Sept histoires de la mémoire

En 1985, Paco Ignacio Taibo II se mettait brièvement en scène dans Quelques nuages [1] sous la forme d’un romancier à la “moustache rebelle”, toujours un “verre de coca et une cigarette à portée de main”, et que la police mexicaine faisait finalement assassiner. En 2003, il me disait à ce sujet : “j’avais besoin d’un écrivain, je me suis mis moi-même. Ou plutôt une parodie de moi-même. Ce fut un acte vraiment mystérieux, qui m’a fait peur. Le climat politique était très noir au Mexique à cette époque. Je me suis vraiment fait peur”

Pourtant, les doubles abondent dans l’œuvre romanesque de l’auteur mexicain, qui multiplie les allusions autobiographiques plus ou moins développées. Ainsi du Poète d’Ombre de l’ombre [2] et Nous revenons comme des ombres [3], qui se nomme Fermín Valencia Taivo, est né à Gijón et porte une “moustache de belle taille”. Ou de José Daniel Fierro, le protagoniste de La Vie même [4] et La Bicyclette de Léonard [5], dont Taibo fait son alter ego de fiction : “je voulais utiliser mon expérience comme matière narrative.”

calavera© Naomi Valdivia / Beenznrice.com

“Si l’on n’est pas capable de se raconter soi-même, alors de qui parler ? J’ai fait l’essai dans Quelques nuages […] mais dans la série du Chef Fierro, c’est plus sérieux. On n’est plus dans la plaisanterie, le jeu ou le clin d’œil : j’ai essayé de construire un alter-ego dix ans plus vieux que moi et d’utiliser ma propre réflexion de romancier comme matière littéraire”. Ainsi, l’œuvre voit fleurir des biographèmes disséminés ici ou là parce que “on n’écrit bien que sur ce qu’on connaît”. Et Taibo de conclure : “je prête à mes personnages le tabac que je fume, ce que je bois et les livres que je lis. Ni plus ni moins”.

Et pourtant, malgré l’essaimage autobiographique, rien n’est plus éloigné de la conception de la littérature de Taibo II que l’autofiction. Le roman noir, le roman d’aventure, la littérature militante s’accommodent mal du nombrilisme. Pas d’introspection chez Taibo, pas de psychanalyse aux frais du lecteur. La multiplication et la dissémination des biographèmes servent la pudeur. Littérairement, il faut y voir un gage de vraisemblance pour des personnages lancés dans des aventures qui en sont parfois dénuées, et surtout les instruments d’une confusion subtile du réel et du fictif que Taibo travaille à rendre la plus inextricable possible, en plaçant sur un pied d’égalité des personnalités historiques (Zapata, Hemingway…), des personnages empruntés à d’autres auteurs (Sandokan, Holmes, les Mousquetaires de Dumas…) et ses propres personnages de fiction, eux-mêmes élaborés à partir de son vécu. Dans cette réalité hybride s’ouvrent les possibles et la justice cesse d’être une pure fiction. Le tout sans parler de la fonction simplement ludique de ces allusions, à l’opposé de la solennité de l’autofiction. 

Finalement, ce n’est pas dans la fiction qu’il faut chercher les confessions de Paco Ignacio Taibo II, d’autant qu’avec lui règne la confusion des genres et que la première personne s’avère toujours très présente, même dans l’écriture de l’histoire. L’expérience militante de l’adolescence s’accorde particulièrement bien chez lui du récit personnalisé, bien que le collectif d’un “nous” l’emporte souvent sur l’isolement du “je”, parce que les défaites politiques poussent à rechercher la solidarité générationnelle. On pense à certains textes réunis dans Ces foutus tropiques [6], et surtout à 68 [7], dont le ton rappelle celui du premier des textes publiés ici. Finalement, il faut mentionner un court ouvrage jamais traduit en français : De cuerpo entero [8], le plus autobiographique au sens habituel du terme, malgré le recours pudique à la deuxième personne. Formellement, il s’agit un journal de bord qui compte seize entrées classées par lieux et dates, et une note liminaire. À la fois récit de voyage du Mexique à la Floride en passant par l’Allemagne, réflexion politique et notes métatextuelles sur la rédaction de La Bicyclette de Léonard, on y retrouve la fragmentation narrative caractéristique du style de Taibo, l’humour et le mélange des formes narratives. Et pour la première fois, un embryon de confession intime de la part de ce pudique qui joue à multiplier les reflets de lui-même pour escamoter l’original et qui, ayant retenu la leçon d’Edgar Poe dans La Lettre volée, se met en scène pour mieux se cacher : “à l’origine de tout, il y a ton père”. Les sept textes inédits que délibéré présente en exclusivité à partir de cette semaine –nostalgiques, quotidiens, intimes – se placent dans la continuité de ces premières confidences.

