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Catégorie : Chroniques

Legosophie, petite Philosophie du lego, pour Monsieur Maçon*, constructeur de cathédrale et déconstructeur du reste

Tommaso W. Bertolotti, Legosophie - Petite philosophie du Lego, PUF, 2019

Quand Monsieur Maçon*, un patient que la Dr R.  suit de longue date pour diverses pathologies aigues et chroniques, s’en prend aux murs de l’hôpital qui l’accueille, tout en prétendant construire en son toit une flèche gothique, le diagnostic n’est pas difficile à poser : on est face à une constructionite-déconstructioniste. Un mal bien difficile à guérir, surtout dans un hôpital en ruines. Mais le service de Médecine Littéraire n’a pas dit son dernier mot et tente un traitement courageux, en proposant au patient un remède récemment reconditionné en français aux Presses Universitaires de France par Tommaso W. Bertolotti : Legosophie, petite philosophie du Lego. De quoi sinon soigner le mal, du moins laisser quelque répit au courageux personnel du Service de Médecine littéraire. (Lire l'ordonnance)

Sur la plage

Sur la plage

Avec l’été est venu le temps des grandes vacances que les gens attendent souvent depuis l’hiver. Mais est-il raisonnable d’attendre si longtemps ? Qu’attendons-nous au juste ? Le savons-nous seulement ? Aujourd’hui l’attente désigne le plus souvent un temps vide ou inoccupé pris entre deux moments dont l’un est passé et connu, l’autre à venir et souvent indéterminé. Ce qu’on attend alors est à la fois vague et impératif... (Lire l'article)

Vox de Christina Dalcher pour la rédaction de Valeurs actuelles (même si c’est trop tard)

Vox, de Christina Dalcher, traduit de l’anglais par Michael Belano, NiL éditions, 2019

Le calme du service de médecine littéraire est interrompu par l’arrivée bruyante d’une dizaine de patients qui ont des valeurs, des Valeurs actuelles, même. Confus et agités, ils présentent des symptômes assez nets d’une crise de phobie teintée de délire paranoïaque dont les femmes sont l’unique objet. Pour les apaiser, nous décidons d’essayer de les confronter à leur propre maladie et recommandons une vaccination étendue de Vox, de Christina Dalcher, traduit de l’anglais par Michael Belano, NiL éditions. (Lire l'article)

« Je est un autre »

Sculpture de Frank Girard

Depuis plusieurs années, les citoyens sont de plus en plus considérés comme pleinement responsables de leurs actes. Alors qu’auparavant la justice prenait souvent en compte les circonstances atténuantes comme la force des passions ou le poids du milieu social, nous avons aujourd’hui tendance à considérer que les coupables le sont entièrement. C’est ainsi par exemple que Nicolas Sarkozy a permis d’incarcérer les mineurs à partir de 13 ans. Mais que signifie au juste être responsable ? (Lire l'article)

Empathy for the Evil (Traduire Horacio Castellanos Moya)

René Solis, Madrid, juin 2019 © Casa de América

Le vieux policier malade, loser solitaire méprisé par ses collègues, dont la seule consolation est le souvenir de sa gloire passée du temps où il était catcheur, avait toute l'allure d’un personnage très attachant. Dix pages plus loin, le petit vieux sympathique n’était plus qu’un être totalement répugnant, un tortionnaire, un violeur, un sadique, une bête immonde. Et pourtant... Le don d'empathie pour le pire est inséparable de l’art narratif de Horacio Castellanos Moya. Un art diabolique. (Lire l'article)

Influenceur : je parle donc tu me suis

Les réseaux sociaux ont permis une prise de parole autour des sexualités et du féminisme. Instagram et Twitter, particulièrement, génèrent le développement d’influenceurs et d’influenceuses toutes thématiques confondues, dont la parole trouve un écho immense, parce qu’elle est directe – du producteur au consommateur – et sans contre-poids. Certains et certaines ont une parole mesurée, pondérée, voire professionnelle. D'autres, encouragés par leur succès, peuvent manquer de nuances. Une pensée unique à laquelle on adhère – sinon rien. La critiquer, la nuancer – même du bout des mots, c’est prendre le risque de se faire trasher sur la place publique des réseaux. De se faire blacklister personnellement et professionnellement. (Lire l'article)

It’s All Over Now

The Rolling Stones - It's All Over Now

Sarcelles, extérieur jour. Sur le parking d’un hypermarché, deux hommes sont assis sur les sièges avant d’une Ford Fiesta rouge. L’un d’eux roule un tarpé surdimensionné. Lent travelling avant vers les deux passagers.
L’un (enlevant subitement de ses lèvres le pétard qu’il était sur le point d’allumer).– Eh, je la vois maintenant ! Ça se rapproche vite, dis donc.
L'autre.– Ben j’imaginais pas du tout les choses comme ça. Je voyais quelque chose de plus spectaculaire... (Lire la suite)

The Dead Don’t Die

La question des morts-vivants est rarement abordée par les philosophes, qui préfèrent à tort des sujets plus sérieux comme celui des preuves de l’existence de Dieu ou du progrès de l'humanité. Les morts-vivants nous offrent pourtant un miroir à peine déformant de notre humanité. Nous nous reconnaissons en eux : leur avidité, leur férocité, leur absence de scrupules, leur ignorance de tous principes moraux, leur agitation permanente nous sont familiers. Et s'ils ne connaissent aucune limite, c’est parce qu’ils ignorent l’angoisse de mourir. (Lire l'article)

C’est quoi, la vie sans la vie ? Pension complète de Jacky Schwartzmann

Jacky Schwartzmann, Pension complète, Seuil, 2018

Lu dans Le Parisien : « L’entrepreneur Grégoire Laugier a lancé une sorte d’“Uber” de la manifestation. Ce site permet à des personnes de payer des “messagers” allant manifester pour eux. » Tiens donc. Concrètement, vous soutenez une cause mais vous avez la flemme, ou pas le temps, ou pas la possibilité d’aller manifester : qu’à cela ne tienne, vous allez sur le site de la start-up, vous mettez un manifestant dans votre panier virtuel... Alors, pour celles et ceux qui s’engageraient dans la voie de la non-vie, lire d'urgence le dernier roman de Jacky Schwartzmann, Pension complète (Seuil) qui, outre son efficacité, a l’immense mérite d’être absolument hilarant. (Lire l'article)

Un toit pour les traducteurs

MAV © Sarah Vermande

"Écrire, traduire, jouer, mettre en scène relèvent d’une pensée unique, fondée sur l’activité même de traduire, c'est-à-dire sur la capacité, la nécessité et la joie d’inventer sans trêve des équivalents possibles : dans la langue et entre les langues, dans les corps et entre les corps, entre les âges, entre un sexe et l’autre." Ces mots sont d’Antoine Vitez, le "saint patron laïc" de notre Maison. Un toit pour les traducteurs, tel était, en 1991, l’un des cris de ralliement de la Maison Antoine Vitez, Centre international de la traduction théâtrale, née dans la foulée des 6e Assises de la traduction d’Arles... (Lire l'article)

La traduction impossible

Joseph Conrad, Heart of Darkness

Shakespeare pensait que nous étions faits de"l’étoffe des songes", mais nos rêves sont eux-mêmes tissés dans la trame du langage. Nous ne pouvons nous rappeler nos songes qu’en les exprimant. Rien de ce qui existe ou plus exactement rien de ce que nous percevons de façon consciente n’échappe à la langue. Mais n’existe-t-il pas une réalité extérieure au langage, un quelque chose, interne ou externe, qui ne serait pas verbal ? Qu’y a-t-il avant les mots ? Peut-être une sorte de sauvagerie antérieure à la mise en forme du réel par les mots. Une réalité précisément innommable à laquelle pourrait faire écho le titre de la très belle nouvelle de Conrad : Heart of Darkness. (Lire la chronique)

Métaphores

Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan, traduit de l'anglais par Clarisse Francillon et Stephen Spriel, Gallimard, coll. Folio

Longtemps, j’ai lu de la littérature étrangère en me couchant de bonne heure, sans jamais trop me soucier de la manière dont elle avait été traduite. Puis un jour, me réveillant tard, l’envie m’a pris de relire Au-dessous du Volcan. Cependant ma bibliothèque est un tel foutoir que je n’ai pas été capable de remettre la main sur mon vieil exemplaire. J’en ai donc racheté un neuf qui, aussitôt ouvert, m’a interloqué : je n’y retrouvais pas le même roman ou, plus exactement, les images qu’il faisait surgir étaient très différentes de celles que j’avais gardées en tête... (Lire l'article)

The Pusher

Cinq petits mois après le début de l’année, l’Europe a déjà pêché plus de poissons et coupé plus d'arbres que ce que les océans et les forêts sont capables de produire en un an, et elle a émis plus de carbone que ce que la nature est capable d'absorber. Si le monde entier vivait comme les Européens, il faudrait quasiment trois planètes pour subvenir aux besoins de l'humanité... (Lire l'article)

Kelly Rivière remonte à la source

An irish story, spectacle de Kelly Rivière au théâtre de Belleville

À partir d'un secret de famille – un grand-père irlandais disparu dont personne ne veut parler –, Kelly Rivière, seule en scène, offre une hilarante pièce intime solidement construite. Dans sa quête des origines, elle passe sans cesse d'une langue à l'autre, jusqu'à brouiller les repères, comme si les barrières linguistiques étaient emportées par le flux de son histoire. Une incertitude linguistique qui fait écho aux incertitudes d'un final qui laisse beaucoup plus de questions que de réponses. (Lire l'article)

L’École des soignantes pour ma dentiste

Martin Winckler - L'Ecole des soignantes - POL 2019

La dentiste du Dr R. voit tout en noir quand elle pense au futur de la médecine extralittéraire et elle n’est pas la seule. Fort heureusement, la médecine littéraire a sous la main ce qu'il faut pour soigner ce malaise : L’École des soignantes, un traitement magistralement élaboré, aux laboratoires P.O.L., par le Dr Martin Winckler. Ce praticien complet, qui pratique la médecine extralittéraire et littéraire, a inventé un monde où soignantes et soignées se portent vraiment mieux. Utopie ? Par exactement : ce remède pourrait bien avoir une action directe sur notre présent médical. (Lire l'article)

Neuf sur dix

Qu’on envisage mollement d’arrêter de fumer, ou qu’on cherche à limiter sa consommation, il faut se donner de bonnes raisons pour le faire, et ce n’est pas gagné. Fort heureusement, nos bienveillantes quoique fermes autorités de santé ont résolu de prendre les choses en main, à coups notamment de photos et messages chocs. Parmi ces derniers, celui-ci : 9 cancers du poumon sur 10 sont causés par le tabac. Aucun mensonge ici ; ce message s'appuie sur un fait avéré... mais il joue tout de même sur notre incompréhension naturelle des pourcentages. (Lire l'article)

Traduire l’impossible (entretien avec Alena Lapatniova)

Photo © Aleksei Andreev

Dans Les Enfants d'Alendrier, du romancier biélorussien Alhierd Bacharevič (éditions Le Ver à Soie), la langue est non seulement le thème central du livre, mais un personnage à part entière. Le roman plonge dans l'histoire d'un pays tiraillé aujourd’hui autour de débats linguistiques qui sont autant de débats politiques. Épris de Joyce et de Nabokov, Bacharevič tisse un livre magnifique d’une très grande densité littéraire. Rencontre avec l’une des deux traductrices, Alena Lapatniova qui, avec Virginie Symaniec, a relevé brillamment le défi lancé par un texte « impossible à traduire ». (Lire l'entretien)

La fonte des glaces

La fonte des glaciers s’accélère à un rythme qui dépasse toutes les prévisions. Elle vient nous rappeler que notre monde est à la fois hasardeux et fini. Cet événement plus que regrettable, et dont il semble que nous soyons responsables, annonce des bouleversements climatiques : tempêtes herculéennes, tornades gigantesques, raz de marée titanesques, pluies diluviennes, sécheresses bibliques, fournaises dantesques. La catastrophe en somme. Il n’est pas sûr qu’à terme notre espèce comme tant d’autres y survivent. Dans ces temps de crise économique et politique, la nature vient ainsi nous rappeler notre fragilité et notre insignifiance. (Lire l'article)

Black is Black

Black is Black - Los Bravos

Ceux qui sont nés dans les années 80 ont intégré dès le berceau le concept de crise. Ils ont vu le jour dans la crise, ils ont appris très vite que la crise serait leur unique horizon, ils ont été des enfants puis des adultes de la crise. Mais aujourd'hui c’est pire. Maintenant les maternités grouillent d’enfants de la fin du monde. Ces poupons-là viennent de débarquer sur une planète qui court à sa fin, ils sont programmés pour l’autodestruction, la fin du monde est leur unique horizon. (Lire l'article)

Notre-Dame de Paris

Notre-Dame de Paris par Edith Piaf

L’incendie de Notre-Dame, est-ce le début ou la fin de quelque chose ? Aujourd’hui les grandes transes collectives – celle qu’a provoquée l’incendie en était une de belle magnitude – sont des enterrements plus que des résurrections. Souvenez-vous : les grandes grèves de 1995 pour le service public, qui n’ont finalement été qu’un adieu. La belle unité nationale après l’attentat à Charlie, en janvier 2015 : elle s’est fissurée depuis comme jamais. En avril 2019, on nous dit que la reconstruction de la cathédrale sera le nouveau ciment de la Nation, quand tout porte à croire qu’elle n’en sera que le chant du cygne. (Lire l'article)

Mollusque de Cécilia Castelli, pour abréger les souffrances de Donald Trump (et les nôtres ?)

Mollusque de Cécilia Castelli

Toujours en convalescence et éloignée du service de médecine littéraire, le Dr. B. profite de son séjour en médecine traditionnelle pour parcourir la littérature burlesque et absurde. Après avoir attentivement examiné la notice de Mollusque, de Cécilia Castelli (Le Serpent à Plumes, 2019), elle suggère un diagnostic pour le cas énigmatique de Donald Trump, l’hyperréactif président des États-Unis qui semble souffrir d’une forme sévère de mollusquification incurable qui imposerait des décisions thérapeutiques radicales. (Lire l'article)

Dingues d’Onéguine

De sa traduction d'Eugène Onéguine, parue en 2005 chez Actes Sud, André Markowicz déclarait aux Assises de la traduction littéraire d'Arles en 2011, que c'était "ce qu'il a fait de mieux dans [sa] vie". Les 5 523 vers du roman de Pouchkine lui auront demandé plus de vingt ans de travail. Au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, Jean Bellorini orchestre une version théâtrale du roman de Pouchkine dans la traduction de Markowicz avec cinq acteurs murmurant aux oreilles des spectateurs munis d'un casque. Cela pourrait être monotone, ronronnant, c'est magnifique, rayonnant d'humour et de finesse. (Lire l'article)

Doit-on réécrire le passé ?

En mars dernier, à la Sorbonne, le CRAN (Conseil représentatif des associations noires) et l’UNEF s’opposaient par la force à la représentation des Suppliantes d’Eschyle au motif que certains acteurs blancs portaient un masque noir : le délit de "blackface" leur semblait établi. Or, il s'agit d’une pièce sur la tolérance et l’accueil de l’étranger et le masque noir vient seulement ici rendre visible la différence de l’autre. Sans compter que le port du masque est une constante de la tragédie grecque où les rôles féminins étaient joués par des hommes travestis. S'élever contre une mise en scène "racialiste" est donc absurde. La censure exercée par le CRAN et l’UNEF est caractéristique d’une tendance lourde de notre époque : le désir de réécrire le passé afin de le rendre conforme à notre sensibilité ou à nos mentalités. (Lire l'article)

Ma Normandie

Madame, Monsieur, Votre revue a publié le 31 mars 2019, dans le cadre de la chronique Signes précurseurs de la fin du monde, un article titré I-Feel-Like-I’m-Fixin’-To-Die Rag dont le caractère humoristique ne nous a pas échappé mais qui fait état d’informations confidentielles dont la divulgation est de nature à nuire à l’ordre public. Nous vous prions en conséquence d’en cesser au plus tôt la publication en ligne. Pour votre information, sachez qu’un objet géocroiseur (2014 MF 18) sera effectivement au voisinage de la Terre au début du mois de juin. Cependant rien ne permet d’affirmer à ce jour que cet objet entrera en collision avec notre planète. Rien ne permet non plus d’évaluer les conséquences qu’aurait une éventuelle collision, le terme de "fin du monde" étant en tout cas grandement exagéré en l’état actuel de nos informations. (Lire l'article)

À la ligne. Feuillets d’usine de Joseph Ponthus pour le MEDEF

Le Medef veut « Attribuer automatiquement un numéro Siret à chaque jeune Français pour son 16e anniversaire ». Très bien. Un retour à la réalité s'impose pour ces pragmatiques auto-proclamés, et ce sera par la lecture de À la ligne. Feuillets d’usine de Joseph Ponthus (La Table Ronde). L’auteur raconte son histoire. Celle d’un gars qui a fait des études littéraires, a commencé à travailler dans le social puis a tout quitté pour suivre celle qu’il aime, en Bretagne. Et, parce qu’il faut bien bosser, il se retrouve à l’usine, ouvrier intérimaire. Et c’est cela qu’il raconte, la réalité de la vie dans une usine de poissons (crevettes, bulots...) ou dans un abattoir. Pour rapporter un peu de sous... (Lire l'article)

Une Belle Histoire

Au printemps 2017, Stephen Hawking déclarait à la BBC que les humains, s'ils voulaient survivre, devaient quitter la Terre d'ici 100 ans afin de coloniser une autre planète. En cause : une éventuelle guerre nucléaire, le changement climatique, une épidémie virale et/ou les progrès incontrôlables de l'intelligence artificielle. Un an plus tard, le célèbre physicien quittait lui-même la Terre, pas pour la planète Zorglub mais pour une tombe à l'abbaye de Westminster, aux côtés de celles de Newton et de Darwin. Ses cendres reposent désormais sous une pierre engravée de la formule T= hc³/ 8πGMk. C’est l'équation dite de Bekenstein-Hawking qui décrit l'entropie des trous noirs, en d’autres termes (très simplifiés) la quantité d'information qu'ils renferment. Et si cette inscription, choisie par le savant lui-même, était un ultime message ? (Lire la suite)

