Cinématographie

“2017, Année terrible” : chaque semaine, une petite phrase de la campagne des présidentielles passe sous l’hugoscope. Car en France, lorsqu’il n’y a plus rien, il reste Victor Hugo.

Deux grosses surprises ont marqué la semaine écoulée. La première : un chercheur pense avoir identifié Marcel Proust sur un film tourné lors d’un mariage à Paris en 1904. Si c’est bien lui, comme beaucoup d’éléments portent à le croire, il s’agit là des seules images animées existantes de l’auteur de la Recherche. La seconde surprise, plus prodigieuse encore : François Fillon a fait parvenir au Parquet national financier une vidéo sur laquelle on verrait son épouse Penelope travailler pour lui. Aucun autre document n’en avait attesté jusqu’alors.

Victor Hugo, qui, depuis la crypte du Panthéon, s’est décidé à suivre heure par heure cette campagne présidentielle décidément sans précédent, se passionne soudain pour la cinématographie, un art qui manquait cruellement à son temps.

Hugo : Monsieur Jean Perrin, vous qui êtes un savant, et prix Nobel avec ça, expliquez-moi donc comment il est possible de capturer le mouvement avec ces appareils qu’on appelle je crois caméras.

Perrin : Ce n’est pas très différent de la photographie. Les caméras enregistrent plusieurs images à chaque seconde, ce qui fait que, lorsqu’on les projette ensuite rapidement, l’illusion du mouvement est rendue.

Hugo : On projette les caméras ?

Perrin : Non, les images.

Hugo : Eh bien ce n’est pas très neuf. De mon temps, Étienne-Jules Marey faisait déjà ce genre de choses avec son fusil photographique.

Perrin : Ce qui est neuf, c’est ce que les gens parviennent à capter de nos jours avec cette technologie, sans parler des caméras numériques. Avez-vous vu Mary à tout prix ? Ce moment où ils jettent le chien par la f…

Hugo : Non, je n’ai pas vu cela. Ce que j’aimerais regarder, moi, c’est le film qui montre Madame Fillon se livrer à son travail d’assistante parlementaire.

Perrin : Oh, ce n’est pas très spectaculaire. On la voit dans son manoir assise à un bureau en train d’écrire, voilà tout. Et il n’y a pas de chien. C’est dommage d’ailleurs, parce que si …

Hugo : Sait-on ce qu’elle rédige ?

Perrin : On ne vous l’a pas dit ? Elle était chargée par son mari d’écrire des résumés de vos ouvrages, parce qu’il n’a jamais eu le temps de les lire. Il semble que sur ce film Penelope Fillon s’occupe à une synthèse des Misérables. En tout cas, votre roman est posé sur un coin de la table, bien en évidence.

Hugo : Un résumé des Misérables ? La brave femme ! Moi-même, j’aurais bien du mal.

Perrin : Elle aussi, apparemment. On aperçoit brièvement à l’image ce qu’elle a noté, je cite : « C’est l’histoire d’un ancien forçat et de quelques gamins. C’est long, et ça traîne, et ça traîne ! Il y a même des dizaines de pages sur les égouts de Paris, on se demande ce que ça vient faire là. Il avait pourtant un sujet en or, le petit père Hugo ».

Hugo : Elle a écrit ça ?

Perrin : Oui.

Hugo : Et c’est tout ?

Perrin : Oui, à peu près. Elle a aussi dessiné quelques têtes de Mickey dans un coin de la feuille.

Hugo : Cette époque est pressée.

Perrin : À tout le moins.

Hugo : Elle m’appelle le petit père Hugo ?

Perrin : J’en ai peur. Mais c’est affectueux, croyez-le bien.

Hugo : J’en reste sans voix.

Perrin : Il n’y a pas grand-chose à dire.

Hugo : Vous savez combien de temps cela m’a pris pour écrire ce livre ?

Perrin : Plus qu’à Penelope Fillon pour le résumer, j’imagine.

Hugo : Des années !

Perrin : Je m’en doute bien.

Hugo : Ah oui, et pourquoi ça, Monsieur ?

Perrin : Euh … Parce que c’est un livre très long.

Hugo : Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi !

Perrin : Ce n’est pas ce que je voulais dire. C’est un livre dense, puissant, et populaire par dessus le marché.

Hugo : Bien, je vous pardonne. Passez-moi donc ma canne et mon chapeau, je vais aller lui botter les fesses.

Perrin : Ce ne serait pas très galant. Et puis personne ne sait où Madame Fillon se trouve aujourd’hui.

Hugo : Je ne parlais pas de cette dame. Je parlais du mari. Il est proprement scandaleux qu’il ait dû payer sa femme pour lire mes œuvres, et si mal encore.

Perrin : Elle a été très bien payée.

Hugo : Dites donc, Perrin, vous le faites exprès ?

Édouard Launet
2017, Année terrible

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