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Un marcheur à New York. Journal d’exploration urbaine (hiver 2016-2017)

Il pleuvait ce matin sur New York, et pas une petite pluie, des averses bien drues et mouillantes. Je me suis dis que ce n’étais pas très bon signe, en remontant mes stores, pour cette journée de Noël en solitaire. Et puis la conjoncture a changé… La pluie a cessé et, vers 3h, je suis parti pour ma plus longue marche : 4 heures aller/retour entre Washington Square et le réservoir de Central Park. Ce soir, j’ai des courbatures dans les mollets et le dessous des pieds en feu. Il va falloir faire plus modeste demain, pour ménager le corps du marcheur. 

Quelques impressions de remontée de 5e avenue : le centre du monde, c’est la Trump Tower, avec le seul barrage policier new-yorkais et un attroupement permanent pour voir… rien évidemment. Le bâtiment lui-même, avec ses lignes dorées mêlées au marbre rose, est plutôt tape-à-l’oeil. C’est la première tour, au début des années 80, à s’afficher aussi franchement comme centre commercial de luxe, le « premier gratte-ciel de super luxe », dixit Donald, c’est-à-dire ce qui est devenue la règle des gratte-ciel et de New York. C’est donc cela, tout cela, rien que cela, qui se retrouve aujourd’hui au centre du monde. Pour moi, Trump restera le bateleur pathétique, démagogue pitoyable que j’ai vu, l’an passé, en mai, s’agiter sur la plate-forme d’un camion traversant Pittsburgh, alors que je sortais par hasard d’un colloque à l’université. Le camion avançait, plutôt à bonne vitesse, les gens étaient généralement indifférents, ou méfiants, et lui bonimentait avec des manières frustes et agressives, débitant un discours creux de grandeur et de nationalisme, vitupérant contre les « élites » dans un mauvais brouet de petit blanc. C’est un show berlusconien, où l’on sent un type prêt à tout, prêt à raconter n’importe quoi pour attirer l’attention et faire miroiter des mesures et des promesses qu’il ne pourra pas tenir et qu’il n’a sûrement pas l’intention une seconde de tenir.

Un peu avant la Trump Tower, en face, tout le contraire, et pour une fois je suis reconnaissant à la religion… Une église de briques rouges, de style gothique, la Presbyterian Church, ou celle du 207 Madison avenue, non loin, Church of the Incarnation, mignonne, spécialisée dans les « souffrances animales », ou encore, un peu plus au sud sur Broadway, Grace Church et son cloître en dentelles. Il y a quelque chose d’assez émouvant à voir que les seules choses petites dans ces grandes avenues sont les églises. C’est-à-dire à peu près le contraire de chez nous, où les églises sont de grandes choses au milieu de petites villes. Autre part, elles nous paraîtraient d’ailleurs plutôt mastoc, sans grand charme, mais déplacées sur la 5e avenue, tout à coup, leur façon de s’encastrer dans les buildings tout en y résistant leur donne une modestie fragile, c’est leur côté décalé, vieille Europe, la Sainte-Chapelle en plein New York. 

En passant le long du massif Met, je suis resté scotché, interrogatif, dubitatif, devant l’immense drapeau-affiche de l’exposition phare du moment : Valentin de Boulogne : Beyond Caravaggio… Valentin de Boulogne, c’est d’un exotique pour les New-Yorkais, un concitoyen de Franck Ribéry au pays des Yankees… Vous connaissez Valentin de Boulogne ? Et pour en faire la grande exposition du Met à Noël ! Au musée Fabre de Montpellier, passe encore, on dirait qu’ils exagèrent un peu… Mais au Met, à New York… Né à Coulommiers en 1591, mort à rome en 1630, il est selon wikipedia « l’un des plus talentueux peintres français de sa génération », un caravagesque pourvu d’une trentaine de toiles… Bon, pas mal… Mais cela vaut le Met, ça ?

Retrouvailles avec les allées vallonnées, semées de lampadaires désuets, de Central Park, les gros blocs noirs de granit affleurent toujours, la patinoire est au même endroit, ses étangs, son grand réservoir de flotte autour duquel tournent tournent tournent les joggeurs, tout est à sa place, une place très fabriquée, qui sent le factice, mais qui fabrique tout de même du sauvage en plein New York, de la forêt à l’intérieur de la mégapole.

Retour fourbu at home, en passant par mon magasin Morton Williams, the fresh market place. Ce soir, pour mon petit réveillon en solo, après une soupe miso, je me prépare des bagels toastés, avec cheese cream et saumon fumé… Et pour finir un fromage blanc au jus d’érable parsemé de graines diverses… C’est assez raisonnable, non ?

Premier départ : les christmas trees ferment boutique, c’est logique. Les vendeurs de sapins, avec le même matos qu’à paris, jalonnent les rues de la ville, environ un tous les 5 blocs, annoncés parfois par un gros Père Noël gonflable. Ils ont remballé les derniers invendus, généralement les plus gros. Ce sont quasi tous des Québécois et ils sont très sympathiques. À peu près les seules personnes avec lesquelles je pouvais parler en ville. Et ils partent : mais je vais vraiment me retrouver tout seul !

Antoine de Baecque
Degré zéro

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