Les chiffres parlent d’eux mêmes, mais on leur fait dire ce qu’on veut !

“Le Nombre imaginaire” ou les mathématiques comme terrain de jeu où l’imagination seule fixe les limites.

Il est des moments où parler de maths semble bien vain au regard de ce qui se passe dans le monde si peu platonicien qui est le nôtre : mais il est temps, tout de même, de revenir à cette chronique fort négligée depuis quelques semaines. Alors de quoi parler ? De chiffres, pour une fois. Ces chiffres qui gouvernent notre vie et auxquels nous ne comprenons pourtant pas grand-chose.

Commençons par une liste, qui s’appuie sauf mention contraire sur des données mensuelles datant de 2016. Nous y parlerons en particulier du niveau de vie d’une personne, terme qu’il convient de clarifier. Il correspond au revenu du ménage auquel cette personne appartient, divisé par le nombre de personnes du ménage avec une certaine pondération (1 pour le premier adulte, 0,5 pour les autres personnes de plus de 14 ans, 0,3 par enfant de moins de 14 ans). Prenant en compte le partage des revenus, la mutualisation de certaines dépenses (par exemple le logement) et la répartition des besoins au sein du ménage, le niveau de la vie est un bon indicateur du revenu disponible pour toute personne, par exemple un enfant ou une femme au foyer. Pour une personne seule, le niveau de vie est égal au revenu.

Maintenant allons-y. Ramenés en montants mensuels et pour 2016, donc :

– 4 € : ce que coûte à chaque Français, d’après la Cour des comptes, la fraude sociale (RSA, absentéisme, allocations familiales…), dont 8 centimes pour l’abus des arrêts maladie.

– 6 € (environ) : ce que chaque Français « économise » en prestations sociales non réclamées par les personnes éligibles (RSA , CMU , etc.).

– 25 € : ce que coûte à chaque Français la fraude aux cotisations sociales (travail non déclaré par les employeurs)

– 75 € : ce que coûte à chaque Français la fraude fiscale (IR, ISF, impôt sur les sociétés…)

– 237 € : montant de la TVA payé en moyenne par chaque Français.

– 510 € : dépense de l’État pour l’éducation de chaque enfant en école primaire (en 2014).

– 890 € : le montant des prestations sociales (remboursements SS, retraite, allocations familiales, allocations chômage) versées à chaque Français.

– 1026 €, soit 60% du niveau de vie médian : le seuil de pauvreté en France pour une personne seule. Un Français sur sept vit en dessous de ce seuil. On y trouve plus d’un tiers des chômeurs longue durée, un tiers des étudiants, un tiers des familles monoparentales, près d’un quart des familles nombreuses, et près d’un enfant sur cinq. Les indépendants ne sont guère mieux lotis avec une personne sur six en état de pauvreté. Les salariés, les retraités et les couples sans enfants s’en sortent eux plutôt bien (une personne sur quatorze). À noter enfin que dans la pauvreté (aussi), l’inégalité règne : la moitié des personnes en situation de pauvreté ne touchent en réalité que 824€ mensuels ou moins.

– 1143 € : le SMIC net (en 2016). Environ un quart des Français disposent d’un niveau de vie équivalent ou inférieur.

– 1720 € : le niveau de vie médian. 50% des Français disposent de cette somme ou moins. C’est le chiffre à retenir. Oublions les moyennes une bonne fois pour toutes. Le niveau de vie moyen (1965€), par exemple, est trompeur : il ne fait que refléter les fortes disparités de niveau de vie qui ne bénéficient en réalité qu’à une frange de la population. Plus les riches sont riches, plus le niveau de vie moyen augmente mécaniquement, qu’il y ait redistribution des richesses ou non !

– 2964 € : le niveau de vie maximal de 90% des Français en 2016 ; seuls 10% ont touché plus. Son petit nom est D9, neuvième décile. C’est aussi à peu près le revenu médian des cadres d’entreprise.

– 5363 € : salaire net (pas niveau de vie) d’un député en 2017.

– 6500 € : salaire net assez typique d’un cadre supérieur (directeur d’usine, chef de service, directeur commercial…) avec une dispersion importante.

– 8283 : salaire maximal pour 99% des Français : seuls 1% ont touché plus. Aussi appelé C99 ou 99centile. Cette somme représente par ailleurs à peu près le revenu moyen d’un cadre dirigeant à Paris.

