Vidéopoésie sur YouTube

Quand la littérature fait du funambulisme et se livre à des acrobaties sur un fil tendu entre les arts…

C’est devenu si habituel : on fait la queue, on est dans le métro, on sort le portable pour parcourir les réseaux sociaux. Sur les miens, je vois défiler de plus en plus de vidéos de poésie. Des vidéos de quelques minutes parfaites pour une pause, dans lesquelles le·la poète·esse lit ou déclame son poème sur un montage vidéo.

Bien sûr, ce n’est pas nouveau – pensons aux avant-gardes historiques et au vidéoart –, mais on observe, grâce aux smartphones et aux différents programmes de montage en libre accès, une sorte de démocratisation de cette forme d’expression littéraire qui laisse le livre – son support privilégié pendant des siècles – loin derrière elle. C’est si vrai que Gilles Bonnet, Erika Fülöp et Gaëlle Théval ont même proposé une exposition autour de la « Littéra-TUBE » dans le cadre du Festival Extra ! en 2018 au Centre Pompidou. [1]

Pour ces trois chercheurs, toute expression sur YouTube en lien avec la littérature serait de la LittéraTube, soit : les enregistrements de lecture, les critiques de livres réalisées par des YouTubers (les BookTubers) ou encore des vidéos-poèmes.

LittéraTube

Je préfère réserver ce terme à une littérature pensée et faite pour s’exprimer sur YouTube, où les mots et les images dialoguent, se complètent, se contredisent, fusionnent et se séparent.

En comparant la scène LittéraTubéenne française à la latino-américaine, on constatera une frappante différence dans l’esthétique. Peut-être s’explique-t-elle d’abord par l’âge des poète·esse·s, plus jeunes en Amérique latine. Ainsi, nous trouvons par exemple sur YouTube une playlist — oui, une playlist poétique… — établie et actualisée par le poète péruvien Roberto Valdivia (*1995) intitulée Lyricalwave, Videoclips de Poesía.

« Lyricalwave, explique Valdivia, est un mouvement et n’en est pas. C’est une scène et ce n’en est pas une. En vérité, c’est le nom d’une playlist sur YouTube que j’ai créée avec ces vidéoclips de poésie réalisés par des littéraires à l’intention artistique, un mélange entre l’expérimental, le pop et la vieille oralité lyrique. Mon intention est que l’on commence à considérer ces auteurs comme les habitants d’un même écosystème, et YouTube comme une branche de plus de ce qui est déjà une scène littéraire vibrante : l’Internet hispano-américain. » [2]

On retrouve dans cette playlist des « classiques » latino-américains. L’Argentin Mariano Blatt (*1983), qui s’était d’abord fait connaître comme flogger (ces photos-blogs du début du XXIe siècle, qui furent une plateforme populaire de diffusion poétique dans le contexte de la crise économique post-2001) avant de devenir l’un des pionniers de la vidéopoésie :

La poétesse et performeuse argentino-colombienne Tálata Rodríguez (*1978), filmée ici par Fernando Valdivieso à Madrid en 2015 :

S’y’ajoutent des artistes plus jeunes. Certains déclament les poèmes, en plaçant au centre leur figure d’auteur – un peu comme dans les vidéoclips musicaux style MTV. Exemple ici avec la péruvienne Lisa Carrasco :

Les montages d’images avec musique, comme ceux de Lorena Valderrama : 

Ou sans musique, comme dans la série audiovisuelle en 11 chapitres de poésie contemporaine ficción/poema, dont voici la bande-annonce :

Malgré les différences, une constante, un vieux postulat des avant-gardes : le non-respect envers la Poésie, le genre du sublime par excellence. Dans la grande majorité de la vidéopoésie française, où l’auteur·rice est presque toujours absent·e de l’image, l’on sent au contraire le respect du genre sacré ; ça chuchote, ça respire le lyrisme. C’est doux, douloureux, pausé. Côté latino-américain, ça se rapproche de la diction du rap/slam poétique. Ça parle foot :

Mariano Blatt, « No existís » (réalisation : Enrique Bellande). Agronomía, 29/10/2013.
Match dans le fond : Comunicaciones 0 – 0 Defensores de Belgrano

Agustín Lucas, « Los Eternos » (Photographie : Antón Terni. Son : Patricia Olveira)

Ça rentre même dans les stades de foot :

Tálata Rodríguez, « Como una rolinga » (Réalisation : Mariano DiCesare).
Tournage dans la Bombonera lors d’un match Boca (2) – Velez (1) en 2013

Ça a de la rage, ça utilise les codes de MTV, l’esthétique d’Internet. Il y a de l’électro-(cyber)-punk là-dedans. 

Bucareli Visceral / Mr.Gallo, “Prohibido estallar en este edificio”

« Eso no está en wikipedia ». Poème et voix : Lucía Carvalho
Musique : Sanandita. Animation : Jesús Castro

Un texto de Francisco Garamona interprété par Tálata Rodriguez, Suyai Otaño et Rodrigo Túnica (2016)

Démocratisation

La poésie se démocratise sur Internet au niveau de la création, de la diffusion et de la consommation. Les personnes qui créent sont différentes, car les canaux de diffusion sont autres : il faut avoir des connaissances supplémentaires et pas seulement littéraires pour réaliser des vidéopoèmes, certes, mais il n’est plus nécessaire de passer par une maison d’édition. On s’auto-édite, on s’auto-publie : c’est l’ère de la poésie DIY (do it yourself). Les résultats peuvent être plus ou moins convaincants, mais ils ont au moins le mérite de toucher un public plus diversifié et jeune, et de démocratiser (dépoussiérer, diront certains ?) la poésie. La prochaine fois qu’un ado vous dira « c’est chiant la poésie », montrez-lui un vidéopoème latino-américain. Ça lui fera réviser son espagnol en même temps.

Gianna Schmitter
Littératures

[1] Dans le cadre du Festival Extra !, diffusion de vidéos de Pierre Alferi, Armand le Poète, Jean-Pierre Balpe, Gracia Bejjani, François Bon, Patrick Bouvet, Michel Brosseau, Philippe Castellin, Philippe Castelneau, Boris Crack, Gwen Denieul, Arnaud de la Cotte, Jérôme Game, Brigitte Giraud, Pierre Guéry, Noémi Lefebvre (Studio Doitsu), Perrine Le Querrec, Corinne Lovera Vitali, Arnaud Maïsetti, Canan Marasligil, Alma Maria, Jean-Charles Massera, Anh Mat, Pierre Ménard, Juliette Mézenc et Stéphane Gantelet, Ottaras, Charles Pennequin, Mathias Richard, Milène Tournier, Stéphen Urani, Laura Vazquez, Alma, Tom Konyves, Jonas Mekas, David Perlov. 

[2] Pour en savoir davantage sur Lyricalwave, lire l’article (en espagnol) de Pedro Valdivia dans la revue de poésie Sub25