I-Feel-Like-I’m-Fixin’-To-Die Rag

Le 28 mars, nous étions dans le bureau d’Emmanuel Macron à l’Elysée, interviewant le Président sur ses ambitions pour la francophonie, lorsque, soudain, Édouard Philippe est entré, le visage blême, et, sans même nous saluer, il a tendu un document au chef de l’État. Emmanuel Macron s’en est saisi aussitôt, l’a parcouru rapidement, a blêmi à son tour et nous a priés de quitter les lieux, reportant le rendez-vous sine die. Nous n’avons pu récupérer notre magnétophone qu’une demi-heure plus tard après l’avoir réclamé à un huissier. Il avait été laissé sur le bureau en mode enregistrement. C’est ainsi que nous pouvons proposer ci-dessous un extrait de la conversation qu’ont eue le Président et le Premier ministre.
(Lire la transcription de l'enregistrement)

Sérotonine pour le Cardinal Barbarin (et tous les autres salauds qui restent impunis)

Quand un cardinal bien coupable se présente en robe violette de pénitence aux urgences de médecine littéraire, quand la moitié de l’équipe démissionne devant tant de puanteur en soutane, il ne reste que la Dre R. pour traiter le cas. Le cardinal Barbarin n’a pas dénoncé les sévices sexuels perpétrés au sein de la Sainte Église et aspire à être puni. Abandonné par la justice des hommes qui ne lui accordé que quelques mois de prison avec sursis et par le Pape qui refuse sa démission, il supplie qu’on lui fasse l’aumône d’un traitement-punition. Unissons-nous dans la prière pour que le Cardinal supporte l’administration de Sérotonine de Michel Houellebecq, mis sur le marché par les laboratoires Flammarion, sans l’autorisation de l’agence du médicament littéraire et des produits linguistiques. (Lire l'article)

La folie ordinaire

Jérôme Bosch, La Nef des fous (détail)

Il est aujourd’hui à la mode d’être contre. Il y a quelque temps, une chanteuse en vogue déclarait qu’elle était contre le Sida. Une autre fois, une écrivaine de renom se disait contre la guerre. Les Gilets jaunes sont contre le gouvernement, contre Macron, contre le capitalisme et accessoirement contre les banques qu’ils brûlent et contre le Fouquet’s qu’ils saccagent. Les Anglais sont contre l’Europe. D’autres sont contre le réchauffement climatique. D'autres encore contre la souffrance animale. Mais si beaucoup savent vaguement ce qu’ils ne veulent pas, peu connaissent ce qu’ils désirent. (Lire l'article)

Le Vin

Georges Brassens - Le Vin

Il est 11 heures au bar-tabac de la Poste, à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). Au comptoir, deux hommes discutent devant un verre de calvados, qui n’est apparemment pas le premier que le patron leur ait servi. Le moins éméché des deux attrape un journal dont la manchette interroge en lettres rouges : "Faut-il croire à la fin du monde ?". Il le met sous le nez de l’autre, qui s’emporte : "Putain, ils commencent à nous faire sérieusement chier avec leur fin du monde. Un coup c’est le Brexit, un coup c’est l’apocalypse. Qu’est-ce qu’y vont nous servir, après ?" (Lire la suite)

Wait Until Tomorrow

John Mayer - Wait until tomorrow

Quelle musique pour la fin du monde ? Jean-Sébastien Bach ou Jimi Hendrix ? Te Deum ou Machine Gun ? Concert live ou MP3 ? L’orchestre du Titanic est réputé avoir joué jusqu’au bout. La légende prétend que son dernier morceau fut My God, To Thee (Plus près de toi mon Dieu). Rescapé du naufrage, un des deux opérateurs radio du bord affirme, lui, avoir entendu les huit musiciens interpréter le cantique Autumn. Certains érudits penchent plutôt pour Songe d'Automne, une valse composée par Archibald Joyce. D’autres enfin assurent que tout cela n’est qu’une belle histoire : en réalité, les musiciens auraient tenté de sauver leur peau comme tout le monde. (Lire la suite)

La Chanson du Jongleur

Il y a pire que la fin du monde : la non-fin du monde. Ce serait horrible ! Nous nous sommes peu à peu fait à l’idée que la planète allait vers un crash final, que l’humanité avait si bien préparé son suicide que plus rien ne l’empêchait, pas même un immense sursaut collectif (fort hypothétique il est vrai). Cette pensée lénifiante nous fait oublier tous nos autres soucis, l’anéantissement général est devenu notre unique horizon, notre désir ultime. En avant, calme et droit, vers le chaos terminal. Ainsi soit-il, et bonne chance à tous. (Lire l'article)

Le carnaval d’Alger

Avec le Mardi gras, la saison du carnaval touche à sa fin. Le lendemain a lieu le mercredi des Cendres, jour où débute le Carême : viande contre poisson, gras contre maigre, excès contre privation. Le carnaval, d’abord fête païenne dont l’origine semble remonter à l’antique Babylone, a plus tard été récupéré et encadré par l’Église catholique. Mais quel est le sens du carnaval ? Peut-on encore parler de carnaval dans nos sociétés démocratiques ? De fait, aujourd’hui, bon nombre de carnavals se réduisent à des défilés de chars et de masques sans danger ni véritable transgression. (Lire l'article)

Pour le Dr B. et pour tous les convalescents : Zola et Lipskerov

L’Outil et les papillons, de Dmitri Lipskerov, traduit du russe par Raphaëlle Pache, publié chez Nadège Agullo

Le service de médecine littéraire est sens dessus-dessous : le Dr B. a en effet été victime d'un accident et se trouve pour le moment sans traitement littéraire. Ni une ni deux : les Dr R. et Dr P. décident en urgence d'un protocole pour leur consœur et amie. La prescription vaut bien entendu pour tout convalescent ou, plus globalement, pour tout individu souffrant, en cette fin d’hiver grisailleux, d’asthénie et/ou de manque d’évasion radieuse. Principes actifs de cette double posologie de choc : l'intégrale des Rougon-Macquart d’Émile Zola et L’Outil et les papillons de Dmitri Lipskerov (traduit du russe par Raphaëlle Pache), publié chez Nadège Agullo. (Lire l'article)

Des chiffres qui font peur

Un chiffre circule beaucoup en ce moment : 74%. C’est l’accroissement relatif, en un an, du nombre d’actes antisémites recensés par le ministère de l’Intérieur. On sait l’encre qu’il a fait couler ces dernières semaines, l’activité institutionnelle qu’il a engendrée, mais aussi les conversations passionnées, parfois même paniquées, qu’il a provoquées. Encore ne parle-t-on que des actes graves ayant donné lieu à plainte ou poursuites ; la bêtise et la méchanceté ordinaires n’y sont pas comptabilisées. Pourtant, comme nous allons le voir, ce n’est pas vraiment ce chiffre-là qui devrait nous marquer : c’en sont d’autres, moins visibles et moins spectaculaires, mais qui reflètent une réalité peu reluisante dans laquelle nous vivons sans trop vouloir la regarder en face. (Lire la suite)

La grève

Contre la fin du monde, la grève ! Lycéens, étudiants, profs, chercheurs, travailleuses, travailleurs, ils feront tous grève le 15 mars pour le climat, contre le changement climatique. Pour que la Normandie ne ressemble pas à la Côte d'Azur (il reste un peu de marge), pour que février ne ressemble pas au mois d'août (c'est foutu), pour que Dunkerque ne se convertisse pas à la culture de l'ananas et Stockholm à celle de la vigne. On se prend naturellement à rêver d'une grève générale, mondiale, illimitée qui paralyserait les transports, les usines, les centrales, les open spaces et leurs scintillants écrans... (Lire la suite)

Street Fighting Man

The Rolling Stones - Street Fighting Man

23 mars 2029. Il fait un temps pourri depuis des semaines mais, coup de chance, nous venons de trouver une bâche en plastique dans les décombres d’une zone commerciale. On est vaguement à l’abri là-dessous, et puis cela permet de récupérer un peu d’eau de pluie. Les types qui ont installé leur campement de l’autre côté du bois ont l’air calme depuis quelques jours, mais comme ils ont égorgé Jean-Philippe la semaine dernière, nous nous méfions. J’ai instauré un tour de garde, surtout pour le principe car nous n’avons pas vraiment d’armes pour nous défendre. Les cartouches que nous avions récupérées dans l’armurerie de Coutances sont épuisées depuis belle lurette, et la crosse du fusil, seul morceau de bois sec qui nous restait, est passée dans le feu... (Lire la suite)

Valérie Zenatti : le voyage à Czernowitz

Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants, éditions de l'Olivier, 2019

Il suffisait de les avoir croisés ensemble une fois : ce qui unissait Aharon Appelfeld et Valérie Zenatti dépassait la complicité qui existe parfois entre écrivain et traducteur. Comme s’ils veillaient l’un sur l’autre. Comme s’ils étaient de la même famille. Après la mort d’Appelfeld, Valérie Zenatti était la seule à pouvoir écrire ce livre, de filiation et tendresse autant que de deuil. Dans le faisceau des vivants, aux éditions de l'Olivier. (Lire l'article)

Manifesto de Léonor de Récondo pour les “acteurs” (vous, moi, etc.)

Léonor de Recondo, Manifesto, Sabine Wespieser, 2019

Soyons sérieux. Ou soyons fous. Lisons. Manifesto, de Léonor de Récondo (publié chez Sabine Wespieser). Pour redonner du sens, se rappeler que l’on peut vivre pour de vrai. Et mourir, aussi. Et que la vie n’est pas "qu’un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien", comme certains discours pourraient le suggérer. Oui, certaines lectures sont comme un remède à l’inconsistance… (Lire l'article)

Quitter la ville

S’il y a un secteur qui n’a pas à se plaindre de l’apocalypse qui vient, c’est bien celui de l’édition. Les essais sur la collapsologie, l’effondrement, la fin du monde se vendent comme des petits pains, et gageons que le succès ira croissant tant qu’il y aura des éditeurs pour les relire (vaguement), du papier pour les imprimer et des angoisses à l’horizon. Le temps approche où les tribus réfugiées en Ardèche dans des yourtes connectées ne viendront plus en ville que pour se rendre chez les libraires, après quelques courses au Biocoop. À moins qu’elles ne préfèrent être livrées par Amazon. (Lire l'article)

Ritournelle

À écouter les actualités, nous éprouvons en ce moment l’impression que le monde bégaie."Ce qui a été, c’est ce qui sera ; ce qui est arrivé arrivera encore. Rien de nouveau sous le soleil." affirme l’Ecclésiaste (traduction d’Ernest Renan). L’histoire de l’humanité ne serait ainsi qu’une longue et douloureuse répétition des mêmes souffrances, des mêmes rêves déçus, des mêmes folies. Le pessimisme de ce texte célèbre a régulièrement trouvé un écho aussi bien auprès des philosophes (tel Schopenhauer) qu’auprès du grand public qui se laisse volontiers aller à la fatalité quand le monde est en crise. Mais la fatalité est-elle vraiment une fatalité? (Lire l'article)

Le Ministère des sentiments blessés pour Gilles Le Gendre, député trop subtil

Altaf Tyrewala - Le ministère des sentiments blessés - Actes Sud

Il est des patients qui découragent les meilleures volontés médicales. Monsieur Gilles Le Gendre, président du groupe La république en marche à l’Assemblée nationale, en fait partie. Après avoir affirmé, voici quelques semaines, que le seul tort de la majorité présidentielle était d’avoir été trop intelligente, subtile et technique, il a été admis en urgence par le Dr R. qui, depuis, rechigne à le soigner tant elle le trouve antipathique. Le sens du devoir médical finit par l’emporter et elle lui prescrit non sans subtilité quelques extraits d’un long poème d’Altaf Tyrewala, Le Ministère des sentiments blessés, récemment conditionné en français aux éditions Actes Sud. La lumineuse clarté de cette subtile poésie aidera-t-elle notre patient... dont le Dr R. pourra enfin se débarrasser ? Espérons-le. (Lire l'ordonnance)

La Granvillaise

Fort discrètement, le gouvernement vient de se doter d’une Cellule d’études et de prospective des modèles disruptifs (Cepromodis) directement rattachée à Matignon. Derrière cette dénomination se cache un organisme de veille sur la collapsologie, terme désormais consacré désignant l’exploration transdisciplinaire du probable effondrement de notre civilisation industrielle, ainsi que de ses suites éventuelles. Un document diffusé par la Cepromodis auprès des préfectures, que délibéré a pu consulter, dévoile simultanément l’existence de cette cellule et la nature de ses préoccupations. (Lire l'article)

Le sexe tarifé est-il indigne ?

Edouard Manet : Olympia (huile sur toile, 1863)

La sexualité peut-elle être indigne ? Comment définir la dignité ? Ce sont des questions que la loi de 2016 sur la prostitution invite à se poser alors que le Conseil constitutionnel vient d’examiner une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) lancée par des associations et des travailleuses du sexe le 22 janvier dernier. Un bref rappel tout d’abord de la loi de 2016. Celle-ci punit en effet l’achat d’actes sexuels par une contravention allant jusqu’à 3500 euros d’amende en cas de récidive ou par un stage lui aussi facturé. La loi cependant n’interdit pas l’exercice de la prostitution. Considérons d’abord l’aspect pratique de cette loi et convenons de son caractère contradictoire. Comment autoriser une activité tout en la rendant impossible à pratiquer ? (Lire l'article)

Paint it, black

The Rolling Stones - Paint it Black

La fin du monde, ce n’est pas seulement sur BFM-TV, c’est aussi sur Netflix. Il suffit de jeter un œil sur la ribambelle de films américains pré ou post-apocalyptiques proposés ces derniers mois par la plateforme pour bien se pénétrer de la couleur de l’avenir : noir de chez noir de carbone. Pour la plupart, il s’agit de films oubliables mais, mis bout à bout sur une grosse bobine, ces longs-métrages pourraient former une œuvre assez cohérente, dans le genre terminus. Leur autre point commun est qu’ils regorgent de héros, c’est d’ailleurs leur seule invraisemblance. (Lire l'article)

L’invasion des imbéciles de Tiphaine Rivière contre les gens qui sont nés quelque part

Thiphaine Rivière - L'invasion des imbéciles (Seuil)

Telle une armée de zombies, une foule protéiforme a envahi la clinique, désertée suite au mouvement des "blouses roses". Derrière des symptômes divers, parfois violents, une terrible pandémie frappant les gens nés quelque part se dessine. Potentiellement très contagieuse, il nous faut nous protéger nous-mêmes avant de prendre en charge les patient.e.s. Nous décidons donc de nous injecter le composé prophylactique de Tiphaine Rivière, L’invasion des imbéciles (Seuil, 2019). Mais échapperons-nous pour autant à la contamination ? (Lire l'article)

The End

The Doors - The End

Nous ne sommes vraiment pas prêts pour la fin du monde. L’effondrement pourrait-il patienter un peu, au moins jusqu’à ce que la pensée politique fasse sa révolution copernicienne ? En attendant, nous trufferons nos maisons d’ampoules basse consommation, deviendrons des experts en recyclage, prendrons des douches de deux minutes maxi, conduirons des Toyota hybrides, mettrons dans les urnes des bulletins écolos par paquet de dix. Et puis, à la fin des fins, ou préférablement juste avant, nous irons nous pendre sur la tombe de Jim Morrison au Père-Lachaise. (Lire l'article)

À la recherche du bon chiffre

Le problème n’est pas de trouver des chiffres : c’est de trouver les bons, ceux qui vous permettront de mener un raisonnement sain, et qui vous éviteront de vous couvrir de ridicule au premier fact checking un peu sérieux. Prenons par exemple l'affirmation selon laquelle la  croissance crée de l'emploi. La question est passionnante en soi, mais il me paraît aussi intéressant de décrire le travail de recherche nécessaire au citoyen lambda qui cherche à en avoir le cœur (inter-)net par lui-même, sans autres moyens que son navigateur et son moteur de recherche préféré. Je ne saurais trop encourager nos lecteurs à s’y lancer comme moi. (Lire l'article)

Le dernier jour

Eh bien voilà, nous y sommes, ou presque. Chaos politique en Grande Bretagne, climat insurrectionnel en France, shutdown historique aux États-Unis, Allemagne au bord de la récession, Belgique en miettes. Et puis l’Italie, la Hongrie, la Pologne, l’Autriche, le Brésil et l’on en passe. Jusqu’au Zimbabwe, hérissé de barricades depuis une brutale hausse du prix des carburants. Et après ? Prévoyons un effondrement des marchés, une dégradation accélérée du climat et de l’environnement, des migrations en tous sens. Tous aux abris ! (Lire l'article)

Absurdités

Absurdités

Parfois ce que les gens appellent absurde n’est que simple stupidité. Affirmer par exemple que les revendications en faveur du mariage pour tous sont absurdes est stupide, voire contradictoire si on veut bien rappeler que le droit est par essence universel. D’une toute autre façon, il est idiot de croire que les progrès sociaux rendront la vie moins absurde. Ainsi, quand nous entendons aujourd’hui des commentateurs télé dépêchés sur les ronds-points dire que les Gilets jaunes ont redonné un sens à leur vie, on se moque du monde. (Lire l'article)

Les Barbares

Bernard Lavilliers - Les Barbares

Qui seront les nouveaux Barbares ? À quoi ressemblera notre Moyen Âge ? Quand en sortirons-nous ? En sortirons-nous ? Certes, l’histoire ne se répète pas— ou alors comme une farce, disait l’autre — mais on peut tirer toujours quelques fils prospectifs. Notre effondrement sera beaucoup plus rapide, il sera violent : le retour à la terre va être plus rude que les décroissants ne l’espéraient. (Lire l'article)

Fashion Freak Show : #OnEstTousBeaux

Le Fashion Freak Show à l'affiche des Folies Bergères à Paris est le récit de la vie de Jean Paul Gaultier par lui-même, mis en scène grâce à des talents pluriels – des danseurs venant de divers horizons, la chanteuse Demi Mondaine, la metteuse en scène Tonie Marshall. JPG flirte depuis toujours avec la culture populaire – le jean, la marinière –, également en habillant des égéries de la pop culture. Son spectacle se veut d'ailleurs très feel good, clamant que "tout le monde est beau" – ça peut paraître un peu benêt dit comme ça, mais venant d'un artiste à l'origine de créations si audacieuses et belles, ça fait son effet. (Lire  l'article)

