édifice pour se mettre à crier des choses comme : “Allez vas-y, saute ! Saute pour nous !” Comme les policiers sont finalement parvenus à maîtriser la jeune femme, les écoliers ont été privés du spectacle. Dommage, la télé n’avait pas à en offrir de meilleur.

Le surmenage qui touche de nombreux jeunes Chinois dans les “zones économiques spéciales” (Shantou et Shenzhen en font partie) conjugué à la formidable moisson d’images du Web aboutissent à ce résultat : les tentatives de suicide deviennent de nouveaux jeux du cirque. A Rome, on a fini par se calmer. En Chine, où les lois du marché triomphent enfin, ce n’est sans doute qu’un début.

Édouard Launet

Sciences du fait divers

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