20

Un marcheur à New York. Journal d’exploration urbaine (hiver 2016-2017)

Il neige dans la nuit devant ma fenêtre, depuis deux heures, et voici peut-être venu le temps du grand hiver sur New York. Ce qui est tuant ici, c’est la répétition de l’identique à l’identique à l’identique à l’identique (comme ça quarante fois… quarante jours). Quarante fois la douche du matin, la même douche, le même rituel, la même solitude, les mêmes pensées, j’ai l’impression de vivre dans Un jour sans fin, le film génial de Harold Ramis, avec le non moins génial Bill Murray auquel je m’identifie de plus en plus. Il y a d’ailleurs dans le film exactement cette scène-là, celle que je vis tous les matins : la douche qui recommence qui recommence qui recommence, et Bill Murray qui l’attend à chaque fois stoïquement. Mais c’est aussi cela que je désire, que j’ai désiré mettre en expérience pour une fois dans ma vie, ce qui m’aura permis de travailler. Aspirer à cela, d’accord, mais ce que c’est tuant !

Aujourd’hui, une petite diversion : j’ai été signer un contrat pour une traduction directement chez l’éditeur, Assouline, au 27e étage du grand immeuble massif et même mastoc, tout en briques sombres, du 3 Park avenue. En montant vers le nord, j’ai traversé les deux parcs qui s’enchaînent à une dizaine de rues d’intervalle, Union Square et Madison Square, qui sont, une fois débarrassés des marchés de Noël, de très jolis petits parcs urbains, ma foi !, avec beaucoup de personnalité. Une personnalité très politiquement radicale et écolo pour Union Square, avec quelques tribuns, souvent noirs, qui parlent du respect qu’on leur doit, et qu’on doit à leur « communauté », et le plus important marché découvert bio de Manhattan, Green Market, où les profs de NYU vont faire leurs courses le lundi, mercredi, vendredi et samedi, encore lié, même s’il a beaucoup grandi, à ses origines hippies seventies. La notation est plus mélancolique sur Madison Square, plus retranché, plus sombre, avec ses arbres aux formes gothiques qu’on croiraient sortis d’un film de Tim Burton. 

Quelques puits de vapeur au milieu des rues, toujours spectaculaires quand il se met à faire froid, et leurs geysers qui emplissent la chaussée d’un brouillard à travers lequel les voitures s’engagent avec circonspection. Et plus bas, sur la très civilisée et calme avenue University Place, tout à coup surgit une bande à capuches, sept ou huit jeunes blacks, qui déambulent bruyamment et lentement en cherchant le chaos, visiblement venus spécialement pour jeter le trouble dans les beaux quartiers. Ils balancent les poubelles, ils chipent aux devantures des deli, ils alpaguent les passants, ils se bagarrent entre eux avec force hurlements rieurs. Bref, cela jure avec l’ambiance très policée et je n’avais pas vu, ici, ce genre de tension urbaine monter en quelques secondes depuis bien longtemps et mes premiers passages à New York, au milieu des années 80, où tout pouvait surgir au coin de la rue, l’insolite comme la violence. Il est sûr que Manhattan est désormais très confortable, mais comme si tout y avait été lessivé, nettoyé, écarté, javellisé, karcherisé. Une cité beaucoup plus agréable à vivre mais beaucoup moins amusante, excentrique, insolite. Là, avec ce petit groupe déplacé en plein Manhattan, tout à coup remontait à la surface de la ville son passé émeutier et malpoli, de gangs et de bandes, mais repositionné dans le New York policé et anesthésié d’aujourd’hui. C’était très étrange, et je marchais prudemment à la même allure que la bande, un bloc derrière elle, tandis que les gens qui la croisaient hésitaient entre passer au travers le plus vite possible en prenant un air concentré, ou alors carrément changer de trottoir au dernier moment – mais ce n’est pas toujours facile ici avec la circulation. Et puis soudain la bande a bifurqué vers Broadway aussi vite qu’elle était apparue, au moment où l’on pouvait entendre une sirène du NYPD. C’était, en quelques minutes, une forme de revival d’un Manhattan disparu…

A nouveau frappé aujourd’hui par le contraste des corps circulant dans cette ville, allant du très conforme – le profil type costaud replet chez les hommes et grande sévère chez les femmes – au très hétéroclite, une fille géante blonde martiale, suivie d’un tout petit juif qu’on aurait dit importé d’un ghetto Mittel Europa 1900, un énorme noir obèse aux côtés duquel marchait une ravissante sylphide, sans parler des dizaines de hobow en sale état, édentés et transis, dont un qui portait une pancarte amusante sur sa propre condition (et qui lui rapportait plus de dime que les autres) : « Too ugly for prostitution » ! 

Antoine de Baecque
Degré zéro

Imprimer Imprimer