Mayra Santos-Febres pour les sorcières

Mayra Santos-Febres, La Maîtresse de Carlos Gardel, traduit de l'espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo, Zulma, 2019

L'époque marque le grand retour des sorcières. Elles sont partout, aux États-Unis comme en France, sur la scène politique, sociale et littéraire. Mais leur récent retour en force ne leur épargne pas certains tourments. Elles souffrent en effet d'un dramatique problème de discontinuité. Pour elles, donc, le Dr P. prescrit cette semaine La Maîtresse de Carlos Gardel de Mayra Santos-Febres, paru chez Zulma, traduit de l'espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo. (Lire l'article)

Tout est à refaire

Présenter ses vœux de nouvelle année à Pierre, Paul et Jacqueline est une obligation un peu lassante, mais, en ce mois de janvier 2019, l’exercice a un côté cocasse qui le rend moins pénible. Le climat devient fou, et on est à peu près sûr que cela ne va qu’empirer. Le populisme gagne lentement mais sûrement la planète. Le système économico-industriel s’approche de la rupture. La vie intellectuelle se résume peu ou prou au clapot circulaire des débats diffusés ad nauseam par les chaînes d’info en continu. Où que l’on tende l’oreille, ce ne sont que disques rayés... (Lire l'article)

Saint Janvier

Saint Janvier © Gilles Pétel

Nietzsche publie en 1882 le Gai savoir dont le livre IV s’intitule Saint Janvier. Ce livre compte un grand nombre de textes célèbres qui ont pour dénominateur commun d’affirmer la joie de vivre en toutes circonstances et malgré tout ce qui s’y oppose. Dans le premier texte du livre IV, "Pour le nouvel an", Nietzsche fait un rapide bilan des résolutions qu’il a prises pour la nouvelle année. Non pas ces résolutions badines dont nous abreuvent nos chaînes de télévision : arrêter de fumer, perdre du poids, aller à la gym, à la messe, à la mosquée, au temple ou à la synagogue de façon régulière... Non, Nietzsche y déclare simplement qu’il "ne veut plus, de ce jour, être jamais qu’un affirmateur". (Lire l'article)

Des Raisons de se plaindre pour Mary Poppins

Jeffrey Eugenides, Des raisons de se plaindre, éditions de L'olivier, 2018

La révolte des blouses roses s’est levée dans le service de médecine littéraire : malades et personnels sont tous unis contre l’augmentation des frais d’hospitalisation des malades étrangers. Cette réforme n’est que la face visible d’une politique néo et archéo libérale : après avoir presque réussi à détruire l’hôpital et la médecine médicale, le capitalisme triomphant s’en prend à la médecine non médicale. Heureusement que la plus grande ennemie de l’économie de marché arrive dans le service par la voie des airs. La Dr. Poppins est venue consulter car elle se languit : on n’exploite pas assez ses talents ; on la confine à la thérapie familiale alors qu’elle ne rêve que de faire s’effondrer toutes les bourses du monde. Avec l’aide de Jeffrey Eugenides, La Dr R. va lui trouver des Raisons de se plaindre. (Lire l'article)

« Una cosa mentale »

Una cosa mentale © Gilles Pétel

La joie n’est pas un refus du monde tel qu’il est, c’est-à-dire bien souvent pénible et quelquefois effroyable. Elle n’est pas le produit d’une illusion qui verrait, comme le dit la chanson, "la vie en rose". Elle n’est pas enfin un aveuglement. La joie au contraire s’éprouve en connaissance de cause. C’est en ce sens que Rosset peut écrire que la joie de vivre se laisse le mieux appréhender en "l’absence de tout motif raisonnable". Il n’y a en somme guère de motifs de se réjouir et nous sommes pourtant bien heureux de vivre. (Lire l'article)

Les chiffres parlent d’eux mêmes, mais on leur fait dire ce qu’on veut !

Il est des moments où parler de mathématiques semble bien vain au regard de ce qui se passe dans le monde si peu platonicien qui est le nôtre. Alors de quoi parler ? De chiffres, pour une fois. Ces chiffres qui gouvernent notre vie et auxquels nous ne comprenons pourtant pas grand-chose. Commençons par une liste, qui s’appuie, sauf mention contraire, sur des données mensuelles datant de 2016. Nous y parlerons en particulier du niveau de vie d’une personne, terme qu’il convient de clarifier. (Lire l'article)

Fais dodo, Colas mon p’tit frère

Qui nous pleurera ? Qui se souviendra de nous ? Ne faudrait-il pas d’ores et déjà empailler quelques spécimens de la race humaine au cas où des visiteurs d’une autre galaxie viendraient, quelque temps après la catastrophe, à passer par là et chercheraient à satisfaire une curiosité bien naturelle ? Derrière une vitrine ultrarésistante, nous pourrions présenter un échantillon aussi complet que possible de l’humanité, façon muséum d’histoire naturelle : un pygmée, un trader de Wall Street, un conchyliculteur, un éditorialiste de la presse nationale, un chauffeur de VTC, un bouilleur de cru... (Lire l'article)

#Strasbourg : la cacophonie et la fureur

C'est un début de soirée d'hiver, les empoignades post-discours présidentiel battent leur plein quand soudain : "Coups de feu sur le marché de Noël de Strasbourg : au moins un mort et six blessés" (in @lemonde). Le cerveau en mode alerte, je balaie les sites d'information. En vain. Il faudrait attendre. Mais les réseaux, même s'ils ne sont pas davantage informés, ont ce talent : ils nourrissent la tension. (Lire la suite)

Troubles dans la démocratie

Troubles dans la démocratie © Gilles Pétel

Nos démocraties sont ce qu’on appelle des démocraties libérales. Cette définition possède deux versants, l’un politique, l’autre économique. D’un point de vue politique, la pensée libérale renvoie au principe du droit, c’est-à-dire de la liberté. D’un point de vue économique, la démocratie libérale renvoie à l’économie de marché. On voit comment ces deux courants du libéralisme entrent en opposition. On ne peut à la fois attendre de l’État qu’il nous protège et lui demander qu’il s’efface. La révolte des Gilets jaunes semble être l’expression de cette contradiction. Car que réclame le peuple ? (Lire l'article)

Tous ensemble

Johnny Halliday - Tous ensemble

Chaque jour, par petites touches, la fin du monde s’insinue dans nos têtes comme une évidence, comme une échéance inéluctable. Nous nous y habituons sans vraiment nous en rendre compte. Prenez la fin novembre. Discourant doctement sur la "programmation pluriannuelle de l’énergie", Emmanuel Macron lançait à son auditoire : "Il y a des Français qui disent : “On entend le Président évoquer la fin du monde alors que nous, on parle de la fin du mois”, eh bien nous allons traiter les deux, nous devons traiter les deux". C’est ainsi que fin de mois et fin du monde ont été mariées pour le pire et pour le pire. (Lire  l'article)

Le Discours de Fabrice Caro, pour aider Nosferatu à lutter contre sa sinistrose

Fabrice Caro, Le Discours, Gallimard, 2018

Une étrange apparition cette semaine au service de médecine littéraire. Le Nosferatu de Murnau s’est imposé à la consultation car il souffre beaucoup de sa condition de créature filmique muette en noir et blanc. Comme toujours, nous avons la pharmacopée adaptée : Le Discours de Fabrice Caro (Gallimard, 2018), qui nous est apparu tout indiqué pour le cas présent à divers égards. Le patient réagira-t-il positivement à ce traitement anachronique ? (Lire l'article)

Pour la fin du monde

Gérard Palaprat pour la fin du monde

Pour la fin du monde prends ta valise / Et va là-haut sur la montagne on t'attend / Mets dans ta valise une simple chemise / Pour la fin du monde pas de vêtements. Bon, rien de dramatique jusque-là. Derrière l’apocalypse annoncée se cache un retour à la terre, assez dans l’air du temps — on serait plus volontiers parti avec un sac à dos qu’une valise, mais ça n’aurait pas rimé avec chemise. En tout cas, il est déjà clair que le titre Pour la fin du monde n’est pas celui d’un manifeste mais d’une invitation. (Lire l'article)

Dernière lanière vers la Porte d’Asnières

Il y a enfin de l'herbe sur ces grands boulevards du Nord de Paris... Après les tranchées d'un chantier interminable, après un retard d'un an dû au comblement de cinq tunnels routiers et au désamiantage de la chaussée. Habitants, commerçants, automobilistes, cyclistes, piétons, usagers des bus et métros ont longtemps souffert, et beaucoup râlé... Le Citadis 402 d’Alstom parade enfin, familier, comme s'il avait toujours roulé là. (Lire l'article)

Traduire Koltès (La noche justo antes de los bosques)

Bernard-Marie Koltès, La noche justo antes de los bosques, traduit en espagnol par Fernando Renjifo, ed. Continta me tienes, 2018

Un texte pensé pour la scène se révèle bien souvent à la lecture aride ou incomplet, dépourvu de toute la créativité scénique qu’il convient de lui ajouter. Mais il existe des textes lumineux, qui jouissent de cette double nature, et qui son capable de transcender la page comme la scène. La pièce de Bernard-Marie Koltès, La Nuit juste avant les forêts, est l’une de ces œuvres dont la théâtralité et la valeur littéraire ne sont pas seulement inséparables mais se nourrissent mutuellement. Préserver cette dualité – ou cette unité – incestueuse à constitué l’une des difficultés majeures pour sa traduction en espagnol. (Lire l'article)

But Beautiful

Une Américaine a gagné deux fois le jackpot à la loterie, à huit ans d’intervalle, en pariant sur les mêmes numéros. Quand les lois de la probabilité sont bafouées à ce point, tout peut arriver. Le pire, le meilleur et même la fin des haricots. Mais en beauté, s’il vous plaît. But Beautiful, comme l’ont chanté Billie Holiday et Nina Simone, comme l’ont joué Chet Baker, Charles McPherson et cent autres. (Lire l'article)

Comment flinguer sa marque de luxe en trois jours et cinq icônes

Comment flinguer une marque d’envergure internationale en trois jours et cinq icônes ? C’est le défi brillamment relevé par Stefano Gabbana, cofondateur de la marque de fringues de luxe Dolce & Gabbana, entre le 18 et le 21 novembre 2018. L’histoire d’une chute brutale qui souligne une fois de plus que sur les réseaux sociaux aussi il peut être utile d’apprendre à se taire. (Lire l'article)

Le retour du refoulé

Dans les conversations de cafés, les manifestations, les révoltes des "bonnets rouges" hier, des "gilets jaunes" aujourd’hui, nous assistons à ce que Freud avait génialement appelé "retour du refoulé". Nos démocraties sont malades : nous n’y croyons plus, nous nous interrogeons, nous n’en finissons pas de nous poser des questions sur notre santé, notre avenir... Nous ruminons nos pensées "politiques" à la façon d’une névrose obsessionnelle. Nous nourrissons de nombreux doutes. Mais qu’avons-nous refoulé ? (Lire l'article)

La Stratégie de l’émotion, d’Anne-Cécile Robert, pour les grenouilles

Anne-Cécile Rober, La Stratégie de l'émotion, Lux éditeur

« Il en est de la démocratie comme des grenouilles. Une grenouille jetée dans une bassine d’eau bouillante s’en extrait d’un bond ; la même, placée dans un bain d’eau froide sous lequel le feu couve, se laisse cuire insensiblement.» écrit Cécile Robert dans La Stratégie de l'émotion (Lux Éditeur, 2018). Alors gare à vous, amis batraciens, il va falloir bondir! (Lire l'article)

Des femmes au fil des rames

Le voyage en tram autour de Paris est aussi l'occasion de (re)découvrir des figures féminines. Sur 302 stations de métro, une seule porte un nom de femme : celui de la communarde anar Louise Michel. Et sur 6 000 voies de circulation, seulement 225 portent un nom se référant à une femme. Le choix récent de féminiser les rues de Paris, puis les stations du tram, relève d'un rattrapage lancé par Bertrand Delanoë à partir de 2001, au nom de la parité dans l’espace public, choix poursuivi par Anne Hidalgo. Osez le féminisme souhaite même que 100% des nouvelles rues et places portent des noms féminins. (Lire l'article)

Être un homme comme vous

Ben l'Oncle Soul - Être un homme comme vous - Le livre de la jungle

Collapsologie : étude de l’effondrement de la civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder. La discipline se porte fort bien : il ne se passe guère de semaine sans qu’un nouvel essai, un article ou une tribune sur le sujet ne soit publié. Pour beaucoup, le grand effondrement ne fait plus de doute, aussi l’important est-il de se pencher sur ce qui se passera après : guerres, famines, délitement des démocraties, etc. Les plus optimistes diront que c’est un mauvais moment à passer... (Lire l'article)

Chega de Saudade

João Gilberto - Chega de Saudade

L’Apocalypse est faite de ces toutes petites choses, comme la mort d’un homme. Je vis dans la hantise d’apprendre demain — par la radio pendant le petit-déjeuner ou par une alerte sur mon iPhone en faisant mes courses — le décès de João Gilberto. La nouvelle sera assez vite expédiée. "Le pape de la bossa nova est mort à l’âge de 87 ans. Il avait réalisé son premier album, Chega de Saudade, en 1958, voilà tout juste soixante ans. Depuis des années, le chanteur et guitariste vivait seul à Rio, dépressif et endetté. Ce génie de la musique était connu pour son humeur ombrageuse et son goût de la réclusion. Le Brésil est aujourd’hui en deuil." Et ce sera à peu près tout. (Lire l'article)

Masques et cordon sanitaire : Bazaar pour celui dont il ne faut pas prononcer le nom

Julien Cabocel, Bazaar, L'Iconoclaste, 2018

La médecine, fût-elle littéraire, a ses limites. Quand la maladie est trop noire, trop contagieuse, trop périlleuse pour le staff et les patients, il n’est pas question de soigner, mais de mettre en quarantaine. Où ? À Bazaar, par exemple, dans ce lieu loin de tout, imaginé par Julien Cabocel et conditionné par les laboratoires L’Iconoclaste. Non contente de protéger le service, la Dr R. n’hésite pas à modifier la composition du médicament pour le rendre plus efficace. Espérons que le patient terriblement contagieux et extrêmement dangereux qui s’est présenté aux Urgences littéraires ne reviendra jamais. Pour lire cette ordonnance, il est recommandé de s’équiper d’un masque protecteur et de consulter aux premiers symptômes qui se présenteraient dans les 48 heures suivant la lecture. (Lire l'ordonnance)

Hashtag Juste mariés

Voici que sur mon WhatsApp, je reçois ceci... Ils sont contents, ils viennent de se fiancer, ou plutôt de se marier si on en croit des restes de traditions joaillières et cette pierre montée sur or sablé plutôt qu'en solitaire. C'était la semaine dernière – "une semaine, déjà..." Ils ont bu un coup pour fêter ça, elle glousse : "J'ai trop envie de le dire à la terre entière." Il va pisser, elle prend la photo. Elle ne sait pas trop quoi écrire... (Lire l'article)

J’aime rouler sur les Grands Boulevards…

Aimer le tram, le prendre pour le plaisir, sans l’obligation d’être transporté d’un lieu à un autre. Voyager dans le T3a parisien pour faire une autre boucle autour de la capitale, de la Porte de Vincennes au Pont du Garigliano. Des entrées dans Paris bien connues, Italie et Orléans, des petits arrêts mal identifiés, Montempoivre ou Poterne… et Balard, un non-lieu contemporain. Une autre vision de Paris, à l'orée de considérables transformations urbaines. (Lire l'article)

Les Envahisseurs

Arnold Turboust, Les Envahisseurs

Il y a tout juste cinquante ans, le réseau américain ABC achevait la diffusion de The Invaders, alias Les Envahisseurs. La série n’a connu que deux saisons mais elle a durablement marqué les esprits, tout particulièrement en France. Souvenez-vous de l’accroche : "Les envahisseurs : ces êtres étranges venus d’une autre planète. Leur destination : la Terre. Leur but : en faire leur univers. David Vincent les a vus. Pour lui, tout a commencé par une nuit sombre, le long d’une route solitaire de campagne, alors qu’il cherchait un raccourci que jamais il ne trouva…". Que jamais il ne trouva : cet usage du passé simple annonçait à lui seul de l’exceptionnel. (Lire l'article)

Fragments d’un discours politique

Jacques-Louis David, La mort de Marat (1793)

Dans les Fragments d’un discours amoureux, Barthes constate que “le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude. Ce discours est peut-être parlé par des milliers de sujets (qui le sait ?) mais il n’est soutenu par personne; il est […] ignoré, ou déprécié, ou moqué…” Un peu plus loin, Barthes note que le discours amoureux est devenu inactuel. Le livre paraît en 1977. Les choses n’ont cependant guère changé. Peut-être en va-t-il de même du discours politique. Nos hommes d’État et leurs ministres donnent souvent l’impression de parler dans le vide, non qu’il n’y ait personne en face d’eux pour les applaudir mais parce que personne ne les prend plus vraiment au sérieux. Le discours politique est pourtant un des nerfs de la démocratie. Doit-on alors conclure qu’avec le déclin de la parole politique s’amorce celui de nos régimes ? (Lire l'article)

Les Échos de la Terreur de Jean-Clément Martin pour le corps enseignant

Jean-Clément Martin, Les Echos de la Terreur, Belin, 2018

Une grosse tête et surtout, un corps en souffrance. Le service de médecine littéraire est cette semaine confronté à un patient hors norme, éreinté et agressé de toute part. Cela tombe bien, nous venons de recevoir un médicament à usage complexe, Les Échos de la Terreur de Jean-Clément Martin (Belin, 2018) qui va néanmoins nous imposer un dilemme : envisageons-nous une posologie radicale avec effets secondaires importants ou un traitement plus léger mais au long cours, dont l’efficacité n’est pas garantie ? (Lire l'ordonnance)

Only The People

John Lennon - Plastic Ono Band - Power to the People

Si demain l’intelligence artificielle voulait prendre le contrôle de la planète, nous lui conseillerions de commencer par les zones commerciales, ces no man’s land qui croissent comme des champignons à la périphérie des villes françaises. Ces lieux — aberrations à la fois sociale, écologique et esthétique — sont ceux où l’humanité est le plus vulnérable. L’individu n’y est plus qu’un porteur de carte bancaire ; il achète, consomme, use, élimine, éventuellement recycle, puis revient. Du point de vue des machines, le plus rationnel serait qu’il y reste ad vitam... Aux derniers réfractaires, nous conseillons le maquis où, autour de feux de camps, ils pourront reprendre en chœur le Only People de John Lennon... (Lire l'article)

