Une visite de Marcel

Nouvelles d’un monde ancien. Qui rit ici ? Qui pleure là-bas ? Personne, tout le monde, vous peut-être. Une semaine sur deux, une nouvelle pour en rire ou en pleurer.

Marcel Proust aux pieds de Jeanne Pouquet au tennis du Boulevard Bineau à Neuilly en 1892

Cet été-là, celui de 1908 je crois bien, mon tendre ami Robert nous avait loué à Benerville une villa vraiment baroque. Un gros chalet en bois surmonté d’un clocher d’au moins vingt mètres de haut ! Je lui avais dit, ah non Robert, on ne va tout de même pas passer l’été là-dedans. Bouche en coeur, il m’avait répondu : mais ma petite Louisa, c’est l’isba qui était au pavillon russe à l’Expo de 1900 ! Elle a été démontée et reconstruite au bord de la mer, n’est-ce pas merveilleux ma chérie ? Tu verras, tu vas beaucoup t’y plaire.

J’ai vu : c’était invivable.

C’était invivable mais en même temps c’était assez impayable. On allait pouvoir faire des fêtes pas banales dans cette cabane tirée par les cheveux et, de fait, je peux vous dire qu’on ne s’en est pas privés. La première, ça a été une soirée soubrettes — j’en jouais une à l’époque, aux Bouffes ou aux Mathurins je ne sais plus, pas mon meilleur rôle en tout cas. Mes amies de la côte sont toutes venues déguisées en Toinette, en Dorine, en Bécassine ou que sais-je. Ça s’est terminé en troussages à tous les étages ! Ah, et puis la soirée Raspoutine…

Mais, pardonnez-moi, je m’égare Monsieur. Monsieur ? Excusez-moi, j’ai oublié votre nom. Trouffignac ? Ce n’est pas commun, dites donc. Euh… j’ai aussi oublié votre question. Ah oui.

Donc, cet été-là, qui vient sonner à la porte de notre chalet de comédie ? Marcel ! Il arrivait à pied de Cabourg, le pauvre. Il s’était tapé quinze kilomètres dans ses escarpins vernis rien que pour venir nous voir. Enfin me voir, parce que je crois qu’il m’aimait vraiment beaucoup, ce garçon. On l’a vu débarquer avec ses vêtements noirs tout étriqués et mal boutonnés, sa cape doublée de velours, son col droit empesé. Et on était en plein mois d’août ! Il portait un chapeau de paille défraîchi, trop petit lui aussi et penché très avant sur son front, un peu canaille, ce qui fait que j’ai eu du mal à le reconnaître. Mais en même temps, un type qui arrivait emmitouflé de la sorte sous un soleil de plomb, cela ne pouvait être que lui.

Il tombait vraiment mal. Ce jour-là, il y avait de l’eau dans le gaz entre Robert et moi, et Marcel l’a senti tout de suite. Je le vois encore me poser délicatement la main sur la nuque et me flatter comme un jeune poulain. Et soudain le voilà qui se met à dresser la liste de tous mes défauts, mais avec une telle tendresse que cela semblait être des qualités. Adorable Marcel ! Ça m’a calmée et fait rire Robert. Il avait beaucoup moins ri le jour où il avait trouvé dans mes affaires un livre que Marcel m’avait envoyé — la Bible d’Amiens de John Ruskin, je crois, en tout cas un bouquin qu’il avait traduit et préfacé — avec à l’intérieur cette dédicace pour le moins intime : « À qui ne peut avoir Louisa de Mornand / Il ne peut plus rester que le péché d’Onan ». Mais bon, Robert savait que Marcel était plutôt porté sur les garçons, si bien que l’affaire en est restée là.

Donc le voilà qui déboule chez nous attifé en explorateur des pôles, et tout ça pour quoi ? Pour nous inviter à un dîner qu’il allait donner au Grand Hôtel de Cabourg. Il y passait l’été. On ne pouvait pas dire non après toute la peine qu’il s’était donnée, ce cher garçon. Mais c’était bien embêtant quand même car, cet après-midi-là, il y avait aussi chez nous Gaston Gallimard, un ami de Robert, qui était passé prendre le thé. La mère de Gaston possédait un joli manoir à Benerville, on était presque voisins. Comment dire oui à l’un alors que l’autre nous tannait depuis des jours pour nous avoir à dîner avec sa maman ? Mais Marcel était fine mouche, et tout de suite il a élargi son invitation à Gaston avec une politesse exquise et des ronds de jambe à s’en emmêler les pinceaux. On aurait même pu croire qu’il n’était venu chez nous que pour inviter cet homme, un homme qu’il n’avait jamais rencontré de sa vie !

