Politique du cassoulet

“2017, Année terrible” : chaque semaine, une petite phrase de la campagne des présidentielles passe sous l’hugoscope. Car en France, lorsqu’il n’y a plus rien, il reste Victor Hugo.

Dans le caveau XXIV du Panthéon, Victor Hugo et Alexandre Dumas se serrent autour d’un petit réchaud à gaz sur lequel chauffe une boîte de cassoulet.

La politique du cassoulet

Alexandre Dumas (lisant la liste des ingrédients sur l’étiquette) : eau, saindoux, concentré de tomate, farine de blé, sel, sucre, arômes, haricots blancs précuits, saucisses fumées et saucisson (viande de porc, eau, viande de dinde, couenne de porc, maigre de tête de porc, farine de blé, gras de porc, fibres de pois, sel, protéines de soja, gélifiant : E407a, stabilisants : E450, E452, conservateurs : E250, E316, protéines de lait), épaule de porc préparée en salaison (eau, sel, stabilisants : E451, E452, conservateur : E250).

Victor Hugo : Vous êtes sûr que c’est du cassoulet, Dumas ?

AD : Cela en a vaguement l’air. Quoique le parfum … Enfin si on peut appeler ça un parfum.

VH : Qu’est-ce donc que du E452 ?

AD : Du polyphosphate sodique soluble. Il paraît que l’on obtient cela par la fusion, puis la réfrigération d’orthophosphates de sodium. Ou si vous préférez, ce sont des polyphosphates hydrosolubles amorphes composés de chaînes linéaires d’unités de métaphosphate.

VH : J’ai du mal à vous suivre, Dumas, j’ai séché un nombre considérable de cours de chimie dans ma jeunesse. Pensez-vous qu’il soit bien prudent d’ingérer cela ?

AD : Dans l’état où nous sommes aujourd’hui, cela ne peut pas faire de mal.

VH : Il y a quand même des limites à ce qu’un homme peut endurer, fût-il mort.

AD : Les vivants, là dehors, en consomment bien et ils ont l’air d’y survivre.

VH : Il survivent peut-être, mais dans quel état ? Vous avez vu cette campagne présidentielle ? La folie de ces gens ? N’est-ce pas parce qu’ils se nourrissent tous avec -comment dites-vous déjà ?- des polyphosphates hydrosolubles amorphes ?

AD : À mon avis, ils prennent des produits beaucoup plus forts que cela. De l’absinthe, ou peut-être même du calvados.

VH : C’est de cela dont nous aurions besoin, mon bon Dumas. Du calvados ! On pourrait essayer de soudoyer un gardien de cet établissement pour s’en procurer : (Hugo crie à la cantonade) Ohé, gardiens de la nécropole, amenez-nous donc des verres !

AD : Mais taisez-vous donc malheureux, on pourrait vous entendre !

VH : C’était l’idée.

AD : Par les temps qui courent, je crois qu’il vaut mieux vaut rester discret.

VH : Au fait, Dumas, pour qui voteriez-vous au premier tour ?

AD : Pour personne évidemment. Vous me voyez me pointer au bureau de vote de la place du Panthéon et dire aux assesseur : excusez-moi messieurs, je n’ai pas reçu ma carte d’électeur, je n’ai plus de pièce d’identité, je suis aussi mort qu’on peut l’être et je ne suis pas inscrit sur vos listes. Mais j’aimerais tout de même voir la tête du bulletin Mélenchon.

VH : Vous voteriez Mélenchon ?

AD : Je n’ai pas dit cela. C’était un exemple. Mais vous Hugo, à qui apporteriez-vous votre suffrage ?

VH : Seul l’isoloir le saurait. Et il ne le saura pas puisque, comme vous, je n’irai pas.

AD : L’isoloir ? Il me semble difficile d’être plus isolé qu’ici.

VH : Je ne dirai rien.

AD : La France vous écoute.

VH : Rien !

AD : Allez !

VH : Ce cassoulet me semble prêt, il bout. Regardez la fine couche rose à la surface : elle frémit !

AD : Je la vois verte.

VH : Entre le rose et le vert, mettons.

AD : Vous avez raison, Hugo. Balançons cette saloperie sous le caveau de Zola, et tentons de trouver un peu de calva.

Édouard Launet
2017, Année terrible