Sébastien Rutés
auteur de Lénine à Disneyland, une étude littéraire de l’œuvre de Paco Ignacio Taibo II, L’Atinoir, 2011

[1] Quelques nuages, traduit par Mara Hernández et René Solis, Rivages/Noir, 1994
[2] Ombre de l’ombre, traduit par Mara Hernández et René Solis, Rivages/Noir, 1992
[3] Nous revenons comme des ombres, traduit par René Solis, Rivages/Noir, 2004
[4] La Vie même, traduit par Juan Marey, Rivages/Noir, 1992
[5] La Bicyclette de Léonard, traduit par Anne Masè, Rivages/Noir, 1998
[6] Ces foutus tropiques, traduit par François Gaudry, Métailié, 2003
[7] 68, traduit par Sébastien Cortés et Pierre-Jean Cournet, L’échappée, 2008
[8] De cuerpo entero, ediciones UNAM/Corunda, 1993

1. Eux (c’est-à-dire nous il y a 45 ans)

17 août 2016

Eux, bien sûr, se croyaient immortels. Absolument convaincus que le passé, le présent et le futur étaient des éléments interchangeables dans un cycle de 24 heures. Ils avaient l’intuition que rien n’était vraiment impossible. La faute peut-être au climat, à l’atmosphère irréelle régnant à Mexico dans les années 1960, aux pluies pernicieuses de ce mois de septembre. C’étaient des jours où les illusions s’évanouissaient sans laisser l’amertume de la défaite, parce qu’elles avaient été rapidement remplacées par d’autres illusions nouvelles, tout aussi attirantes. (Lire la nouvelle)

Paco Ignacio Taibo 2

2. La petite fourmi

20 août 2016

En me servant un coca glacé, j’ai découvert une petite fourmi qui flottait dans le verre. Deux options s’offraient à moi : la gastronomique, après tout, c’est des protéines, et hop j’avale ; ou la franciscaine : lui tendre un crayon pour l’aider à sortir. La deuxième option a pris le dessus et j’ai déposé le petit animal ivre sur le rebord de la fenêtre pour qu’il sèche au soleil, même s’il devait rester tout poisseux. J’ai lancé un regard aimable à la petite fourmi, qui était complètement bourrée au coca et j’ai bu une longue gorgée que j’ai savourée.
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Paco Ignacio Taibo 2

3. Petit frère

22 août 2016

Benito n’était pas petit et poilu comme l’âne Platero, c’était plutôt la version défectueuse d’un mini flashman : sa vitesse ne l’empêchait pas de se cogner contre toutes les portes, de renverser tous les verres, d’envoyer valser toutes les poubelles, de faire exploser toutes les bouteilles de soda. Ses exploits, majeurs et mineurs, avaient fini par devenir légendaires... (Lire la nouvelle)

Paco Ignacio Taibo 2

4. L’amour, le vrai

8 septembre 2016

C’est devenu un lieu commun de dire qu’on est relié à cette ville comme par un cordon ombilical, attrapé dans un mélange d’amour et de haine. Je relis mes propres mots. Je me sens comme le dernier des Mohicans. Je constate, je confirme. Il n’y a pas de haine. Seulement un énorme, un infini sentiment d’amour pour la ville mutante où j’habite et qui m’habite, dont je rêve et qui me rêve. (Lire la nouvelle)

Paco Ignacio Taibo 2

5. L’empire que j’aime

8 septembre 2016

En termes de rituels initiatiques, les Américains ont occupé pour le meilleur et pour le pire une place énorme dans ma vie. Comment résoudre alors l'apparente contradiction entre l’empire, la grande force suprême du mal qui influençait nos vies à distance, et ses fruits dorés ?
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Paco Ignacio Taibo 2

6. Toute histoire est personnelle

3 octobre 2016

J’entretiens une relation affective forte avec L’Internationale. C’est une des chansons que l’on chante habituellement dans ma famille pour le réveillon du Nouvel An, même si le chœur est plutôt discordant. J’ai songé à laisser un petit papier avec des consignes pour qu’on la joue à mon enterrement, une version que je crois avoir écoutée, la mémoire me joue peut-être des tours, interprétée par Édith Piaf avec les chœurs de l’Armée rouge... (Lire l'article)

Paco Ignacio Taibo 2

7. Eux (c’est-à-dire nous cinquante ans plus tard)

15 octobre 2016

Ils s’étaient fabriqué des tee-shirts où l’on pouvait lire sur le devant : “Nés pour perdre”, et dans le dos : “Mais pas pour négocier”. Ils avaient appris qu’une chose telle que la “victoire finale” n’existe pas, que tout n’est qu’une succession de victoires et d’échecs qui nous obligent à accepter que la guerre contre l’État et ses démons doit se livrer à perpétuité. (Lire la nouvelle)

Paco Ignacio Taibo 2