Paris, porte à porte

Porte de la Chapelle vue du Tram

Aimer le tram, le prendre pour le plaisir, sans but, sans l'obligation d'être transporté d'un lieu à un autre. Monter dans le T3 parisien pour faire une première boucle autour de la capitale. Se laisser flotter dans la rame, au ras du sol. Voir se dérouler le ruban vert, surgir places, rues et boulevards, monter des grappes de passagers... Une autre vision de Paris, fugace, aux limites des transformations urbaines, de la porte de la Chapelle à la porte de Vincennes. (Lire l'article)

Castles Made of Sand

À quel moment l’avenir a-t-il cessé d’être désirable  ? Quand a-t-on perdu foi en de meilleurs lendemains ? À quel instant la catastrophe a-elle commencé à se dessiner ? Certains répondront les années 1970, avec les premières crises pétrolières, les pantalons à pattes d’eph’ et l’invasion du disco. D’autres diront : les années 80 et leurs efforts pathétiques pour nous redonner le goût de la modernité (“nouveau et intéressant” était le motto de la période, qu’il fallait évidemment lire à rebours). D’autres enfin affirmeront : les années 90 et leur cynisme cocaïné. Pour ma part, je situerais plutôt le début de la fin au 31 décembre 1969, à minuit exactement. Ce jour-là, à cette heure-là, Jimi Hendrix débarque sur la scène du Fillmore East... (Lire la suite)

Gone with the Wind

Banksy donc est depuis quelque temps déjà un artiste célèbre. Son street art peut être aperçu dans différentes capitales du monde, dont Londres bien sûr mais aussi Paris : après la tragédie du Bataclan, Banksy avait laissé un dessin au pochoir sur une des portes de cette salle de spectacle. Les Parisiens ainsi que la presse étaient venus en nombre admirer l’œuvre éphémère. Mais, vendredi 5 octobre, Banksy a franchi un nouveau cap dans la notoriété en faisant le buzz chez Sotheby’s. Un de ses dessins s’est autodétruit à peine adjugé, vendu à 860 000 livres sterling à un acheteur dont l’identité n’a bien sûr pas été révélée. Mais quelle est la valeur esthétique de cette Jeune fille au ballon ? Et comment une œuvre d'art s'apprécie-t-elle ? (Lire l'article)

Vers l’infini… et on s’arrête là

Dernière étape de notre voyage dimensionnel : celle des espaces à nombre infini de dimensions. Le premier que nous allons visiter est un espace de nombres. Chacune de ses dimensions correspond à un nombre premier – un nombre supérieur à 1 qui n’est divisible que par 1 ou par lui-même. Pour définir les points de cet espace, nous nous appuierons sur le fait bien connu que tout nombre entier supérieur à zéro peut s’exprimer d’une manière unique comme un produit de puissances entières de nombres premiers. Par exemple, 24 = 6x4 = 3x23. Nous pouvons alors assigner un point de notre espace au nombre 24, en utilisant la puissance de chaque nombre premier qui apparaît dans sa décomposition comme coordonnée sur la dimension correspondante. Ce qui peut donner quelques petites choses amusantes... (Lire la suite)

Comment ça, tout va bien ? (Antonio Altarriba & Keko : Moi, fou)

Antonio Altarriba et Keko, “Moi, fou” (traduit par Alexandra Carrasco), à paraître fin octobre chez Denoël Graphic

“Comment ça, vous allez bien ?” Quand les patients dérapent... À lire alors d'urgence : Moi, fou d’Antonio Altarriba et Keko (traduction Alexandra Carrasco), en noir (et blanc), chez Denoël Graphic. C’est l’histoire d’Angel Molinos, docteur en psychologie et écrivain raté, qui travaille pour un centre de recherches affilié à un labo pharmacologique spécialisé dans les maladies mentales. Le centre de recherche travaille à identifier, ou plutôt à créer, de nouveaux profils “pathologisables”, qui, bien sûr, pourraient être traités avec les médicaments produits par le labo. (Lire l'article)

Un autre monde

Téléphone - Un autre monde

La fin du monde survient généralement quand le monde ne se voit plus d’avenir. Il semble que nous n’en soyons plus très loin. L’art giratoire — la décoration des ronds-points — s’impose comme le champ le plus créatif des arts plastiques. Mireille Mathieu a reçu le titre de Docteur Honoris Causa de l’Université d'État des sciences humaines de Moscou en récompense de “son talent musical phénoménal ayant eu une influence significative sur la jeunesse”. Un visiteur s’est blessé en tombant dans une installation d’Anish Kapoor, Descent Into Limbo. Pendant ce temps-là, Nicolas Hulot démissionne, Nana Mouskouri et Alain Delon signent une pétition, certains croient dur comme fer que la terre est plate... et nous, nous chantons “Un autre monde” avec le groupe Téléphone. (Lire l'article)

Des revenants

Luis Buñuel, “La ilusión viaja en tranvía"

Bien avant qu'ils ne redeviennent les vecteurs roulants des récents réaménagements urbains, il y a eu des trams partout. Hippomobiles, puis à vapeur, puis à l'électricité... puis dépassés. Après être devenus folklos, restaurés comme à San Francisco sur Market Street, ou transformés en trains-trains vernaculaires à touristes, les trams sont revenus ! Entre temps, ils ont même joué de petits rôles dans le cinéma et la littérature. (Lire l'article)

Rue Ordener

Perçu par certains comme un réduit islamiste, la Goutte d'Or a été et est encore un quartier juif. Elle est aussi un quartier juif, voudrait-on dire. Car, au-delà des stéréotypes et des préjugés, la Goutte d’Or n’appartient ni aux uns ni aux autres : depuis ces premières vagues de réfugiés qui fuyaient les pogroms jusqu'aux migrants d'aujourd'hui, elle reste un quartier cosmopolite où les solidarités prennent le pas sur les différences. (Lire l'article)

Une autre vie

Alain Barrière - Une autre vie

Supposons que la date et l’heure de la fin du monde soit connue et qu’il n’y ait plus rien d’autre à faire que de s’y préparer. Dès lors, la grande question serait : avec qui vais-je passer mes ultimes minutes ? Avec ma chère épouse ou mon cher époux ? Avec mes enfants, s'ils ne préfèrent une fête entre copains ? Avec mon chat, mon chien, mon poisson rouge, mon iPhone ? Avec personne, puisque dans le fond chacun vit seul et meurt seul ? Ou avec une ou un ami(e) ayant assez d’humour pour transformer ces derniers instants en vaste blague. Ce type d’individu ne court pas les rues. À quoi ressemble-t-il ? À Deborah Mitford, alias la duchesse de Devonshire ? À Richard Gere ? À Alain Robbe-Grillet ? Et Alain Barrière, dans tout ça ? (Lire l'article)

Quarante sonnets noirs pour le Petit Chaperon Rouge

Le service de médecine littéraire accueille le Petit Chaperon Rouge qui agace tout le monde à chantonner joyeusement sur le chemin où elle va rencontrer le loup. Après quelques errements où l’on croit que le problème se trouve dans le petit pot de beurre ou la galette elle-même bien beurrée, la Dr Rabau intervient et pointe du doigt la pathologie de la petite fille que sa maman aimait beaucoup : trop de rouge, manque de noir. Un seul remède alors : l’intéressant cocktail thérapeutique des Quarante sonnets noirs traduits et présentés, en 2018, par Patrick Reumaux aux éditions Isolato. Après une bonne dose de vers noirs, le petit Chaperon Rouge est un peu plus attentive aux loups et autres créatures noires qu’il ne faut pas confondre avec les fleurs et les petits oiseaux. (Lire l'article)

Live and Let Die

E pur si muove ! La Terre tourne et, mieux que Galilée, ce sont les chaînes d’info en continu qui nous le prouvent chaque premier janvier en diffusant des images des feux d’artifices successifs de Sydney, Dubaï, Paris, New York, Los Angeles (jamais celui de Bar-le-Duc, étrangement). L’humanité communie ainsi une fois par an dans les pétards, mais des pétards qui ne pètent pas tous en même temps. L’apocalypse, ce sera beaucoup mieux : le grand spectacle pyrotechnique aura lieu au même moment pour tout le monde. Quelle chanson pour accompagner la scène finale ? (Lire l'article)

Oxygène

France 2 a diffusé mardi 25 septembre la première partie d’un long documentaire consacré à l’histoire de l’immigration en France, intitulé Histoires d’une nation. Ce documentaire est une véritable bouffée d’oxygène dans l’atmosphère délétère que certains esprits obtus s’acharnent à faire régner dans l’hexagone, en agitant sans cesse le fantasme d’une identité française menacée par les vagues successives d’immigrations. Le film montre au contraire comment la France s’est construite et développée grâce à l’apport des différentes générations d’immigrés. L'occasion d'interroger la notion d’identité, qu’elle soit personnelle ou collective. Un individu possède-t-il réellement un moi bien défini, une nation a-t-elle une identité claire ? Qu’est-ce que l’identité ? (Lire l'article)

Molière : un point, c’est tout !

Après les espaces à deux, trois, quatre voire cinq dimensions, en voici un autre qui s’enorgueillit, lui, du nombre fort respectable de cent mille dimensions, à quelques dizaines de milliers près. Cet espace, c’est celui défini par les mots de la langue française. Chaque dimension de cet espace est un mot. Si chaque mot est une dimension, quels sont les points de cet espace ? Associons donc à un texte une coordonnée pour chaque mot, qui est tout simplement le nombre de fois où ce mot figure dans le texte. Les pièces de Molière, par exemple... (Lire l'article)

Siffler en travaillant

Bas de la rue de Chartres et immeuble de Pottier © Sébastien Rutés (2018)

S’il lui est étroitement associé, le quartier n’a pas attendu le hip-hop pour jouer un rôle dans l’histoire de la musique. Sans surprise, plutôt du côté des besogneux que des virtuoses. Pour la musique, il en va de même : la Goutte d’Or fut longtemps un quartier de facteurs d’instruments, sans doute à cause de la proximité des fonderies. Ainsi l’histoire de la musique à la Goutte d’Or épouse-t-elle l’histoire ouvrière. (Lire l'article)

Un baiser osé

Rien de tel qu’une apocalypse pour faire dérailler le train-train quotidien. Les factures en souffrance s’envolent au vent mauvais comme des feuilles d’automne, les problèmes de couple ne valent même plus que l’on casse la plus petite des assiettes à dessert. La perspective de la table rase balaye tous les soucis, sauf un : on va tous mourir, les amis. Last Night, du Canadien Don McKellar, est mon film apocalyptique préféré. Qui finit sur un baiser. Un premier baiser, n’est-ce pas le début d’un nouveau monde ? Ce n’est pas Alain Souchon qui me contredira. (Lire l'article)

Des hommes sans qualités

La démocratie, répète inlassablement Tocqueville, c’est d’abord et surtout “l’égalité des conditions”. Il ne s’agit pas d’une égalité de richesse, à laquelle Tocqueville ne croit pas, mais d’une égalité en droits, telle qu’elle se trouve proclamée dans l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : ”Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.” Il n’y a désormais, en théorie tout au moins, plus de privilèges, plus de classes ou de castes sociales détentrices de prérogatives qui seraient, en droit, refusées aux plus humbles. Chacun peut désormais aspirer aux fonctions les plus élevées. Il n’y a plus d’abîme entre le paysan et l’aristocrate. Il n’y a plus d’aristocratie. Une des conséquences de cette nouveauté inouïe est le développement des ambitions personnelles. (Lire l'article)

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres pour Angela Merkel

Emil Ferris, “Moi, ce que j'aime, c'est les monstres”, Monsieur Toussaint Louverture, 2018

L’été qui se prolonge invite à la torpeur et pourtant, le service de médecine littéraire a vu arriver cette semaine une patiente de tout premier plan en la personne de la chancelière allemande Angela Merkel. Victime du mandat de trop, elle évolue depuis quelque temps dans un milieu à risques qui pourrait voir survenir une nouvelle épidémie de peste brune. Pour la préserver des piqûres de nuisibles, nous avons sorti les grands moyens et lui avons prescrit l’époustouflante première œuvre d’Emil Ferris, Moi ce que j’aime c’est les Monstres (Monsieur Toussaint Louverture, 2018). Attention, traitement addictif. (Lire l'article)

J’arrive où je suis étranger

Signe de la fin des haricots selon l’islam : “Les femmes seront dévêtues tout en étant habillées.” Ce qui promet une fin du monde assez haute en couleurs. D’ailleurs le Prophète a prévenu : “La Fin du Monde n'aura pas lieu tant que les gens ne s'accoupleront pas en public dans la rue comme le font les ânes”, ce qui revient à dire que l’ultime jour sera une partouze comme on en a peu vu. Hélas, ce sera la dernière. Pour les chrétiens, l’Apocalypse se présente beaucoup moins bien. Dès que le septième sceau sera brisé, s’abattront sur la Terre tonnerre, éclairs, tremblements de terre, grêle et feu mêlés de sang, tout cela sur fond de trompettes au son nettement moins mélodieux que celle de Chet Baker. (Lire l'article)

Cultures, culture : 1-8, quartier hip hop

Depuis vingt ans que j’habite à Marcadet-Poissonniers, il est un work in progress dont je ne me lasse pas de contempler les mues : les 300 mètres du mur graffé de la rue Ordener, le plus grand peint à la bombe en Europe paraît-il. Fresque-palimpseste, vivante trace de la longue aventure commune entre ce XVIIIe Est et la culture hip hop, l’un des plus riches, populaires et complexes mouvements de notre pays depuis 30 ans, qui trouve dans un tel quartier un royaume de prédilection. Balade parmi les repères & repaires du rap made in 1-8... (Lire l'article)

La Fille de Londres

La fin du monde ne ressemblera pas à la fin du monde. Pas de gros nuages noirs annonciateurs d’orage terminal, pas de raz de marée de cauchemar balayant les cités, pas de champignon nucléaire s’élevant au loin comme une mauvaise blague. Vous saurez que la fin du monde approche lorsque vous décrocherez votre téléphone et qu’une voix synthétique vous répondra : si ceci tapez 1, si cela tapez 2, sinon tapez étoile pour revenir au sommaire. Tout indique (en particulier les services d’assistance de ces entreprises connues sous le nom de “fournisseurs d’accès”) que nous en sommes déjà là. (Lire l'article)

Horoscope littéraire de la rentrée

En cette rentrée 2018, la revue délibéré et le service de médecine littéraire qu’elle héberge ont décidé de fournir aux lecteurs exigeants un horoscope digne de ce nom, un horoscope littéraire pour commencer d’un pied serein et assuré l’année, des livres plein les poches. Douze signes astrologiques, douze livres recommandés, tous choisis au sein de la pléthorique rentrée littéraire 2018. Car il ne s’agit pas de lire n’importe quoi, il s’agit de lire ce qui vous convient : le capricorne n’a pas les mêmes besoins de lecture que le lion, le sagittaire que la balance, cela tombe sous le sens mais cela, trop souvent, on l'oublie. (Lire l'horoscope complet)

Les Joyeux Bouchers

Boris Vian - Les joyeux bouchers

Le monde court à sa perte. Chacun de nous en a conscience, plus ou moins : réchauffement climatique, disparition accélérée des espèces animales et végétales, raréfaction des ressources naturelles, dissémination des matières fissiles, mort des utopies politiques, montée subséquente des populismes et des intégrismes, prise du pouvoir par l’intelligence artificielle dessinent un horizon que personne ne voit rose. “Signes précurseurs de la fin du monde” : chaque semaine, l’Apocalypse en cinquante leçons et chansons. Ou peut-être moins si elle survenait plus tôt que prévu. (Lire l'article)

Mon semblable

BlaKkKlansman - Un film de Spike Lee

BlaKkKlansman, le dernier film de Spike Lee, sorti en salles le 22 août, traite sur le mode de la comédie du racisme purulent aux États-Unis. Adapté d’une histoire vraie, le film raconte comment un policier noir réussit à infiltrer le Ku Klux Klan à l’aide d’une ruse qui vaut bien celles d’Ulysse. L’action se situe dans les années 1970, époque du Black Power, époque aussi où le Ku Klux Klan, bien qu’il n’ait plus d’existence légale, continue de mener des actions d’intimidation à l’égard des Noirs. Pourtant au-delà du portrait féroce et burlesque des hommes de cette organisation raciste, suprémaciste et identitaire, c’est l’Amérique de Trump qui est directement visée par Spike Lee comme en témoignent les quelques “great America” que se lancent régulièrement les adeptes du Klan. L'occasion de s'interroger sur ce que nous appelons “mon semblable”. (Lire l'article)

Culture, cultures

La Goutte d’Or n’est pas très présente en littérature, mais une seule œuvre a suffi. La Goutte d’Or, c’est L’Assommoir. Aujourd'hui, une placette mal fichue est ainsi baptisée. Pour le reste, Boris Vian donne son nom à un escalier décrépit et Carco à un coude insalubre où vécut l'ogresse Jeanne Weber qui étrangla une dizaine d'enfants du quartier à la fin du XIXe siècle... Et c'est à peu près tout pour la littérature. En apparence car, à la Goutte d'Or, quartier en tension entre le visible et le clandestin, même la culture se cache. (Lire l'article)

Une visite au moi d’à côté

Notre promenade dimensionnelle continue, et nous allons faire un petit arrêt dans un espace à cinq dimensions – trois d’espace, une de temps, la cinquième étant celle des univers parallèles (rien de moins). Bien connue des amateurs de science-fiction, cette spéculation reçoit par ailleurs un soutien des plus sérieux de la part d’une bonne partie de la communauté scientifique, puisqu’elle est entre autres à la base d’une interprétation de la physique quantique qui est une concurrente crédible à l’interprétation dominante dite “de Copenhague”. (Lire l'article)

Le sexe en solitaire, pour Pénélope

Thomas Laqueur, Le sexe en solitaire. Contribution à l'histoire culturelle de la sexualité, traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard, coll. NRF Essais, 2005.

