X-Men – Apocalypse, le vide et le trop-plein

X-Men – Apocalypse, de Bryan Singer, avec Jennifer Lawrence, James Mc Avoy, Michael Fassbender... Une critique cinéma de Thomas Gayrard dans Délibéré.De quelle apocalypse ce film est-il le nom ? D’une catastrophe de l’art et du récit, à défaut d’une révélation qui fasse sens, tant la saga qui avait si bien décollé, tracé sa route et ouvert la voie à d’autres, Bryan Singer aux commandes, explose ici en plein vol…

Inspiratrice sans doute du tragique à l’œuvre dans l’autre collectif Marvel (les Avengers de Captain America –Civil War, encensé ici même), la franchise X-Men se dramatise sur l’éternelle rivalité et amitié impossible entre le lumineux Pr Xavier et son sombre alter ego Magneto, autour d’une question sociétale obsessionnelle. Rejetés par les simples mortels, les mutants doivent-ils anéantir leurs oppresseurs et imposer leur race de surhommes à nous autres cloportes, ou au contraire, inventer un vivre-ensemble très “intégration républicaine” – ou plutôt, melting-pot américain ? Dilemme moral et débat politique hérités du comics originel, né dans le bruit et la fureur des années 60. Il résonnait alors de la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains, et au delà, du trauma de la Shoah, porté d’un côté du crayon par Magnéto, et de l’autre par les créateurs culte Stan Lee et Jack Kirby, entre autres génies juifs de la BD US.

Mais entre le Martin Luther King et le Malcolm X de la cause mutante, la dialectique tourne ici à vide, tant on en connaît déjà par cœur les répliques. D’autant que cette tension interne au champ n’est plus moteur du conflit. Au contraire, les scénaristes nous exhument du hors champ un bon gros antagoniste à l’ancienne, ressuscité de la plus caricaturale tradition de l’action movie – ou plutôt de l’Égypte ancienne. Lorsqu’Hollywood dégotte un Dieu-Momie-Pharaon au fin fond des pyramides d’où deux millénaires nous contemplent, c’est souvent qu’il n’a pas grand chose à dire. Et en effet, il a beau y mettre tout son chœur d’infra-basses dans la voix, la rhétorique d’Apocalypse – oui oui, c’est son petit nom – tient en quelques pauvres mots : je vais tout détruire et vous asservir. Okay super, et donc ? C’est Hitchcock qui avait raison, une fois de plus : s’il faut un bon méchant pour faire un bon film, devinez ce qui advient quand il est mauvais…

On nous fourgue bien ici et là quelques allusions historiques, dans ce décorum des eighties qu’explore, après les années 60 et 70, le dernier tome de cette trilogie. Une séquence-clip, aplatie à la sale texture 2D de la télé, fait ainsi défiler les derniers feux de la guerre froide et de la menace atomique, matrices de l’imaginaire X-Men. Fausse alerte quand l’apocalypse annoncée se révèle la dénucléarisation de la planète – belle hypothèse aussitôt abandonnée qu’amorcée… Plus loin, nous voici téléportés dans le sanctuaire d’Auschwitz, origine du Mal s’il en est, et de Magnéto en particulier – c’est arraché à ses parents qu’enfant du ghetto destiné aux camps, il réveilla son don pour manipuler l’acier. Mais quand, pour mieux nous y interner, la 3D joue d’un effet de premier plan du grillage, notre malaise ne résonne-t-il pas de la fameuse formule morale de Rivette condamnant l’esthétisation d’un plan de Kapo (1) ? Et ceci discuté sans même spoiler l’assez perturbant final de la scène…

Comme Civil War, Apocalypse chorégraphie bien tout le cortège des icônes pop et de leurs pouvoirs respectifs, notamment les belles féminités indomptables de Jean ou de Mystique. Mais ne s’y exprime plus l’infinie complexité tragique du monde, juste une fuite en avant dans le superlatif, débauche d’effets “waow” entre deux clins d’œil geek (cf. ce qu’on disait, sur un meilleur film pourtant, du baroque de Deadpool). Au mieux, c’est-à-dire au pire, s’y célèbre l’idéal individualiste de l’utopie néolibérale, façon assertion de coach à “positiver” : toi aussi assume et libère ton potentiel !

Je préfère alors n’y contempler qu’une pure matière plastique, théorie possible du blockbuster moderne. Car le film ne redevient pas ici comics mais peinture, vivante huile faite de flux cosmiques colorés – foudres, sables, nuées, auras… Opéra de sons aussi, tant métamorphoses et déflagrations composent une symphonie à la fois synthétique et sensuelle, nouvelle musique concrète du surnaturel. Soit un long délire audiovisuel qu’un extra-terrestre atterri parmi nous prendrait sans doute pour de l’art contemporain, ou des tableaux de maître, peinturlurés en version rococo dégueu. L’imagerie numérique mainstream, kitsch du XXIème siècle ?

Jérôme Bosch, La tentation de saint Antoine / X-Men Apocalypse, de Bryan Singer, avec Jennifer Lawrence, James Mc Avoy, Michael Fassbender... Une critique cinéma de Thomas Gayrard dans Délibéré
Jérôme Bosch, La tentation de saint Antoine

Ici, c’est un Bosch, panorama des Enfers surpeuplé de détails ; ici, Van Gogh, quand chairs et énergies du monde tournoient en traînées comme de grands soleils fous ; ici encore, Pollock, l’univers défait en mille particules élémentaires, tâches de pixels projetées sur la toile… Mais attention, cette machinerie virtuelle, qui tient moins du geste esthétique que de l’attraction foraine, a aussi sa plus-value : la profondeur du champ, boostée par la 3D, et conçue comme manège métaphysique. Car nous voici embarqués pour un voyage dans l’Invisible, à travers le temps et la psyché des hommes, entre tunnels dimensionnels et paysages mentaux. Mondes parallèles si surchargés de stimuli mais déserts d’enjeux qu’ils nous semblent des néants qu’on aurait remplis en vain, overdose du vide. Trop c’est trop, c’est-à-dire plus rien…

Vincent Van Gogh, La Nuit étoilée (1889) / X-Men Apocalypse, de Bryan Singer, avec Jennifer Lawrence, James Mc Avoy, Michael Fassbender... Une critique cinéma de Thomas Gayrard dans Délibéré
Vincent Van Gogh, La Nuit étoilée

Quand se sont rallumées les lumières du réel, et que me voilà fatigué d’avoir vu un film de super héros de plus, moi qui aime tant les comprendre et les défendre, je me suis tourné vers la salle, intrigué d’une intuition. Dans l’amphi géant d’un multiplexe géant, à la séance de 22h du jour de sortie, je ne compte pas même une fille par rangée. Quasiment que des XY-men, venus conforter le cliché pas très théorie du genre d’une testostérone addict aux guerres de jeu vidéo… Voilà donc d’où me vient cette sensation amère d’une agitation dérisoire : le syndrome de la soirée entre poilus. On a bien rigolé et parlé fort, on s’est excités voire énervés… Mais que peut-il arriver d’émouvant, sans femme parmi nous ?

Thomas Gayrard

(1) “Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling-avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris.” Extrait de De l’Abjection, article de Jacques Rivette sur Kapo, film de Gillo Pontecorvo (1959), in Les Cahiers du Cinéma, n°120, 1961.

X-Men Apocalypse, de Bryan Singer, avec Jennifer Lawrence, James Mc Avoy, Michael Fassbender…

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