Vous voulez que je vous dise ? Je regrette amèrement d’avoir fait la jonction entre ces deux-là. Parce que ça s’est très mal passé entre eux après, comme vous le savez certainement. Marcel s’est échiné des années sur un livre, illisible certes mais quand même très bien écrit, et l’autre lui a dit : ah non, on ne peut pas publier ça, ce n’est absolument pas pour nous. Marcel était furieux. Et quand Gallimard a fini par dire oui malgré tout, mais très longtemps après hein, ça a été des querelles à n’en plus finir. Lorsqu’il a reçu les premiers exemplaires d’À l’ombre des Jeunes filles en fleurs, Marcel est littéralement tombé de sa chaise. J’étais là, je peux vous le dire. Je l’ai vu écrire illico ces mots à Gallimard : « C’est l’édition la plus sabotée qui puisse se voir ». Il a dû en faire une tête, le Gaston ! Après, ça a été encore bien pire. Quand les premières épreuves de Guermantes sont arrivées, Marcel est devenu blanc comme un linge et il a glapi quelque chose comme : « les fautes d’impression sont tellement nombreuses et rendent les phrases si inintelligibles que, devant mon déshonneur, je comprends Vatel se perçant de son épée ». Il avait le sens de la formule, le Marcel, il aurait dû écrire des livres comiques. Mais je m’égare encore, excusez-moi.

Euh… Rappelez-moi, vous travaillez pour quel journal ? Ah, le Figaro. Excellente feuille ! Robert la lisait tous les jours. Je le vois encore qui, mais bon, et c’était quoi déjà, votre question ? Ah oui, pardon.

Donc Benerville, le chalet des steppes, Marcel, Gaston, tout ça, et moi comme une idiote qui fait les présentations, genre vous auriez pas mal de choses à vous dire tous les deux, vous aimez beaucoup les livres l’un et l’autre, non ? Marcel, c’est sûr, il aurait pu en parler des heures. Mais le Gaston, il était comme cloué sur place. Il n’en revenait pas d’avoir un tel énergumène en face de lui. Marcel était très séduisant avec son air levantin, mais alors son apparence, son accoutrement ! Certains jours, il aurait pu passer pour un clochard, et le lendemain pour un charmeur de serpents. Souvent les deux à la fois d’ailleurs. Je l’aurais croisé vers Maubert, je lui aurais filé cent sous.

Bref, quand Gaston a vu débouler Marcel, il s’est levé de sa chaise et puis il y est retombé aussitôt. On aurait dit qu’il avait vu un fantôme. Marcel s’est mis alors à faire son numéro de charme, ses minauderies, ses périphrases qu’il déroulait d’un bout à l’autre de la pièce. Le Gallimard en est resté bouche bée, j’ai cru que sa mâchoire allait tomber dans sa tasse de thé. Il avait été moins surpris en arrivant lorsqu’il avait vu le grand samovar au milieu du salon. Marcel, ce n’était pas une bouilloire mais une locomotive à vapeur. Tchou-tchou ! Il ne pouvait pas voir un inconnu sans se mettre à faire son numéro. Et vas-y que je te récite des pages entières de Loti. Je me souviens de cette phrase-là en particulier : « Dehors il faisait jour, éternellement jour, mais c’était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien ; elle traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort ». Je me la rappelle parce que ce jour-là le soleil était loin d’être mort et que Marcel avait encore sur ses épaules sa cape en velours malgré la chaleur. Tiens, j’y pense, il aurait pu tout aussi bien passer pour un magicien. En tout cas, il aurait fait sortir un lapin de son canotier que Gaston n’en aurait pas été autrement surpris.

Dites-moi, c’est tout ce que vous vouliez savoir, jeune homme ? Parce que l’heure tourne et je commence à fatiguer. Je ne suis plus une jeunesse, vous savez. Mais vous m’auriez vue il y a quarante ans ! Tous les hommes étaient à mes pieds, même Marcel, et pourtant je n’étais pas exactement son genre de beauté. Quel âge avait-il à ce moment-là ? Oh, je ne sais plus, quelque chose comme trente-six ou trente-sept ans. Dix de plus que Gaston en tout cas. Et moi j’en avais vingt-trois ! J’étais, comment dire, plutôt émancipée pour mon âge. Vous m’auriez vue… En tout cas, si on m’avait dit qu’il deviendrait un grand écrivain, je ne l’aurais pas cru une fraction de seconde. Parce qu’à l’époque, il n’avait rien fait d’autre que de placer quelques articulets dans le Figaro. Franchement écrire dans le Figaro, ça ne pisse pas loin. Je ne dis pas ça pour vous Monsieur bien sûr, car je suis certaine que vous avez de plus grandes ambitions, n’est-ce pas ?

Le dîner au Grand Hôtel ? Oui, nous nous y sommes rendus avec Robert. Gaston est venu aussi, il voulait voir la suite du numéro. Il n’a pas été déçu. Marcel n’a rien mangé, ce que je comprends parfaitement : les soles étaient infectes. Il n’a pas cessé de parler, de déclamer des pages de ceci et de cela, et du Loti encore. À un moment, Gaston l’a complimenté pour sa grande mémoire tout en lui confiant que lui aussi appréciait beaucoup Loti. Marcel lui a répondu du tac au tac : « Lisez l’Indicateur Chaix, c’est bien mieux ». Quel blagueur !

En parlant de mémoire, je crois que je suis arrivée au bout de la mienne. Amélie va vous raccompagner. Amélie s’il vous plaît, veuillez guider Monsieur jusqu’à son chapeau.

Quoi, vous n’aviez pas de chapeau ?

Édouard Launet
Nouvelles d’un monde ancien

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