Dans le service de médecine littéraire déserté en ce mois d’août par le staff et les malades, la Docteur R. s’ennuie ferme et attend le retour d’Antigone, sa patiente préférée, partie en Grèce voir de la famille. Or c’est de Grèce que lui arrive une distraction inespérée en la personne de Pénélope, fille d’Icarios. Venue d’Ithaque, elle consulte pour attente chronique. Le remède coule de source et va résoudre tant les problèmes de la patiente que de sa médecin : Le Sexe en solitaire de Thomas Laqueur (NRF Essais, Gallimard, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat) leur ouvre d’intéressantes perspectives. (Lire l'article)

Dick pics et ça fait mal

Au début, il y a une bite. Ou plutôt, une photo de bite. Anonyme. Envoyée à une de mes connaissances sur les réseaux. La chose s’appelle une dick pic. Des hommes en envoient généralement à des femmes, sans que celles-ci aient demandé quoi que ce soit – un comportement étrange, directement en lien avec les applis et les réseaux sociaux. Les filles en parlent entre elles sur le registre "ah oui, toi aussi ?"... il y en a même qui en ont fait la base de leur activité professionnelle. (Lire l'article)

Une partie d’échecs avec mon grand-père, pour Pinocchio

Au paroxysme de l’été caniculaire, le service de médecine littéraire reste ouvert et reçoit cette semaine un patient bien embêté par son état, Pinocchio, qui, à force de mentir, ne passe plus les portes. Pour traiter les symptômes et faire en sorte qu’il fasse de sa maladie chronique une force, nous lui avons administré un roman étonnant, entre fiction et réalité, Une partie d’échecs avec mon grand-père de l'Argentin Ariel Magnus (Rivages, 2018, traduit de l’espagnol par Serge Mestre), au risque de nous y perdre nous-mêmes. (Lire l'article)

Miroirs et cérémonies

L’une est une fidèle lectrice d’Alain Robbe-Grillet. L’autre est une lectrice passionnée de Catherine Robbe-Grillet. L’une a intitulé l’une de ses expositions d’après le titre d’un film d’Alain. L’autre a fait de Catherine un personnage important de son roman. Un intérêt commun pour le couple Robbe-Grillet en guise de point de départ d’une discussion foisonnante entre deux curatrices qui pensent l’écriture autant que l’exposition, font un usage jubilatoire de la référence interdisciplinaire, interrogent l’autorité du curateur, la dictature du white cube comme la démocratie dans l’exposition et lèvent un coin de voile sur leurs désirs d’expositions futures. (Lire l'entretien)

Cité radieuse

Comme l’Enfer l’est de bonnes intentions, le Ghetto est pavé de bonnes volontés. Sur ces mêmes trottoirs de misère et de violence où nous avons  slalomé entre putes et toxs, reviens au point de départ, et s’il te faut y croire à nouveau un jour de déprime, suis plutôt le chemin de choix qu’ont tracé âmes généreuses et cœurs vaillants sur le goudron de la Goutte d’Or. Te voilà parti pour un voyage sans fin, à relier les fils de ce réseau invisible qui tresse si impressionnant maillage militant, fils d’Ariane vers la lumière dans le dédale du pâté de maison. (Lire l'article)

Aux quatre coins du temps

Un espace à trois dimensions est le premier dans lequel on puisse faire un nœud ou inventer la vis, ce qui n’est pas rien. Mais passons et dirigeons-nous vers l’espace à quatre dimensions. Là, il est impossible de ne pas parler en premier lieu du temps, la quatrième dimension par excellence, enfant chérie des auteurs de science-fiction. L’univers de la Relativité, le fameux espace-temps, est ainsi un monde à quatre dimensions – trois d’espace et une de temps. Ce monde est régi par une géométrie particulière... (Lire l'article)

Yeehaw !

No doubt, la Goutte d'Or, c’est la no-go-zone, les chiffres sont là, no trespassing, les statistiques, go away ! Mais, revers de la médaille, la zone de non-droit a justement cet avantage qu’on ne s’y embarrasse guère des lois. Goutte d’Or aux deux facettes : la liberté pour contrepartie de l’insécurité. Les Américains n’y sont pas sensibles ? Il est loin le temps de la conquête de l’Ouest… (Lire l'article)

Wislawa Szymborska, pour les vivants et pour les autres

Où le service de médecine littéraire, jour après jour, se dote d’un support théorique important ; où, après des débuts tâtonnants et expérimentaux, il commence à se doter d’un arsenal thérapeutique plus étayé. Bref, nous avançons. L'ordonnance littéraire de la semaine : De la mort sans exagérer, poèmes écrits par Wislawa Szymborska, préfacés et traduits du polonais par Piotr Kaminski, parus chez Gallimard. (Lire l'article)

En vacances

La peur que notre société éprouve à l’égard du chômeur, du migrant, du sans domicile fixe, du vagabond et du romanichel vient sans doute de ce que ces catégories échappent, au moins en partie, au contrôle de l'État. La grande question qui revient sans cesse à propos des chômeurs est de savoir ce qu’ils font tout au long de la journée. À quoi s’ajoute la question de savoir où ils vont. Se promènent-ils ? Les vacances devraient nous délivrer au moins une fois l’an des chaînes du travail. Elles devraient être un temps de liberté et de désordre. Éloigné des centres de contrôle (usine, entreprise, atelier, administration), l’homme devrait pouvoir souffler un peu et faire ce qui lui plaît, aller où ça lui chante, avec qui il l’entend ou bien seul s’il le préfère. Un rapide coup d’œil sur l’organisation des congés payés montre que nous sommes loin d’une pareille liberté. (Lire l'article)

“Gros” n’est pas un gros mot pour Babar

Il est vert, il est gras, mais ce n’est pas une des plantes que le Dr P. entretient soigneusement dans les couloirs du service de médecine littéraire. C’est Babar l’éléphant dans son costume vert. Babar croit souffrir d’obésité. Il souffre en fait de grossophobie et nous en souffrons tou.te.s. Heureusement, la Dr R., toujours au fait des dernières avancées de la médecine littéraire, lui propose un nouveau protocole mis au point Daria Marx et Eva Perez-Bello et intitulé “Gros” n’est pas un gros mot. Si vous n’êtes pas encore vacciné contre ce mal terrible et invisible, lisez vite cette ordonnance : un remède peut vous sauver de la haine contre soi et contre autrui. (Lire l'article)

Jalousie tropicale

Membre fondateur de la Tropicool Company, Florian Viel travaille, à travers de nombreux médiums, sur un thème unique : les tropiques et la manière dont le regard occidental les perçoit. C’est en même temps qu’il lisait La Jalousie (Minuit, 1957) qu’il a conçu la Sculpture pour fenêtre ou sculpture pour observer discrètement la piscine de ses voisins, accompagnée d’une vidéo dans laquelle une voix off lit un extrait du roman d’Alain Robbe-Grillet. Un roman dans lequel il a puisé l’objet qu’allait reproduire la sculpture ainsi que la structure formelle de sa vidéo. Jusqu'au 8 juillet, Florian Viel présente une fresque intitulée Aperçu du sous-bois, dans le cadre de l'exposition "Sous les pavés, les arbres", au café Le Palmier d'Aubervilliers. (Lire l'article)

L’actualité

Les nouvelles sont étourdissantes par leur rapidité, leur nombre, leur éclat. Elles sont au sens propre du mot divertissantes. Divertir vient du latin « divertere » qui signifie détourner le regard de quelqu’un. Il y a comme de la magie dans le divertissement. Le prestidigitateur détourne le regard du public vers sa main gauche pendant que de la droite il arrange la supercherie. Un clin d’œil suffit et le lapin est là, tout droit sorti d’un chapeau. Dans Les Pensées, Pascal soutient que les hommes ne peuvent supporter leur existence sans se divertir. Les nouvelles détournent notre regard de l’essentiel, elles nous étourdissent, nous aveuglent et nous finissons par ne plus avoir aucune idée claire sur la marche du monde comme sur celle de nos vies. Il semble ainsi qu’un nouvel animal soit né, un animal qui a désormais besoin chaque jour de sa ration d’actualités. (Lire l'article)

La planète Michelin et autres lieux remarquables

Notre visite des espaces multi-dimensionnels fait étape cette semaine à l'aire des espaces à deux dimensions. Dans un espace à deux dimensions, on se repère par deux coordonnées. Facile, me direz-vous. C’est ce que l’on fait sur une carte au trésor : deux kilomètres à l’ouest, trois au sud ; ou à la bataille navale : B4, torpilleur coulé. Rien de bien excitant ? Des mathématiciens et physiciens très sérieux se sont penchés sur la physique d’un univers à deux dimensions. Quelles particules élémentaires pourraient exister dans un tel univers ? Quelles étoiles, quelles planètes (circulaires) ? Quelle chimie ? Les physiciens qui sont allés voir y ont parfois gagné un prix Nobel. Les lois de la physique en deux dimensions sont de fait fort différentes des nôtres. (Lire l'article)

 

L’obsession du bout des doigts

Il y a longtemps, quand le soir tombait, on s'installait devant "le petit écran". Pour les digital natives et quelques autres, on parle ici de la télévision, qui fut durant quatre décennies, envisagée comme une fenêtre ouverte sur le monde avec ses une à six chaînes. On y découvrait La Vie des animaux dans les années 1950, les images en couleurs dans les années 1970, le soft du dimanche soir dans les eighties. Aujourd'hui on est tous 2.0, une tablette sur les genoux, un téléphone dans la main, CandyCrush à tous les étages. L'écran est devenu plus éternel que n'importe quel diamant, plus envoûtant aussi. (Lire l'article)

Guillaume Musso, le sexe sans métaphores

“Le petit chat est mort”. Cette phrase est passée à la postérité sans qu’on sache bien pourquoi. Quel petit chat ? Il n’en avait jamais été question jusque-là dans la pièce de Molière. Pourquoi est-il mort ? Et que vient faire cette remarque dans ce dialogue entre Arnolphe et sa jeune pupille Agnès, dont le premier tombera bientôt amoureux ? Dans une thèse intitulée La représentation du sexe féminin dans la littérature et la poésie françaises du XVIe au XXIe siècles : un art de la métaphore, Mélanie Moidan-Lay parcourt les siècles et constate l'effacement progressif de la métaphore, jusqu'à la représentation directe, presque clinique, dont usent les auteurs d’aujourd’hui pour évoquer le sexe féminin. (Lire l'article)

Les Géants d’Ermanno Cavazzoni pour les Schtroumpfs

Le service de médecine littéraire s'interroge sur ses propres pratiques thérapeutiques. Sur ce, les Schtroumpfs, atteints de stress post-traumatique, y débarquent. Débarrassés de Gargamel, ils ne supportent nerveusement pas l’activisme de Jupiter. Nous leur proposons un protocole psychiatrique en plusieurs étapes basé sur la somme unique d’Ermanno Cavazzoni, Les Géants, de leurs caractéristiques physiques et sociales à l’histoire de leur chute. La thérapie devrait rassurer les patient.e.s sur leur propre condition. (Lire l'article)

La Bible entre les lignes

La Bible peut difficilement passer pour un manuel d’éducation sexuelle, même si l’on y trouve un certain nombre d’injonctions qui, au fil des âges, ont plus ou moins régi la sexualité des croyants. Ainsi, dans l’Ancien testament, le Deutéronome ne fait pas de l'adultère une simple bricole puisqu’on y lit : “Si l'on trouve un homme couché avec une femme mariée, ils mourront tous deux”. Heureusement le Deutéronome n’est plus vraiment pris au pied la lettre, et cela se comprend d’autant mieux qu’on y lit des choses aussi exotiques que “Tu ne laboureras point avec un bœuf et un âne attelés ensemble” ou “Tu ne porteras point un vêtement tissé de diverses espèces de fils, de laine et de lin réunis ensemble”. C’était avant les tracteurs, le Nylon et Tinder. (Lire l'article)

Cité autonome

Si la Goutte d’Or est une enclave dont on glose l’extraterritorialité, le square Léon fait office d’enclave dans l’enclave, de cercle dans le cercle. Indéniablement, un territoire à part, avec ses règles et sa sociologie propres. Dans le passé, des vignes poussaient là, ces fameuses vignes à l’origine du nom du quartier, autour d'un moulin connu comme le moulin Fauvet, du nom du propriétaire d'une guinguette. Aujourd'hui, on y deale... (Lire l'article)

Au bout de la Nationale 7

Les mathématiciens détestent les nombres imposés arbitrairement, et parmi eux le nombre de dimensions de l’espace : trois. Hauteur, largeur, épaisseur (ou bien : latitude, longitude, altitude). Ce diktat de trois dimensions, pas plus pas moins, est insupportable au matheux, qui va immédiatement se faire un plaisir d’imaginer autre chose. Pourquoi pas deux dimensions, ou quatre ? pourquoi pas une infinité ? Pourquoi pas, même, 3/2 ou Pi ? Et un espace à zéro dimension ? Pas très excitant, on s'y sent vite à l'étroit. Et un espace de dimension un ? Tout point y est identifié par une seule coordonnée, par exemple un nombre. C’est ce qui se passe sur la mythique Nationale 7. (Lire l'article)

Sur l’avenir de nos établissements scolaires

En 1872, à Bâle, Nietzsche donnait un cycle de cinq conférences sur “l'avenir de nos établissements d'enseignement”. Dans ce texte le jeune philosophe dresse un constat accablant des établissements scolaires qui ne sont plus capables de promouvoir une culture digne de ce nom. Ses critiques sont nombreuses mais l'une d’entre elles est récurrente : les lycées n’enseignent plus la maîtrise de la langue. Il semble que nos établissements scolaires en soient aujourd’hui au même point, du moins dans l’esprit qui les anime... (Lire l'article)

Avengers : Infinity War, memento mori

Voilà un film dont on peut sortir comme sidéré. Non pas soufflé par sa toute-puissance spectaculaire, mais plutôt en état de choc, dans ce tout premier vertige de la courbe du deuil où la mauvaise nouvelle ne nous paraît pas plus réelle encore qu’un rêve. Car si le blockbuster devient ici expérience scénaristique et esthétique, laboratoire d’un “vivre ensemble” de cinéma où cohabitent les styles et les registres des diverses franchises Marvel, il impose surtout une grâce mélancolique et tragique rare dans un tel produit marketé. (Lire l'article)

Jet Li vieillit, Twitter pleure

Internet adore les cris, les réseaux s’en nourrissent. Une bête boulimique bâfrant du pathos et de la surenchère. On y perd gentiment son temps comme jadis avec les magazines dans les salles d’attente. Mais c’est autre chose quand le sujet nous concerne. Ou quand, du moins, il fait partie de ces gens et thématiques qu’on revendique comme élément de son bagage culturel – ou éthique, politique. C’est ainsi que j’apprenais la nouvelle suivante : le comédien Jet Li, atteint d’un trouble thyroïdien, ne serait plus, à 55 ans, le héros qu’on reconnaissait. (Lire l'article)

La Révolution végétale pour les jours d’après : “tous des lichens ?”

Sommes-nous tous des lichens ? Des peupliers faux-trembles ? Des pissenlits ? La réponse dans la revue Critique, dont le numéro du mois de mars 2018 est joliment intitulé : “Révolution végétale”. Car, cette semaine, le Dr Peyrebonne vous recommande de lire, certes, mais surtout de lire vert. Si, un matin, vous vous réveillez en un endroit qui vous paraît inhospitalier (la France d’aujourd’hui par exemple) et que vous avez du vague à l’âme, n’oubliez pas : les plantes sont là, à portée de main et d’arrosoir, qui, peut-être, un jour, allez savoir, pourraient vous sauver la vie. (Lire l'article)

Jules et Edmond de Goncourt : Dieu au bordel

“La religion est une partie du sexe de la femme. Voilà une des citations des frères Goncourt qui se colporte de page web en page web sans que l’on sache trop d’où elle vient ni ce qu’elle signifie vraiment. La source est assez simple à trouver : c’est une phrase extraite du Journal, inscrite à la date du 11 avril 1857. Notre aphorisme sibyllin pourrait bien être une condamnation simultanée du sexe, de la religion et de la femme. Certes, mais la question reste entière : cette phrase, que signifie-t-elle réellement ? (Lire l'article)

François-René de Chateaubriand, vie sexuelle

La vie sexuelle de Chateaubriand est le titre d’un ouvrage qui reste à écrire. À Combourg, le jeune Chateaubriand fut probablement la source d’un écoulement considérable de semence. C’est du moins la thèse développée par la chercheuse Aline Mapain en s’appuyant sur les divers manuscrits préparatoires aux Mémoires. Les plaisirs solitaires du jeune Chateaubriand ne vaudraient pas qu’on s’y arrête si longuement, admet-elle, s’ils ne permettaient de porter un regard nouveau sur l’égotisme d’un auteur que Jules Lemaître qualifiait en 1912 d’“écrivain le plus vaniteux de la littérature française, et probablement de toutes les littératures”. (Lire l'article)

Éloge de l’approximatif

Le lecteur de ma génération a peut-être gardé un souvenir confus, voire post-traumatique, de l’infâme preuve par neuf si mal nommée. Le plus jeune pourrait exprimer une certaine incrédulité à l’idée que nous dussions non seulement apprendre à multiplier de grands nombres à la main, mais aussi appliquer une procédure proche de l’incantation magique pour en vérifier le résultat. Il n’est pourtant pas sans intérêt de regarder de plus près ces trucs et astuces divers, mis au point par des générations de mathématiciens et de physiciens, pour nous simplifier la vie et nous éviter les erreurs les plus grossières – car c’est de cela qu’il s’agit. (Lire l'article)

En trop

Trottoir plein de déchets comme une liste à la Prévert, bazar des étals où se vend tout et n'importe quoi, polyphonie des langues du monde et cacophonie des sirènes de secours... Ainsi la caverne d’Ali Barbès s’ouvre-t-elle trésor au visiteur : tout ici est excès, surenchère, saturation. (Lire l'article)

Elsa Dorlin pour Antigone

En butte à l’obstination d’une direction servilement docile aux consignes ministérielles, le service de médecine littéraire a voté à l’unanimité l’occupation de son lieu de son travail. Mais voici qu’arrive une jeune activiste antique, Antigone, dont la délicate pathologie (soumission dans l’insoumission) requiert tous les soins de la Dr R. Le traitement choisi (Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, La Découverte, 2018) fera-t-il son effet ? La Dr R. gagnera-t-elle par le fait le cœur de Gladys du service de chirurgie poétique et l’estime de ses consœurs ? Et surtout le service parviendra-t-il à tenir l’occupation tout en dégustant ses merguez syndicales ? (Lire l'article)

