Voter, ou pas

“2017, Année terrible” : chaque semaine, une petite phrase de la campagne des présidentielles passe sous l’hugoscope. Car en France, lorsqu’il n’y a plus rien, il reste Victor Hugo.

Election du président de la République, 10 décembre 1848 - Liberté Egalité FraternitéIl arrive que les grands esprits se rencontrent. Mais pas nécessairement pour partager les mêmes idées. Ainsi, la semaine dernière, dans un couloir sombre de la station Voltaire (ligne 9), lorsque le spectre d’Élisée Reclus se heurta à celui de Victor Hugo, les deux hommes se mirent à parler politique, puis élections présidentielles, et enfin suffrage universel. Ils eurent à peu près ce dialogue.

Victor Hugo : Monsieur, le grand acte par lequel la Révolution de février 1848 fit pénétrer son principe jusque dans les racines mêmes de l’ordre social, ce fut l’établissement du suffrage universel : fait capital, fait immense, événement considérable qui introduisit dans l’État un élément nouveau, irrévocable, définitif.

Elisée Reclus :  Comme vous y allez ! Moi, j’estime plutôt que voter, c’est abdiquer. Nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.

Hugo : Mais que me racontez-vous là ? Le merveilleux côté du suffrage universel, le côté efficace, le côté politique, le côté profond, c’est d’aller chercher dans les régions douloureuses de la société, dans les bas-fonds, l’être courbé sous le poids des négations sociales, l’être froissé qui, jusqu’alors, n’avait eu d’autre espoir que la révolte, et de lui apporter l’espérance sous une autre forme, et de lui dire : Vote ! ne te bats plus. C’est de rendre sa part de souveraineté à celui qui jusque-là n’avait eu que sa part de souffrance. C’est d’aborder dans ses ténèbres matérielles et morales l’infortuné qui, dans les extrémités de sa détresse, n’avait d’autre arme, d’autre défense, d’autre ressource que la violence, et de lui retirer la violence, et de lui remettre dans les mains, à la place de la violence, le droit !

Reclus : Fadaises, illusions ! Voter, c’est être dupe. C’est croire que les hommes acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.

Hugo : Je crois que vous déraisonnez complètement mon pauvre Reclus. Je ne dis pas que tous les élus sont irréprochables. Je dis que la grande sagesse du suffrage universel, et en même temps sa grande justice, ce n’est pas seulement de confondre et de dignifier dans l’exercice du même pouvoir souverain le bourgeois et le prolétaire ; c’est d’aller chercher dans l’accablement, dans le délaissement, dans l’abandon, dans cet abaissement qui conseille si mal, l’homme de désespoir, et de lui dire : Espère ! l’homme de colère, et de lui dire : Raisonne ! le mendiant, comme on l’appelle, le vagabond, comme on l’appelle, le pauvre, l’indigent, le déshérité, le malheureux, le misérable, comme on l’appelle, et de le sacrer citoyen !

Reclus : Mais tout cela était bon en 1848, et encore ! Aujourd’hui voter, c’est, disons, évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l’honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages -et peut-être ont-il raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l’homme change avec lui. Aujourd’hui, le candidat s’incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L’ouvrier, devenu contremaître, peut-il rester ce qu’il était avant d’avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n’apprend-il pas à courber l’échine quand le banquier daigne l’inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l’honneur de l’entretenir dans les antichambres ? L’atmosphère de ces corps législatifs est malsain à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s’ils en sortent corrompus !

Hugo : Et moi je vous dis simplement que le suffrage universel, en donnant un bulletin à ceux qui souffrent, leur ôte le fusil. En leur donnant la puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l’homme l’apaise.

Reclus :  Vous me parlez d’apaisement quand moi je vous parle de révolte. N’abdiquez pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d’autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d’action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c’est manquer de vaillance.

Hugo : Et moi je vous réponds : vous souffrez ? Eh bien n’aggravez pas vos souffrances, n’aggravez pas les détresses publiques par la révolte. Vous souffrez ? Eh bien vous allez travailler vous-mêmes, dès à présent, au grand œuvre de la destruction de la misère, par des hommes qui seront à vous, par des hommes en qui vous mettrez votre âme, et qui seront, en quelque sorte, votre main.

Reclus : Pur idéalisme, mon pauvre Hugo ! Réveillez-vous donc, nous sommes en 2017, l’année internationale du détournement de fonds publics !

Hugo : Je maintiens ! Quand le vote a parlé, la souveraineté a prononcé. Il n’appartient pas à une fraction de défaire ni de refaire l’œuvre collective. Vous êtes citoyens, vous êtes libres, votre heure reviendra, sachez l’attendre. En attendant, parlez, écrivez, discutez, contestez, enseignez, éclairez. Oui, éclairez-vous, éclairez les autres. Vous avez à vous, aujourd’hui, la vérité, demain la souveraineté : vous êtes forts. Quoi ! deux modes d’action sont à votre disposition, le droit du souverain et le rôle du rebelle ; et vous choisiriez le rôle du rebelle ? Ce serait une sottise et ce serait un crime.

Reclus : Un crime ? Vous êtes tristement ridicule !

Hugo : Écoutez-moi bien. II y a dans l’année un jour où celui qui vous obéit se voit votre pareil, où celui qui vous sert se voit votre égal, où chaque citoyen sent et constate la pesanteur spécifique du droit de cité, et où le plus petit fait équilibre au plus grand. Il y a un jour dans l’année où le gagne-pain, le journalier, le manœuvre prend dans sa main durcie par le travail les ministres, les représentants, le président de la République, et dit : La puissance, c’est moi ! Il y a un jour dans l’année où le plus imperceptible citoyen, où l’atome social participe à la vie immense du pays tout entier, où la plus étroite poitrine se dilate à l’air vaste des affaires publiques ; un jour où le plus faible sent en lui la grandeur de la souveraineté nationale, où le plus humble sent en lui l’âme de la patrie !

Reclus : Eh bien ce jour-là, je resterai chez moi. Dites-moi, Hugo, allez-vous vers Mairie de Montreuil ou Pont de Sèvres ?

Édouard Launet
2017, Année terrible

Les propos de Hugo sont extraits de son discours prononcé devant la Chambre le 21 mai 1850, alors qu’il s’opposait à un projet de loi imposant, pour être électeur, de résider trois ans au même endroit. Ce texte, finalement adopté le 31 mai, aura pour effet de réduire le nombre des électeurs de près de trois millions.
Les propos de Reclus sont issus d’une lettre adressée à un ami, publiée le 11 octobre 1885 dans le journal communiste libertaire Le Révolté.