Violet et ses amis

Violet Gordon Woodhouse par Alvin Langdon CoburnViolet Gordon Woodhouse, riche et fantaisiste Anglaise, est une autre figure marquante de la résurrection du baroque au début du XXe siècle. Au piano, au clavecin et au clavicorde, elle joue Bach, Purcell et Scarlatti. De la même génération que Wanda, elle est bien éloignée des milieux saphiques parisiens, même si elle rencontra la jeune Virginia Woolf et si la poétesse Radclyffe Hall, alias John, lui dédicaça des poèmes érotiques : Violet préfère les garçons.

Elle vit avec un mari très gentil (mais handicapé par un accident de chasse), Gordon Woodhouse, et, sous le même toit, avec trois amants officiels : Bill, jardinier et vicomte, Denis, officier de cavalerie, et Max, avocat et grand amateur de musique. Le “cirque Woodhouse”, comme le baptisent les Ladies outrées par ce ménage à cinq, finit même à la une des gazettes quand, au moment précis où Gordon allait être déshérité au profit de ses deux soeurs, en 1926, ces malheureuses sont assassinées par leur maître d’hôtel.

Quand elle n’est ni au jardin ni à cheval, Violet fait de la musique. Elle eut pour maître Arnold Dolmetsch, apôtre du baroque qui ne supportait pas la “fantasque” Wanda et qui proposa même à Violet, en 1909, de l’affronter à New York dans un duel musical analogue à celui qui avait opposé Händel et Scarlatti en 1709. Mais Violet ne prit pas le Titanic. Sa gloire est au zénith dans les années 1920 ; elle joue du Bartok avec Bartok, reçoit Diaghilev et Picasso de passage à Londres pour une représentation du Tricorne de Falla, et accompagne Pau Casals au clavecin.

À l’abri du besoin grâce au maître d’hôtel vengeur, Violet abandonne la scène internationale à Wanda, et installe ses clavecins et ses amis dans son manoir des Costwolds, dans un décor dix-huitième digne de ceux où Scarlatti joua, et tout autant réservé aux happy few. Le premier d’entre eux, le très désoeuvré et très british Sacheverell (Sachie) Sitwell, expose en 1935 dans A Background for Domenico Scarlatti l’état des (maigres) connaissances sur le compositeur préféré de Violet, à qui il a offert les 450 sonates de l’édition Longo, parue en 1910 : “Je vais de merveille en merveille, lui répond-elle. Je me dis parfois que ce que je fais est comme une restauration silencieuse. (…) Elles (les sonates) sont presque terrifiantes, dramatiques, et si quelqu’un, suffisamment maître de lui-même, parvenait à s’effacer pour les jouer telles qu’elles sont, elles apparaîtraient comme d’étranges et fantastiques visions du passé, pleines de pièges et de pétillements, de cérémoniaux, d’évocations de la cour et d’une très constante mélancolie.”

Violet enregistre une quinzaine de sonates à la fin de la Guerre, et ne quittera plus Scarlatti jusqu’à sa mort en 1948. Quelques jours auparavant, quoiqu’épuisée par la maladie, elle joue pendant deux heures pour un petit cercle d’amis : “Quand elle en vint à Scarlatti, raconte l’un(e) d’entre eux, elle était véritablement possédée ; quant à moi, je n’ai jamais été aussi consciente des forces étranges à l’oeuvre autour de nous. Ses yeux luisaient dans un visage blanc et figé, mais nous étions tous transportés hors de la sphère physique et ne prêtions plus la moindre attention à la réalité.”

Fin 1924, Violet joue Bach avec Pau Casals. Mais Scarlatti, Byrd et Purcell sont tout autant sa tasse de thé.
Fin 1924, Violet joue Bach avec Pau Casals. Mais Scarlatti, Byrd et Purcell sont tout autant sa tasse de thé.

 

La sonate et le doc de la semaine

Violet adorait la 29, dernière sonate des Essercizi, et modèle de difficulté technique (ou de gestuelle graphique : Scarlatti se pose toujours la question du lien entre ce que l’on voit — geste ou partition — et ce que l’on entend), bien mise en évidence ici par une prise de vue zénitale des mains de l’organiste et claveciniste Gianandrea Pauletta :

On se demande si Arturo Benedetti Michelangeli joue bien la même sonate… Le piano adore raconter des histoires quand le clavecin, “anti-rhétorique”, s’en tient à la structure :

Violet ne joue pas Scarlatti sur Youtube, mais le concerto italien de Bach, transmis par la magnifique machine à remonter le temps d’un fêlé de vraie musique :

Nicolas Witkowski
Chroniques scarlattiennes

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