Serge Gainsbourg, l’amour complexe

Avant de devenir Serge Gainsbourg, Lucien Ginsburg fut pianiste de bar. Il travaillait l’été dans les station chic, en particulier au Touquet où, à la fin des années 1950, il a tenu les ivoires du Flavio, un restaurant qui, aujourd’hui encore, chérit les quelques reliques que l’homme à la tête de chou y a abandonnées derrière lui. La plus précieuse est une partition griffonnée à la hâte (un calypso) avec au dos le texte d’une chanson intitulée L’Amour complexe. En voici le début... et les suites. (Lire l'article)

James Franco, salaud, le peuple aura ta peau

Il n’est pas question ici de défendre James Franco des accusations de harcèlement dont il fait l'objet. Je n’y étais pas, et il me semble que de ce fait, je n’ai aucune légitimité à m’exprimer sur le sujet. Que l'acteur-réalisateur soit jeté aux lions si la justice le juge coupable ! Mais peut-on éviter les « je condamne donc je suis », voire « je fais plus de bruit que vous donc je vous enterre tous » ? On pourrait par exemple faire un truc fou comme réfléchir, discuter de certains sujets en privé et choisir de ne pas les aborder sur les réseaux. (Lire l'article)

Sens dessus dessous

Le tableau d’un déclin du pouvoir politique en matière économique et financière s’accompagne d’un second tableau tout aussi inquiétant : le regain du rôle de l’État cette fois-ci en matière de vie privée et de libertés individuelles. Nous voyons que nos démocraties nous donnent le spectacle d’États faibles face aux grands groupes financiers ou face aux entreprises géantes comme Google mais puissants face à des individus de plus en plus démunis : on ne saurait rien imaginer de pire, écrit à quelques mots près Tocqueville à propos du nouveau despotisme qu’il voit surgir à l’horizon des démocraties modernes. (Lire l'article)

 

Axiomatique

Au regard des mouvements sociaux en cours et des réponses qu’y apporte le gouvernement, une formule étrange me vient à l’esprit : nous faisons face à une crise axiomatique. Un axiome, en logique, c’est une assertion supposée vraie et dont on pourra déduire d’autres énoncés appelés théorèmes. Une fois défini un jeu d’axiomes et les règles de déduction que nous entendons lui appliquer, n’importe qui, en théorie, doit en déduire le même ensemble de théorèmes ; et un ordinateur bien programmé pourra vérifier que ce que nous présentons comme un théorème en est bien un. Or, si l'on écoute les politiques de tout bord, on sera frappé de la prégnance le plus souvent inconsciente du système d’axiomes qui nourrit leur discours. (Lire l'article)

Roland Barthes, le langage comme peau

Le 25 février 1980, vers 15h00, Roland Barthes sort d’un déjeuner avec François Mitterrand, candidat à l’élection présidentielle autour duquel Jack Lang a voulu réunir quelques intellectuels. A 15h45, le philosophe et sémiologue se fait renverser par une camionnette de blanchisserie devant le 44 rue des Écoles, tout près du Collège de France. Les secours le récupèrent inconscient, saignant du nez, et le transportent à la Salpêtrière. Il y meurt le lendemain, à l’âge de 64 ans. Tout a été dit sur cette mort, et même imaginé — voir La septième fonction du langage, de Laurent Binet. Tout sauf ceci : qu’est-il advenu du cartable en cuir noir que Barthes avait avec lui au moment de l’accident ? Et que contenait-il ? (Lire l'article)

La guerre sans nom

Une “intervention militaire”, “une frappe ciblée”, “une opération de protection des populations civiles” : ce sont autant d’expressions, d’euphémismes au fond employés par les gouvernements d’ici et d’ailleurs pour requalifier ce qu’on appelait autrefois la guerre. Mais pourquoi aucun État ne déclare-t-il plus officiellement la guerre ? La question peut surprendre à une époque où les conflits armés se multiplient aux quatre coins de la planète. (Lire l'article)

Entrez dans la danse de Jean Teulé, pour le sinistre de l’Intérieur

Depuis quelques semaines, notre sinistre de l’Intérieur présente des symptômes de plus en plus inquiétants, qu’il a du mal à contenir. L’équipe du service de médecine littéraire a tenté un traitement novateur en lui prescrivant Entrez dans la danse de Jean Teulé (Julliard), histoire d’une épidémie de danse, symbole de désespoir, et de sa gestion par les autorités politiques et religieuses. Le patient semble malheureusement avoir mal répondu à ce traitement à risques. (Lire l'article)

Pour une nouvelle architecture

Grand lecteur d’Alain Robbe-Grillet pendant des années, l’architecte Philippe Rahm l’a rencontré en 2006 après lui avoir commandé des textes pour accompagner son installation “Météorologie d’intérieur” (Canadian Centre for Architecture, 2006). Une collaboration fertile, sous la forme d’un exercice de subjectivité que l’écrivain a poursuivi dans la construction son dernier livre, Un roman sentimental.
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L’étrange cas du Dr Enid Blyton

La Britannique Enid Blyton (1897-1968) a écrit plus de 600 livres pour enfants, dont les célèbres séries des Oui-Oui et du Club des Cinq. L’auteur le plus prolifique de la littérature jeunesse a laissé derrière lui un héritage qui continue de fructifier. Pour ses lecteurs, Blyton règne sur un monde enchanté, joyeux et lumineux, simple et touchant. L’envers de la médaille est plus sombre. Un chercheur a même exhumé une vingtaine de versions extrêmement scabreuses des aventures de Oui-Oui, assurément issues de la machine à écrire de Blyton, bien que signées d'un pseudonyme. (Lire l'article)

Des mots, des mots, des maux

Et puis un jour, travaillant à la traduction d'une pièce dont l’écriture présente de beaux défis, je m’aperçois que non, je n’y arrive pas, tout résiste, il y a un hic. Serait-ce un nouvel épisode d’overdose de mots ? J’en ai déjà connu, comme, j’imagine, bon nombre de traducteurs. Dans ces cas-là, une fois le mal reconnu, le remède est simple : trois jours sans mots, trois jours de peinture, d’expositions, de broderie, de promenades en forêt ou ailleurs, de vélo le long du canal, trois jours sans lectures, bref, une pause sans mots et rapidement tout rentre dans l’ordre. Mais non. Ce n’est pas ça... (Lire l'article)

Marguerite Duras à Calcutta

Il faut avoir vécu l’an de grâce 1969 pour avoir une juste idée du choc que fut la création à New York et à Londres de la comédie musicale Oh ! Calcutta ! : une série de sketches d’avant-garde réunis par le critique de théâtre et dramaturge britannique Kenneth Tynan. Ce grand pourfendeur de la censure voulait que chacun de ces sketchs vienne briser un tabou. Samuel Beckett, John Lennon, Sam Shepard et Edna O'Brien sont quelques-unes des plumes qui acceptèrent de participer à l’écriture du spectacle. Il manque à cette liste le nom de Marguerite Duras, dont on sait depuis peu qu’elle fut également sollicitée par Kenneth Tynan. (Lire l'article)

Un œuf de Pâques (tardif)

Quand on a le bonheur de tomber sur un grand vulgarisateur, il ne faut pas bouder son plaisir. Est sorti récemment en français un ouvrage du mathématicien américain Jordan Ellenberg qui devrait faire l’objet d’une ordonnance littéraire à tout élève de l’ENA ou parlementaire, bizuth ou non. Intitulé How not to be wrong en VO, ce livre a été publié en VF sous le titre délicieux et à mon sens bien meilleur L’art de ne pas dire n’importe quoi (un grand bravo à la traductrice, Françoise Bouillot). Sous-titre : ce que le bon sens doit aux mathématiques. (Lire l'article)

Seyhmus Dagtekin pour les commentateurs du Figaro

Nous avons un texte de Seyhmus Dagtekin qui dit « la poésie est cette utopie, cet entêtement à ne pas se résigner devant l’injustice, à ne pas abdiquer face au pouvoir. Dire qu’une autre manière de vivre doit être possible, qu’un autre façon d’exister ensemble doit être possible ». On va le lire et le relire. Ça prendra un peu de temps. Mais nous sortirons de l’abîme. (Lire l'article)

En manque

La Goutte d’Or est un quartier en manque de commerces. Presque aucune librairie, la plupart des commerces de bouche absents, aucune banque. La pénurie s’inscrit dans le bâti même. Quartier de terrains vagues qui affichent à chaque coin de rue ce qu'il a été et n’est plus, souvenirs d'époques plus fastes envahis d’herbes folles. (Lire l'article)

L’Oulipo tète à queue

À peine était-il né que l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle, fondé par le mathématicien François Le  Lionnais et l'écrivain Raymond Queneau) plongeait dans les entrailles du langage à la recherche d’improbables pépites. Ainsi, dès 1961, Jean Lescure inventait la méthode dite S+7 qui consiste à remplacer, dans un texte donné, chaque substantif par le septième substantif qui le suit dans le dictionnaire. Une méthode susceptible de produire quelques horreurs... (Lire l'article)

Le sens de la vie

Quand le président de la République, en s’adressant à une assemblée d’évêques, déclare que « la laïcité n’a pas pour fonction de déraciner de nos sociétés la spiritualité qui nourrit tant de nos concitoyens », il remet sur le devant de la scène une vieille idée dénoncée par Nietzsche. La spiritualité, dans le contexte particulier du discours du président, ne peut en effet que renvoyer à la recherche d’une présence divine, garante d’un sens et de valeurs supérieures.Mais n’existe-t-il pas d’autre spiritualité que religieuse ? Le simple fait de penser n’est-il pas en lui-même déjà quelque chose de très spirituel ? (Lire l'article)

Marie Darrieussecq pour Caroline Forêt (*)

Pas une semaine sans qu’une nouvelle et mystérieuse pathologie ne vienne mettre à l’épreuve la sagacité des praticiennes du service de médecine littéraire. Adressée par nos confrères de chirurgie poétique, Madame Caroline Forêt présentait toutes les apparences d’une zoophilite aigue ou amour excessif des animaux. Il a fallu tout le flair du Dr Rabau pour déceler derrière ce symptôme une calymite ou réaction obsessionnelle inflammatoire au voile portée par certaines femmes. Il a été prescrit en première intention Notre vie dans les forêts de Marie Darrieussecq (P.O.L. 2018) afin de lutter contre l’infection. À l’heure actuelle, la patiente reste hospitalisée et le pronostic est incertain. (Lire l'article)

Jean Cocteau en enfer

Comme la BNF, la belle bibliothèque de l’Institut de France possède un "enfer", c’est-à-dire un rayon regroupant des ouvrages naguère jugés licencieux ou contraires aux bonnes mœurs. La chose peut sembler étonnante pour une institution aussi policée que celle du quai Conti, mais elle ne surprendra que ceux qui ignorent que l’Académie française a vu défiler sur ses fauteuils bon nombre de polissons — occasionnellement de polissonnes. L’accès à cet enfer est strictement réservé aux Immortels, et pour cause : il renferme pour l’essentiel des textes écrits par les académiciens eux-mêmes. Des textes légèrement égrillards, dont certains ont une histoire cocasse. (Lire l'article)

In memoriam Clément Rosset

Clément Rosset, Nice, 1980

Clément Rosset est mort à Paris le 27 mars 2018. Il avait 78 ans. Il est impossible de résumer une pensée qui s’est développée sur des dizaines d’années à travers de nombreux livres. On peut pourtant, comme Bergson nous y invite, soutenir qu’une pensée tourne toujours autour d’une intuition fondamentale. Pour Clément Rosset, cette intuition tenace était qu’il n’existait rien d’autre que ce que nous avons sous les yeux. C’est ce qui l’a conduit à s’opposer à toute forme de religion, qu’elle soit révélée ou politique. (Lire l'article)

Topologie d’un imaginaire

Les artistes Pia Rondé et Fabien Saleil reviennent sur leur expo “Cité-Fantôme” et plus généralement sur leurs méthodes de travail et leurs sources d'inspiration. Le titre de l'expo était emprunté au roman Topologie d’une cité fantôme d’Alain Robbe-Grillet. La proposition d’une déambulation labyrinthique dans l’exposition, son érotisme latent et le vocabulaire géométrique dont est parcouru le discours des artistes ont invité à la regarder avec eux sous un prisme robbe-grilletien. (Lire l'article)

Une ombre qui passe

Quel rapport entre Macbeth et l'affaire libyenne où Nicolas Sarkozy est mis en cause ? Aucun ? Voire... Tous les ingrédients d'une tragédie shakespearienne sont en tout cas présents : des personnalités hautes en couleur, des morts, le tout situé sur des scènes nombreuses et variées – Paris, Tripoli, Londres, l’île Moustique. Enfin cette affaire est une histoire de pouvoir : comment l’acquérir et comment le conserver. En faisant rentrer l’histoire qui se déroule sous nos yeux dans la trame du drame élisabéthain, on retrouve la folie qui accompagne souvent la possession du pouvoir. (Lire l'article)

Jane Austen et James Joyce, pleins gaz

Les écrivains sont des hommes et des femmes comme les autres : ils et elles pètent. Ce n’est pas la partie la plus passionnante de leur activité, il est d’ailleurs extrêmement rare que pets et écriture soient produits de manière coordonnée. Ceci étant posé, le pet a tracé dans la littérature un fil plus ou moins rouge qui permet de revisiter les grands classiques depuis, mettons, Aristophane (Ve siècle avant notre ère) jusqu’à René Fallet (1927-1983), l’auteur de La Soupe aux choux, en passant par Madame de Staël, Jane Austen et James Joyce... (Lire l'article)

Land of the dead

Du pavé de Château-Rouge au quai de Marcadet-Poissonniers, je suis de ceux qui tous les jours, croisent les regards de la Méduse. Il n’y a guère de spectacle humain plus douloureux que le reflet morbide qu’offre au passant le grand toxicomane. En sus de sa peine des Enfers, il est à fuir comme une peste, porteur de la mauvaise nouvelle de notre sort – misère, vieillesse, maladie, accident, tous nos cavaliers de l’Apocalypse enchaînés dans une seule chair. Mais si c'est sur un pont de mon quartier que je peux rencontrer tel zombie de cauchemar, ici plutôt que dans le XVIe arrondissement, c'est que tout ce chaos est un ordre. (Lire l'article)

Antonin Artaud, jonc en folie

Jamais génie et folie ne furent si proches voisins que chez Antonin Artaud. Et jamais, dans l’œuvre de ce dernier, la frontière n’est si floue que lorsque la question du sexe y est abordée. Chez Artaud, le sexe est rarement affaire joyeuse, peut-être parce que sa première expérience sexuelle, en 1914 à l’âge de 17 ans, lui avait valu une dépression carabinée. Quoi qu’il en soit, une de ses toutes dernières œuvres fut un recueil d’une centaine de pages au recto de chacune desquelles il griffonna ces mots : “Mon jonc ! Mon jonc ! Mon jonc !…” etc. , et au verso : “Ton con ! Ton con ! Ton con !”, etc. Est-ce une célébration ou au contraire le cri d’horreur d’un homme devenu absolument fou ? (Lire l'article)

Le Bruit du monde pour Madame Bovary

Madame Bovary existe, elle est venue nous consulter. Malheureuse dans sa vie étriquée de petite bourgeoise de province bien sous tous rapports, elle a des rêves et des envies. Elle s’ennuie dans son malheur qu’elle cultive pourtant avec tant de soin. Madame Bovary souffre d’une carence en courage qui touche au Nord de la Loire autant de femmes que celle en vitamine D. Nous lui recommandons la lecture du dernier roman de Stéphanie Chaillou, Le Bruit du monde. Elle y trouvera une héroïne qui comme elle subit une existence qui l’empêche de vivre réellement. Elle y trouvera surtout une dose de courage pour changer les choses. (Lire l'article)

Sommes-nous civilisés ?

Il y a quelques années la NASA a publié une petite étude basée sur un modèle de civilisation simplifié. Le modèle s'appelle Handy. Ils ont observé des effondrements civilisationnels. En faisant varier les paramètres, on obtient différents effondrements. Quelques paramètres très bien ajustés peuvent donner une civilisation stable. Mais le plus souvent elle s'effondre. Ce modèle simpliste, dit la publication, est en accord avec des données historiques : l'empire romain, la civilisation mycénienne, sumérienne, mésopotamienne, l'empire khmer, les Hans, les Mayas, etc. Tous ces empires se sont effondrés. L'étude explique que la stratification en classes sociales est un élément clé des effondrements. (Lire l'article)

Où allons-nous ?