– 168 000 € (environ) : salaire net de Carlos Ghosn chez Renault.

– 292 500 € (environ) : salaire net moyen des patrons du CAC 40.

– 1 125 000 € (environ) : salaire net de Kylian Mbappé.

Cette liste, à la relire, me paraît suffisamment frappante quant au fond pour se passer de commentaires. Mais intéressons-nous donc un peu à la forme. Malgré l’aspect factuel de l’énumération qui précède, est-elle si objective, honnête et non biaisée que cela ? À mon grand regret non, et que j’en sois l’auteur n’y change rien.

Tout d’abord, le choix des données est essentiel et porte un message d’autant plus insidieux qu’il est invisible. Comment liriez-vous cette liste si j’en avais omis les 6 premières lignes, ou les 6 dernières ? Elle aurait une tonalité différente.

Puis, il y a les chiffres que je ne donne pas. Pourquoi n’ai-je pas indiqué le montant des intérêts de la dette versés chaque mois par chaque Français ? Ni le montant des dons reçus par les associations caritatives ? Ni le revenu mensuel médian des placements financiers ? En l’occurrence c’est un choix sans malice, je vous le promets ; mais pourquoi devriez-vous me croire ?

Le choix entre précision et lisibilité des chiffres n‘est pas non plus anodin. J’aurais pu, et peut-être dû, arrondir le niveau de vie médian à 1700 €, et le 9décile à 3000. Ces chiffres seraient plus faciles à retenir, au prix d’une distorsion bénigne de la vérité. Qui plus est, cette précision apparente vous donne subliminalement à penser que j’ai une maîtrise totale de ces chiffres et que je suis d’une honnêteté scrupuleuse voire maniaque : voici donc un homme qui sait de quoi il parle, même si la pédagogie n’est pas son fort. Or en vérité mes calculs sont assez approximatifs, basés dans le meilleur des cas sur des fiches de l’INSEE certes dignes de respect mais déjà simplifiées. Voilà comment se faire passer pour un spécialiste à peu de frais.

À l’inverse, dans certains cas j’ai sacrifié la précision du chiffre au spectaculaire de la comparaison. Dire que 15% des Français sont pauvres, c’est presque exact ; dire qu’un Français sur sept est pauvre, ça l’est un peu moins, mais c’est beaucoup plus frappant, beaucoup plus personnel. Cet énoncé-ci joue sur la corde de l’émotion, de l’identification ; celui-là beaucoup moins.

Vous noterez aussi que j’ai donné le montant de TVA payé par personne et par mois, mais pas le montant de l’impôt sur le revenu. Pourquoi cela ? parce que la deuxième option serait franchement malhonnête. L’impôt sur le revenu n’est payé que par 50% des ménages, et il est sujet à une forte dispersion : calculer une moyenne n’a aucun sens. Je pourrais pourtant calculer ce nombre, garanti mathématiquement correct, et vous le donner en appui d’une thèse quelconque ; ce serait de la pure et simple manipulation. D’autres pourtant ne s’en priveront pas.

Pourquoi, alors, me suis-je tout de même permis de calculer une TVA moyenne ? Parce que c’est un peu moins mentir : certes, tout le monde ne consomme pas pareil, mais tout le monde consomme au moins un peu, et les hauts revenus ne consomment en général pas tout ce qu’ils gagnent. On peut donc imaginer un « fond commun » de consommation que tout le monde utilise peu ou prou. Ceci dit, vous devriez tout de même traiter ce nombre avec la plus grande méfiance. Fuyez les moyennes !

Notons pour finir que les grands nombres sont, tout simplement, trop difficiles à lire. Si je n’avais pas séparé le salaire de Mbappé en groupes de trois chiffres, il serait très facile d’y lire cent mille ou dix millions d’euros. Notre presse regorge d’exemple où les millions deviennent des milliards et vice-versa ; cela vaut vraiment la peine de vérifier.

Lecteur, nous sommes collectivement responsables, en tant que société, de ce qu’il peut y avoir de choquant dans les chiffres ci-dessus. Mais nous sommes aussi individuellement responsables des chiffres que nous lisons, que nous retenons, que nous propageons, que nous oublions. Il me paraît utile d’y penser en ces temps troublés.

Yannick Cras
Le nombre imaginaire