Peut-on donc encore croire au progrès à une époque où beaucoup ont le sentiment d’une régression générale ? S’il nous est difficile de nous représenter ce que serait “le meilleur des mondes possibles”, il est aisé de connaître quel est le pire pour la simple raison qu’il s’est déjà produit et qu’il continue de se produire sous nos yeux avec par exemple les massacres de la Ghouta en Syrie. Comment résister ? C'est sans doute la question essentielle qui se pose aujourd'hui. (Lire l'article)

H.G. Wells, inventeur de l’orgasmotron

Barbarella (Jane Fonda) dans l'Excessive Machine

L'orgasmotron est une machine qui a le pouvoir de déclencher des orgasmes quasi instantanés même chez les personnes à la libido la plus effondrée. Ce n’est malheureusement qu’une machine de fiction. L’orgasmotron est apparu la toute première fois sous ce nom en 1973 : c’était dans le film Woody et les Robots de Woody Allen. Mais c’est en réalité à un Français que l’on doit cette merveilleuse invention. L’orgasmotron est né en effet sous le crayon de Jean-Claude Forest, créateur de la BD Barbarella en 1962, et il consistait alors en un diabolique dispositif capable de provoquer des orgasmes de plus en plus violents jusqu’à mort du cobaye. Hélas, mille fois hélas, voici qu’à son tour l’Angleterre vient nous disputer la paternité de cette remarquable invention. Le véritable père de l’orgasmotron serait l’écrivain H.G. Wells.... (Lire l'article)

King Kong à la Goutte d’Or

Certaines nuits, on entend des hurlements place de l’église Saint-Bernard. Des cris qui font penser à la forêt et se blottir sous les couvertures en frissonnant. Ce sont les bandes d’enfants du square Alain-Bashung. Pendant quelques jours, la presse n’a parlé que d’eux, avant de les oublier. Ils sont venus de Tanger, où ils vivaient de faire les poches aux touristes à la sortie des bateaux. On voudrait les rêver en Peter Pan et les Enfants Perdus mais ceux-là n’ont pas refusé de grandir. Au contraire, ils ont grandi trop vite. (Lire l'article)

François Rabelais débraguetté

À l'époque de la Renaissance, la braguette ne se résumait pas à une simple et commode fermeture Éclair mais se présentait sous la forme d’une pièce de tissu de proportions impressionnantes, rembourrée qui plus est par divers objets, des oranges par exemple, et constituait ainsi un élément central de la parure masculine. Elle est un motif récurrent dans l’œuvre de François Rabelais, peut-être même son point nodal. Ses personnages en parlent beaucoup, au point de vouloir consacrer de doctes essais au sujet. D'après certains exégètes inspirés, elle serait même une clé susceptible d'ouvrir l'ensemble de l'œuvre rabelaisienne. (Lire l'article)

Jérôme Baschet pour un gouvernement victime d’hyperactivisme frénétique et d’étouffement présentiste

Parce qu’une “sortie du présentisme” est possible, parce que “sortir du présentisme, c’est aussi et avant tout rouvrir le futur”, nous recommandons l’ingurgitation par tous les adhérents à La République en Marche ainsi qu’à ceux qui, d’une façon ou d’une autre, s’y sont frottés, l’ingestion complète de l'ouvrage de Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent. Temporalités émergentes et futurs inédits, qui, nous l’espérons, pourra percer une brèche, fût-elle modeste, fût-elle lointaine, dans notre avenir un peu bouché. (Lire l'article)

Une page de nostalgie

L’un des enjeux qui se posait au chercheur en Intelligence Artificielle des années 1980 était celui du langage informatique à utiliser dans ses expérimentations avec les ordinateurs. Le top du top, c’était d’inventer son propre langage. Que reste-t-il de toute cela ? Bien peu peut-être, mais pourtant cela compte. Le travail mené à l'époque par toute une génération de jeunes chercheurs et ingénieurs se retrouve encore en fondation pour la suite de l’aventure – qui reste toujours aussi excitante. (Lire l'article)

L’état de l’opinion

Pour justifier son projet de loi « pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif », le ministre de l'Intérieur invoque entre autres "l'état de l'opinion publique". Mais qu’est-ce que l’opinion publique ? Que veut-elle ? Et comment le savoir ? Existe-t-elle seulement ? Que l'on suive les analyses de Marx ou de Tocqueville, l’opinion publique n’est pas une opinion libre. Elle n’est pas voulue par ceux qui s’en réclament pourtant. Elle est tantôt l’expression du discours de la classe dominante, tantôt l’expression d’une adhésion contrainte au discours du plus grand nombre. En ce sens l’opinion publique est un leurre. (Lire l'article)

Du mauvais côté

Il y a comme deux arrondissements dans le XVIIIe, et il n’est qu’à longer le boulevard Barbès une nuit d’été pour voir se tracer une frontière sur la carte de la ville. Une frontière qui reconstitue en miniature la géopolitique de la capitale et de l’Île-de-France : les plus riches à l'ouest, les vrais pauvres à l'est. Une partition héritée du XIXe siècle et de sa révolution industrielle, quand l’urbanisme et la sociologie de la métropole se sont fixés… en suivant le sens du vent. (Lire l'article)

Alphonse Allais, ah fonce, allez !

Parmi les choses qui foutent le camp, il y a l’art des vers holorimes. Ce divertissement en vogue au XIXe et XXe siècles consistait à se faire succéder des vers parfaitement homophones, c’est-à-dire se prononçant de la même manière mais racontant des choses fort différentes. Un des distiques holorimes les plus célèbres est dû à la plume d’Alphonse Allais, lequel fut un grand spécialiste du genre... mais pas le seul. (Lire l'article)

Massacre des innocents pour le Président de la République

Grâce à son sang froid et à son flair médical, le docteur Rabau a pu diagnostiquer et prendre en charge M. Macon, président de la République, bien connu au service de Médecine littéraire, alors qu’il traversait un épisode aigu de diabète politique sucré. Après une intervention en urgence au palais de l’Élysée, le patient a été admis au service de Médecine littéraire et un traitement de fond a été mis en place avec la prescription du Massacre des Innocents de Marc Biancarelli (Actes Sud, 2018). Les résultats sont encourageants et l’acidité du patient a pu être révélée. La vigilance et des soins réguliers restent toutefois nécessaires. (Lire l'article)

Victor Hugo, des vers et des pas mûres

On ne recense dans toute l’œuvre de Victor Hugo — qu’elle soit poétique, romanesque ou théâtrale — que très peu de lignes que l’on pourrait qualifier de grivoises, et aucune que l’on pourrait qualifier de licencieuse. Si l’auteur des Misérables est connu pour avoir eu une vie sexuelle plutôt débridée, ses écrits n’en gardent la trace que sous la forme d’une sublimation toute freudienne. Aussi fut-ce une énorme surprise de voir surgir un long poème inédit roulant comme un torrent impétueux pour décrire le désir sexuel et son aboutissement. Cette pièce singulière, absente de l’inventaire des collections, était enfouie dans le grenier de la maison Victor Hugo de la place des Vosges. (Lire l'article)

Détournement : un choix pas comme un autre

Les logiciels de traduction automatique n'ont pas remplacé les traducteurs. Mais les humains sauront-il défier l'intelligence artificielle ? Il est un art qui donne à ces logiciels controversés un intérêt nouveau : le détournement. Ainsi en est-il de la traduction de Hamlet imprimée par L'Indéprimeuse, “imprimerie spécialisée dans l'imprimé inutile et le livre illisible”. Son Jambonlaissé est à inscrire sur la longue liste des pastiches, parodies et autres détournements littéraires, auxquels la traduction n'est pas étrangère parfois. (Lire l'article)

Le livre qui parlait chinois et autres contes

Une conscience « artificielle », est-ce possible ? Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Et si c’est possible, pourrions-nous la créer ou l’éradiquer selon notre bon vouloir ? Deux camps s’affrontent sur ce sujet, depuis des siècles si l’on remonte sa filiation aux controverses quant à la nature de l’âme. À l’heure actuelle, nous trouverons à un extrême les prophètes de la singularité, et à l’autre les héritiers de John Searle et de sa chambre chinoise. Au milieu, nous trouverons Douglas Hofstadter et Daniel Dennet, aux côtés desquels je me range. (Lire l'article)

Traduire n’est pas / ne doit pas être autre chose que créer

Et l'inattendu est survenu, la surprise qui te saisit toujours quand la poésie surgit : je pouvais inventer n'importe quel mot, j'étais libre, il n'y avait pas de normes, j'habitais la frontière de tous les croisements où les mots résonnent de toutes les couleurs imaginables. Ma vengeance était enfin venue : le castrapo, cette langue misérable, cette chose inutilisable, pouvait me servir à écrire l'un de mes meilleurs livres. (Lire l'article)

À poêle Landru !

Henri Désiré Landru fut un grand séducteur, un petit escroc et un auteur pas inintéressant. Cette dernière qualité reste méconnue. Il suffit pourtant de se pencher sur les carnets du tueur en série — conservés aux archives de la Préfecture de police de Paris et bizarrement peu consultés — pour s’apercevoir que cet homme avait un étonnant sens de l’humour servi par une belle plume. Dans le petit carnet noir où Landru a consigné les noms des 283 femmes qu'il a séduites durant sa "carrière" (il sera guillotiné en 1922 pour le meurtre de onze d’entre elles), on trouve quelques lignes charmantes sur les attraits de telle ou telle. (Lire l'article)

Franciade

À l’angle des rues Saint-Bruno et Saint-Luc, juste en face de l’école maternelle où s’alignent les trois mots de la République, on a tagué à l’encre noire : “La France est annulée jusqu’à nouvel ordre”. Je vais prendre ma photo, un monsieur fait de même avec son téléphone portable. En me montrant une voiture de la mairie stationnée le long de l’église, il confesse : “Moi, c’est pour le faire effacer”. Il a l’air un peu gêné. “Moi, c’est pour m’en souvenir.” Il sourit, l’air complice. Si ça ne tenait qu’à lui… (Lire l'article)

Une sale histoire

Vendredi 26 janvier, le parlement polonais a voté une loi qui condamne quiconque mettrait en cause la responsabilité des Polonais dans les crimes commis par l’Allemagne nazie.  Ironie de l’histoire, la chaîne Arte diffusait au même moment le documentaire de Claude Lanzmann Quatre sœurs où le rôle actif joué par certains Polonais dans la politique d’extermination des Juifs menée par les Nazis est souligné à plusieurs reprises. L’histoire est plus sale que la légende que tente de promouvoir le parlement polonais. Mais n’en va-t-il pas de même pour tous les États ? L’histoire officielle n’est-elle pas le spectre qui hante tout État désireux de conforter sa légitimité ? (Lire l'article)

Johnny Hallyday, lourd comme un cheval mort

La chanson la plus torride du répertoire français a été composée en 1969, comme il se doit : c’est la célébrissime “Que je t’aime”. Les paroles équivoques de cet énorme succès de Johnny Hallyday ont affolé une ou deux générations d’adolescents ; elles sont dues à Gilles Thibaut, pseudonyme de Lucien Thibaut, mort en 2002 sans livrer tous ses secrets. Toutefois cet excellent parolier a eu le temps de confier, dans une interview au magazine Je Chante, que la version initiale de “Que je t’aime” ne comprenait pas quatre couplets — ceux qu’a chantés notre Johnny national — mais six. Pourquoi deux couplets ont-ils donc été censurés ? (Lire l'article)

L’Amour après, pour les trois filles du Docteur Ferry

Luc Ferry a décidé de donner son avis, sans qu’on le lui demande, sur une affaire judiciaire en cours impliquant un ministre du gouvernement. Il en a profité pour distiller publiquement un conseil éclairé, pour ne pas écrire illuminé, à ses trois filles. Pour notre part, nous leur recommandons la lecture immédiate de L’Amour après, de Marceline Loridan-Ivens (écrit avec Judith Perrignon), rescapée de Birkenau devenue cinéaste et femme libre. Plongée dans les souvenirs épars et épistolaires contenus dans une valise, l’auteure témoigne d’une farouche envie d’apprendre le corps, de savoir la sensualité et de saisir la liberté, sans comptes à rendre, à personne. (Lire l'article)

Le centre du monde

Je suis une ordure. Un salaud de gentrificateur, de la vermine d’envahisseur bobo, une saleté de mec cool et content de lui. Moi qui me crois avant-garde des arts et lettres, je ne suis qu’avant-poste de l’embourgeoisement de mon quartier. De la Brasserie Barbès à la rue Myrha, la lèpre s'est répandue partout. Alors quoi, vaut-il mieux que chacun reste cantonné dans son ghetto respectif, et tout ira bien ? (Lire l'article)

Zénaïde Fleuriot en un torride hiver

Depuis 1993, la revue britannique Literary Review décerne annuellement un Bad Sex in Fiction Award, à savoir un prix de la pire scène de sexe dans un livre récemment paru. La chose est devenue une institution au même titre que le prix Goncourt, en plus drôle cependant. Les lauréats, tous coupables d’un “usage grossier, insipide et souvent routinier de passages redondants de description sexuelle”. Il y a des jolis noms dans la liste des (mal)heureux gagnants. Exemples... (Lire l'article)

Hommage à un idiot sublime

S’il est un résultat récent de l’Intelligence Artificielle qui a de quoi faire rêver – sans préjudice d’un éventuel cauchemar –, c’est bien le logiciel AlphaGo Zero de Google. Il s’agit du dernier né d’une impressionnante et toute nouvelle dynastie de programmes champions dans un jeu, le Go, que la plupart des spécialistes considéraient encore il y a peu comme inaccessible aux ordinateurs, tant est grande la combinatoire de ses positions possibles : comparés au Go, les échecs font presque mine de morpion. (Lire l'article)

Se donner le bras (ballant)

Nous avons guetté jusqu’à la sortie des églises ce geste qui semble disparaître à tout jamais, dernier vestige d’une prétendue galanterie, galanterie quand même : cette main posée délicatement sur un avant-bras. Se donner le bras appartient désormais au répertoire de Humphrey Bogart, de Lauren Bacall, de Michèle Morgan et de Charles Boyer. Les derniers résistants que nous avons eu la chance de croiser sont des Espagnols, des Sévillans, des couples du coup complètement atypiques, la femme ayant une main libre pour s’éventer et l’homme saluant la compagnie tout en donnant l’appui. (Lire l'article)

Me too ?

Les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc nous permettent de découvrir – ou de faire semblant de découvrir – que, malgré les droits conquis grâce à l'action des mouvements féministes, les femmes continuent aujourd'hui d'être exploitées. En effet, l’égalité en droits que reconnaissent nos États n’est pas une égalité matérielle (ou égalité de condition) mais une simple égalité formelle. Mais que mettons-nous en place à travers cette campagne de dénonciation généralisée sinon ce que Foucault appelait “une société de contrôle” ? (Lire l'article)

La voix des autres

“Et sinon, à part la traduction, vous écrivez ?... Au moins pour vous, non ? Pas même un peu de poésie quand vous aviez quinze ans ?" Non, je n'aime pas écrire. Le terrain de jeu du langage qui prend pour d’autres l’aspect d’un joyeux champ des possibles est, en ce qui me concerne, un labyrinthe aux proportions infernales. Mais je la connais, la jouissance du langage ; en étant traductrice, justement. Je traduis, je traduis beaucoup, la voix des personnages, la voix du narrateur, la voix de l’auteur, je ventriloque. Jusqu'au jour où... (Lire l'article)

Éparse pour Nadine Morano

“Eparse” de Lisa Balavoine, J.C.Lattès, 2018. Une ordonnance littéraire de Nathalie Peyrebonne

En ce début d’année 2018, le service de médecine littéraire rouvre ses portes après quelques mois d’inactivité, et force est de constater que le cas de celle qui a été notre première patiente est loin d’être réglé. Morano, c’est du lourd, de l’épais, du sérieux. N’empêche, nous n’avons pas vocation à ne soigner que les petits bobos, la médecine de confort n’est pas forcément à dénigrer mais les pathologies lourdes exigent toute notre attention. Nous avons donc décidé de reprendre le cas de cette patiente bien connue de nos lecteurs. (Lire l'article)

Les refusés d’“Osez”

La Musardine est une maison d’édition française spécialisée dans les textes érotiques. Elle est connue en particulier pour sa collection Osez, dont les ouvrages sont tous dédiés à des pratiques plus ou moins transgressives ainsi que l’indiquent leurs titres : Osez la sodomie, Osez le libertinage, Osez coucher pour réussir, etc. La collection regroupe à ce jour près de soixante-dix titres, et pourrait en compter de deux plus si Osez la zoophilie et Osez l’acromotophilie avaient été publiés. Mais ces manuscrits sont restés dans les tiroirs de l’éditeur, peut-être par peur de poursuites judiciaires, peut-être parce que le marché de ces deux ouvrages s’annonçait extrêmement limité. Il est possible enfin que les textes en question n’aient pas eu une qualité littéraire suffisante, ce dont nous n’allons pas tarder à juger. (Lire l'article)

Corée du Nord

La Goutte d’Or, c’est un peu comme la Corée du Nord. En général, on n’y pense pas. Mais, de temps en temps, un missile en part, qui va s’abîmer au milieu de l’océan. Alors, le monde se sent menacé et regarde vers la Corée du Nord. Et puis les choses se calment, le monde se lasse et les Coréens retournent à leur isolement. De la même façon, on redécouvre périodiquement la Goutte d’Or… (Lire l'article)

Svetlana Savitskaïa, journal de débords

Voilà plus d’un demi-siècle que l’homme et la femme voyagent dans l’espace, et voilà plus d’un demi-siècle qu’ils en reviennent vierges : officiellement, aucun rapport sexuel n’a jamais eu lieu à bord d’un vaisseau spatial. Oui, mais officieusement ? Une rumeur insistante prétend que, lors d’un séjour en 1982 sur la station Saliout-7, la cosmonaute russe Svetlana Savitskaïa a atteint le septième ciel avec un de ses collègues. L’intéressée a toujours nié. Mais, l’an dernier, elle a entrepris d’écrire ses mémoires et, stupeur !, des galipettes spatiales s’y trouvent bel et bien évoquées. (Lire l'article)

Un métier de survivants

"Tout ce qu’une langue contient ne peut être transféré à une autre. Voilà pourquoi une traduction est un autre livre, la fidélité est impossible"... Mercredi 6 décembre 2017, l'écrivain et traducteur Miguel Ángel Petrecca, réunissait autour de lui à la librairie Cien Fuegos, à Paris, deux autres traducteurs argentins – Ariel Dilon et Edgardo Scott – et un traducteur français – Guillaume Contré – pour parler de traduction. Le thème de leur échange : traducteur, un métier de survivants ? (Lire l'article)

Jean d’Ormesson au-delà des Thermopyles

Confidence glissée par notre Jean d’O national dans une interview donnée à Vogue Paris quelques mois avant sa mort : “J’aurais beaucoup aimé écrire des livres érotiques sous pseudonyme mais c’est impossible : on me reconnaîtrait immédiatement.” Il y avait dans cette phrase un demi-mensonge ainsi qu’une vérité et demie. Le demi-mensonge : Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d'Ormesson se trouve être l’auteur de quelques pages, jamais publiées, sur ses amours homosexuelles – réelles ou fantasmées, on ne sait. La vérité et demie : chaque phrase de ce texte est à ce point frappée du sceau d’ormessonnien que la foule de ses lecteurs ne s’y serait pas trompée une seule seconde. Le style Jean d’O, c’est comme le Chanel n°5, vaguement écœurant mais reconnaissable à cent mètres. La preuve... (Lire l'article)

Obscur Oracle

L’intelligence artificielle est partout ces temps-ci. Selon qui vous en parle, elle va révolutionner notre vie, nous piquer nos jobs, gouverner le monde à notre place, nous rendre surhumains ou obsolètes, assurer la sécurité de nos routes, mettre fin à nos libertés, nous faire rois ou esclaves, inventer son propre successeur (et le nôtre) dans une singularité récursive infinie… la boîte de Pandore est ouverte – mais que contient-elle de fantasmes, de mythes anciens modernisés, de réalité exaltante ou effrayante ? (Lire l'article)

Nouvel an

En ce début d’année où la coutume veut que nous nous souhaitions une bonne et heureuse année, il n’est peut-être pas inutile de s’interroger sur la nature du bonheur. Une question qui, de nos jours, apparaît indissociable de celle de l’individualisme. Cette dernière notion est cependant aussi confuse que la précédente. Qu’est-ce qu’un individu ? Qu’est-ce que le bonheur ? Existe-t-il, au moins ? (Lire l'article)

Rimbaud et Verlaine autour d’un trou du cul

En 1869 était publié à Paris un court recueil, L’Idole, dans lequel un poète Parnassien aujourd’hui quelque peu oublié, Albert Mérat, célébrait le corps féminin en dix-huit sonnets. Chacun était dédié une partie de l’anatomie féminine : les mains, le ventre, les épaules, la bouche, le front, etc. N’y manquait finalement que l’anus. Deux ans plus tard, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud se sont employés à réparer cette lacune en composant à quatre mains un Sonnet du trou du cul. On ignorait jusqu'à il y a peu qu'il existe de ce pastiche une première version plus osée et plus satirique... (Lire l'article)

Sade lost in translation

Partant du principe que les langues charrient de manière souvent clandestine des éléments profonds des cultures qui leur sont associées, Julia Vagrot et Bernard Mongin ont eu l’idée de soumettre des textes érotiques à la moulinette de la traduction automatique, afin de voir ce qui passait ou ne passait pas à travers ce filtre. Ainsi, la traduction de Sade en tamoul, puis sa retraduction en français déborde de surprises édifiantes... (Lire l'article)

Le syndrome de Sporgersi

Pendant longtemps mon atavisme marseillais m’a empêché de jouir des richesses des langues étrangères. Je pense que c’est dû à l’accent prononcé que nous nous trimballons. [...] Depuis, tentant comme je pouvais de combler ce retard, mais sans grand progrès à l’oral, je me suis mis pendant quelques années à traduire certains textes de théâtre et puis de fil en aiguille, je n’ai pu m’empêcher de traduire tout ce que je pouvais. Ma folie m’a donc amené ces derniers jours à tenter de traduire en français un tableau de Jean-Michel Basquiat intitulé All Colored Past Part III. (Lire l'article)

People are strange

Avec la réédition de l'ouvrage Des gens bizarres, les éditions Cornélius proposent un véritable livre d'art, servi par une édition très soignée, qui nous plonge dans l'univers expressionniste et très particulier de Nicolas de Crécy. Ses personnages sont autant de fenêtres ouvertes vers les différentes autres productions de l'auteur, et une manière originale d'entrer dans son œuvre. (Lire l'article)

Le hérisson vous salue bien

Coder de l'information quantique dans des épis de hérisson ? C'est envisageable. Vous vous souvenez peut-être de ce résultat de topologie assez merveilleux, appelé théorème de la boule chevelue, qui démontre (en substance) que si on tente de coiffer une boule à cheveux ou, pour rendre la chose plus concrète, de lisser les piquants d’un hérisson en boule, on laissera nécessairement un épi ? Eh bien, la physique la plus avancée se saisit de ce résultat pour nous inventer des quasi-particules stables susceptibles de stocker de l’information, voire de l’information quantique. (Lire l'article)

La Chose

À quelques jours des fêtes de Noël, il est tentant de parler de la Chose. Certains se demandent si elle existe, d’autres affirment l’avoir vue ou entendue, beaucoup enfin, et ce sont les plus nombreux, ne jurent que par elle. On voit bien que ce qui compte dans la question de Dieu, c’est d’en parler, moins pour le seul plaisir de l’évoquer (nous serions alors dans un discours de type poétique) mais dans le but de réduire au silence “les autres”, ceux qui ne cherchent pas à justifier leurs paroles en les raccrochant à un improbable référent. (Lire l'article)

Alexandre Vialatte et un marronnier en fleurs

Alexandre Vialatte est cet homme qui écrivit un jour : “L’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau”. Le talentueux chroniqueur de La Montagne écrivit aussi : “Les arbres sont pleins de sève, jusques et y compris le grand marronnier en bas de chez moi. C’est le printemps sans doute”, mais cela personne ne le savait car la phrase figure dans un texte que le quotidien de Clermont-Ferrand a jugé préférable de ne pas publier, et que nous reproduisons ici en exclusivité. (Lire l'article)

Entre écriture et traduction : la langue étrangère d’Elena Ferrante

“Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère”, affirmait Proust. Étrangement, cette phrase pourrait s'appliquer à la littérature d'Elena Ferrante, plus étrangère qu'il n'y paraît : elle brouille les pistes en rendant troubles les confins entre traduction et écriture. Ferrante, en effet, traduit le napolitain dans une langue apparemment incolore, inodore, surveillée, voire étouffée. Mais l'effacement du napolitain le rend plus présent que jamais. (Lire l'article)

Les fleurs du mal

Une pétition circule à New York pour qu'une toile de Balthus soit retirée du Metropolitan. On y voit la culotte d'une petite fille. Cette anecdote nous ramène à la question maintes fois discutée : le beau doit-il être l’ami du bien ? L’art doit-il être moral  ? Le problème n’est pas nouveau. En 1857, à la suite de la parution des Fleurs du mal, Baudelaire et ses éditeurs étaient condamnés pour délit d’outrage à la morale publique. (Lire l'article)

Raymond Queneau et le 100ème exercice de style

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi Raymond Queneau avait publié 99 et non 100 Exercices de style ? La réponse à cette question a surgi des archives de Gallimard soixante-dix ans après la publication du livre (1947). Elle se résume à ceci : l’éditeur a tout simplement jugé inopportun de publier la centième, laquelle existait bel et bien. (Lire l'article)

Les meilleures intentions

Le suicide de Slobodan Praljak en pleine audience du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) pose plusieurs questions, dont la plus importante : le TPIY est-il une juridiction compétente et légitime ? La réponse ne va pas de soi  : L’ONU est censé prévenir les conflits, éventuellement y mettre fin, mais non juger les acteurs individuels de ces conflits... (Lire l'article)

“Transformons le monde en un jeu vidéo” : la politique du fun

Du pain (un peu), du cirque (beaucoup), la recette est vieille comme le monde. Jouez, mais jouez donc, l’injonction ne date pas d’hier. Elle est simplement mise au goût du jour. La politique du fun, vous connaissez ? Lisez donc Philosophie du jeu vidéo (éditions La Découverte), ouvrage passionnant de Mathieu Triclot, qui vient de sortir en poche. (Lire l'article)

Pierre Choderlos de Laclos et ses gros ciseaux

Comment est-il possible que Pierre Choderlos de Laclos  — homme rangé à la “conversation froide et méthodique”, époux fidèle, professionnel rigoureux, en rien un séducteur aux moeurs dissolues — ait réussi à produire un roman aussi dépravé que Les Liaisons dangereuses  ? Réponse d'une universitaire : Choderlos n’est tout simplement pas l’auteur du livre. Et toutes les lettres qu’échangent la marquise Merteuil, le vicomte de Valmont, Cécile de Volanges et les autres seraient de vraies lettres, que Laclos s'est permis d'“élaguer”, supprimant notamment les passages où les correspondants évoquent l’anatomie féminine. (Lire l'article)

Animaux sans paroles

À en croire le think thank Terra Nova, il faut manger moins d'animaux. Argument : l’impact désastreux de notre consommation excessive de viandes sur notre santé comme sur notre environnement. À trop manger de chairs carnées, nous creusons notre trou. Un constat qui, malgré les apparences, se situe aux antipodes des croyances véhiculées par le mouvement végan très à la mode aujourd’hui. Une question, pour y voir plus clair : peut-on respecter les animaux ? (Lire l'article)

J.K. Rowling et un balai vraiment magique

“Imaginez combien d'exemplaires j'aurais pu vendre si Harry avait utilisé son balai avec un peu plus de créativité...”, déclara un jour J.K. Rowling. Son éditeur s’amusa d’abord de cette boutade, puis il eut l’idée de prendre son auteur au mot : pourquoi ne pas rédiger, pour un public adulte, une version érotique des aventures d’Harry Potter ? Rowling hésita longuement mais, devant le succès croissant de Cinquante nuances de Grey, elle accepta de relever le défi. (Lire l'article)

Un point sur le i

Il n'existe pas de nombre dont le carré soit négatif : la multiplication d’un nombre par lui-même donne toujours un nombre positif. C’est pourquoi on ne peut pas définir la racine carrée d’un nombre négatif, du moins avec les nombres existants. Cela vous embête ? Cela vous donne un sentiment d’inachevé ? Qu’à cela ne tienne : nous n’hésiterons pas, afin de rendre notre théorie des nombres plus esthétique, à postuler l’existence d’une racine carrée de -1. Appelons-la i... (Lire l'article)

Chrétien de Troyes, Sodome et Gomorrhe

Du Perceval de Chrétien de Troyes, œuvre de neuf mille vers écrite vers 1180 et restée inachevée, on ne connaît en général que son (excellente) adaptation à l’écran par Éric Rohmer, et/ou sa version en français moderne. On perd ainsi le sel de la langue originelle, et parfois même son sens. Le retour à la source réserve parfois quelques surprises. (Lire l'article)

L’homme de miel

 L’Homme de miel, d’Olivier Martinelli (Christophe Lucquin éditeur) : un journal de bord qui se lit avec bonheur, celui d’un héros banal et déterminé qui, tranquillement, écrit, malgré la “tuile” qui lui est tombée dessus, parce que lui aussi a pris sa décision, celle de continuer : “Je courais avec ma tempête intime au cœur de mes os. Et j’avais pleine confiance”. (Lire l'article)

Gaîté lyrique

Le 15 novembre 2017, les Australiens ont massivement voté en faveur du mariage pour tous. Le même jour, sous nos latitudes, la présidente par intérim de Sens commun, Madeleine de Jessey, déclarait sur les ondes de RTL que son groupuscule “ne renonce pas à être opposé à la loi” sur le mariage pour tous votée en 2013. Mais pourquoi la loi qui autorise les couples du même sexe à convoler en justes noces serait-elle une infamie ? En quoi les couples hétérosexuels seraient-ils de meilleurs couples et de meilleurs candidats à la procréation ou à l’adoption ? Y aurait-il une bonne et une mauvaise sexualité ? Existe-t-il seulement une sexualité naturelle ? (Lire l'article)

Paradise lost

Dans une affaire comme celle des Paradise papers, est-il judicieux d’invoquer la morale à tout va comme on le voit faire depuis quelques jours ? Ne devons-nous pas en effet choisir entre la morale et le droit ? Doit-on reprocher aux évadés fiscaux leur manque de moralité ? Ne vaudrait-il pas mieux abandonner les jérémiades moralisantes pour leur préférer le langage du droit ? (Lire l'article)

Le trou dans le zéro

Tout comme la nature, les mathématiciens ont horreur du vide, du trou, de la pièce manquante. L’esthétique, la morale presque, commandent une théorie complète, sans surprise, sans hiatus. Si un formalisme mathématique permet de poser une question, elle devrait avoir une réponse ; toute opération devrait fournir un résultat. Sinon il manque quelque chose, et ce manque vous gratte jusqu’au sang ; il faut absolument compléter la théorie pour le combler. Il ne s’agit pas ici d’un principe ni d’une vérité : simplement d’un réflexe, d’un tropisme, d’une compulsion. (Lire l'article)

Marcel Proust, d’une main

La découverte d’un inédit de Proust, c’est un événement. Et quand en sus cet inédit est un texte érotique, l’affaire devient tout à fait considérable. Un tel joyau a été déniché par l’universitaire américaine Kathryn Salmann-Bagels, qui s’est empressée de faire publier sa découverte aux éditions Illinois University Press en l’accompagnant d’un imposant appareil de notes et d’une longue introduction. Titre (contestable) choisi par la découvreuse : Praise of Masturbation (Éloge de la masturbation). (Lire l'article)

Giscard, la princesse et la promesse

En 2009 fut publié un curieux roman intitulé La Princesse et le Président, dont l’auteur n'était autre que Valéry Giscard d’Estaing. La chose contait la passion amoureuse d’un président de la République et d’une princesse britannique, personnages derrière lesquels il n’était pas difficile de reconnaître Giscard et Lady Diana. On sait aujourd'hui qu'un passage particulièrement torride a été supprimé de l'ouvrage au moment de sa publication. (Lire l'article)

Question de choix

Traduire, c'est aussi se coltiner un certain nombre de contraintes au sein desquelles la traduction se réserve des choix, se ménage des espaces de liberté ou de jeu. À l'heure où les débats autour de l'écriture inclusive font l'actualité, quand certain⋅e⋅s évoquent (voire invoquent) les règles – grammaticales, syntaxiques, orthographiques– à respecter, les questions de traduction sont plus que jamais à l'ordre du jour. Nouveaux défis en perspective. (Lire l'article)

Heumpty Deumpty

– La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.
– La question, riposta Heumpty Deumpty, est de savoir qui sera le maître… un point, c’est tout.
Les débats autour de l’écriture inclusive me rappellent cet étrange échange entre Alice et Heumpty Deumpty. La question est en effet de savoir qui est le maître, du langage ou de l’homme. (Lire l'article)

Jérusalem

Prenez une ville importante, un seul quartier dans cette même ville, ajoutez-y l’imagination débridée du fameux scénariste des BD cultes Watchmen, V pour Vendetta ou From hell, et vous obtiendrez un roman fleuve, un roman torrentiel, un roman bouillonnant, un monstre (1266 pages, 1,150 kg sur ma balance de cuisine) : Jérusalem, d'Alan Moore, traduit par Claro et publié aux éditions Inculte. (Lire l'article)

Ce titre était vraiment trop long, il a fallu cou

Traduire les mathématiques : l'exercice est-il, si ce n'est passionnant, du moins pertinent ? Le théorème de Fermat ne peut-il être compris par n’importe quel mathématicien sur cette planète ? La mathématique serait-elle donc la langue d’avant Babel ? Mais, dans ce cas, de quoi nous parle-t-elle si ce n’est d’elle-même ? Les mathématiques sont-elles, comme certains le pensent de la musique, un langage qui est son propre signifié ? Et cette réflexivité est-elle liée à l’universalité perçue de l’une comme de l’autre ? (Lire l'article)

Einstein et l’affaire Marilyn

Un collectionneur américain affirme détenir trois lettres qu’Albert Einstein – un homme à la vie plus mouvementée qu'il n'y paraît – aurait envoyées à Marilyn Monroe. Selon cet homme, le physicien et la starlette auraient entretenu une correspondance de 1949 à 1951. Il prétend même qu’ils se seraient rencontrés. C’est Marilyn qui aurait entamé cet échange en écrivant un jour au savant pour lui demander une photo dédicacée. (Lire l'article)

Traduire le malentendu

Depuis sa création en 1836 dans une Grèce fraîchement indépendante, la pièce La Tour de Babel (Vavylonìa) de Dimitris Vyzantios n’a pratiquement pas cessé d’être jouée, lue, adaptée sous diverses formes sur le territoire actuel de la Grèce et dans toutes les régions habitées par des communautés de langue grecque. On a même soutenu qu’il s’agissait là de « la plus grecque de toutes les pièces grecques ». S’y frotter pour tenter d’en donner une version française, c’était dès lors se colleter avec un mythe. Sa traductrice entend ici donner une idée du voyage qu’a constitué ce travail, au jour le jour. (Lire l'article)

Numérologie

Même si les mathématiques semblent au profane qui n'y entend goutte un langage universel, l'expression quotidienne regorge de chiffres dont la traduction est loin d'être évidente. Traduire les mots, d'accord. Mais traduire les nombres, c'est parfois une autre paire de manches. Car la traduction des chiffres en général et des dates en particulier, contre toute attente, ne s'impose pas. Surtout que la traduction est parfois une question d'interprétation... (Lire l'article)

Frédéric Dard et le chibre du siècle

Le père fécond des San-Antonio vient d’avoir l’honneur d’une nouvelle thèse de doctorat, dans laquelle Aymar Brackmill dissèque les multiples façons dont Dard expose et met en scène les corps de ses personnages. Ayant eu accès à des archives inédites, le jeune docteur s’est aussi intéressé au processus de réécriture chez Frédéric Dard. Car cet écrivain à la plume infiniment déliée retravaillait beaucoup plus ses textes qu’on ne le pensait jusqu’à présent, et si les San-Antonio donnent souvent l’impression d’un premier jet, ils s’avèrent en fait être le fruit de multiples rewritings. (Lire l'article)

Une dose de douleur nécessaire

Le monde est devenu fou. Chaque soir, chez moi, j’entends ma voisine pleurer. Ses sanglots n’ont aucun mal à passer à travers la fine cloison qui sépare nos deux appartements. Chaque matin, je la croise en partant, et elle est fraîche et souriante et blonde et énergique. Mais chaque soir, elle pleure. Hier soir, je lisais. Je tournais les pages, et ma voisine pleurait. Je devrais avoir honte de le dire voire de le penser, mais les pleurs de ma voisine s’accordaient magnifiquement avec ma lecture, Une dose de douleur nécessaire de Victoire de Changy. (Lire l'article)

Comédie à Hollywood

Après avoir habitué les spectateurs à se délecter de comédies à la fois plates et bien pensantes, voilà qu’Hollywood nous offre aujourd’hui une comédie d’un tout autre genre, plus épicée, plus violente, moins morale que celles qui nous étaient habituellement servies, mais qui connaît d’ores et déjà un vif succès. L’affaire Harvey Weinstein a en effet tout d’une comédie si l’on veut bien admettre que la répétition est un des ressorts principaux du comique comme le remarque Bergson dans Le Rire. (Lire l'article)

Henry James, en filigrane

Quels motifs cachés peut-on identifier dans l'œuvre de Henry James ? L'horrible blessure, “la plus entièrement personnelle”, dont il fut un jour victime serait-elle de nature à expliquer que l'auteur n’ait jamais eu de vie amoureuse ? La conjugaison de moyens informatiques et de l'analyse littéraire a permis de déchiffrer dans l'œuvre de James quelques messages en filigrane, levant le voile sur certain mystère de sa vie personnelle et confirmant l'humour désespéré de ce grand écrivain. (Lire l'article)