Beauté

« Diogène en banlieue » : Heurs et malheurs d’un prof de philo aux confins du système scolaire.

Il tombait des hallebardes ce jour-là et j’eus un peu de mal à retenir l’attention des élèves dont les regards partaient malgré eux vers le déluge qui noyait la campagne alentour. Certains craignaient de ne pouvoir rentrer chez eux, faute de moyens de transport.

Pourtant, quand je leur annonçai qu’ils auraient à la fois un sujet de dissertation à traiter pendant les vacances et un devoir sur table la semaine de la rentrée, les têtes se retournèrent mécaniquement vers moi. Il y eut des protestations, un brouhaha s’éleva rapidement dans la salle, on discutait, on se plaignait, on enrageait. Je réclamai en vain le silence. Les élèves voulaient négocier. Je haussai le ton et leur rappelai qu’ils n’avaient toujours aucune note en philosophie. Et nous étions maintenant à la fin du mois d’octobre : il ne restait pas plus de trois semaines de cours avant le conseil de classe. Les élèves capitulèrent.

–  Et maintenant ce ne serait pas un luxe de terminer enfin ce cours sur la dissertation. Nous en étions à l’étape de la problématisation quand l’alarme incendie s’est déclenchée.

–  Monsieur ?

–  Oui, Jérôme ?

–  Je n’ai pas compris du tout ce qu’était une problématique.

–  C’est naturel puisque je n’ai pas eu le temps de l’expliquer ! Cessez de rire au fond de la classe et écoutez un peu. Je rappelle rapidement où nous en étions. Nous avons vu qu’il existe plusieurs éléments explicables dans une œuvre d’art, mais est-ce qu’il n’y a pas quelque chose qui résiste à l’analyse ?

–  Le message, Monsieur !

–  Oui, Monsieur ! Youssef a raison. On ne sait jamais vraiment ce que l’artiste a voulu dire !

–  Je ne suis pas vraiment d’accord avec vous, Martial. Et comme nous manquons de temps je vais vous dire tout de suite pourquoi. Tout d’abord nous connaissons souvent les intentions de l’artiste contrairement à ce que vous affirmez. Prenez Le Radeau de la Méduse. Géricault voulait à la fois rappeler un événement tragique et dénoncer l’attitude des officiers qui avaient abandonné les matelots à une mort certaine. Ses intentions n’avaient donc rien de mystérieux. Le problème n’est pas là. Du moins dans un premier temps. Nous verrons ensuite qu’on peut s’interroger sur le sens de l’œuvre en le distinguant justement du message intentionnel de l’artiste. On parle alors d’interprétation plutôt que d’explication. Mais le sens n’est pas la première chose qui nous étonne dans une œuvre. Ce n’est pas lui qu’on voit. Prenons l’exemple de Guernica puisque vous m’avez appris que vous aviez tous étudié ce tableau l’an passé en cours d’espagnol. Eh bien, vous pouvez avoir étudié les circonstances de cette œuvre, connaître les intentions de Picasso et rester néanmoins bouche-bée devant cette toile immense lorsque vous la découvrez pour la première fois au musée du Prado. Vous noterez au passage que Le Radeau comme Guernica sont deux toiles de très grande dimension et qu’elles traitent l’une et l’autre d’un sujet tragique. Comme quoi le format est aussi important que ce que vous appelez le message ou encore les idées. Vous êtes en règle générale beaucoup trop abstraits quand vous parlez d’une œuvre d’art.

–  Mais Monsieur ?

–  Oui Xavier ?

–  Ce n’est vraiment pas beau, Picasso !

–  Enfin ! Vous en avez mis du temps pour le lâcher, ce mot de beauté ! Xavier !

–  Oui, Monsieur ?

–  Vous pouvez arrêter de bavarder avec Roxane ? Merci. Justement Roxane ! Dites-moi un peu. Peut-on expliquer la beauté d’une œuvre ?

–  Mais j’en sais rien, moi !

–  Louis ?

–  Je peux dire ce que je pense ?

–  Quelle question !

–  Regardez Roxane ! On peut tout à fait expliquer pourquoi c’est une belle fille.

–  Sale con !

–  Isabelle, s’il vous plaît ! Modérez vos propos. Pas de grossièretés en cours.

–  Elle est tout de même canon, Roxane !

–  Si tu continues, je vais te foutre sur la gueule !

–  Xavier ! Vous vous calmez. Louis ! Vous arrêtez de provoquer les gens. Ça nous rendra service à tous. Qu’y-a-t-il Leïla ?

–  On ne peut pas laisser Louis parler de cette manière. C’est indigne !

–  Vous avez raison. Mais au lieu de condamner sans appel votre camarade, voyons s’il n’y a pas une leçon à tirer de ses mauvaises plaisanteries, d’autant qu’elles sont très communes comme vous le savez. Il vaut toujours mieux expliquer les choses que les draper dans la morale pour les cacher aux regards.

–  Vous n’allez tout de même pas défendre Louis ?

–  Rappelez-vous, Isabelle. Expliquer, ce n’est ni condamner ni défendre. Il s’agit seulement de se montrer rationnel. Reformulons la remarque de Louis. Qu’est-ce qui distingue la beauté d’un être humain de celle d’une œuvre d’art ? Sami ?

–  L’une est artificielle, l’autre est naturelle.

–  C’est juste. Mais nous l’avions déjà noté au début du cours. Cherchons un autre critère. Quand vous dites d’une fille qu’elle est belle, est-ce que votre jugement est désintéressé ?

–  Je ne comprends pas la question, Monsieur.

–  Si vous trouvez qu’une fille est belle, c’est parce qu’elle vous plaît ?

–  C’est sûr.

–  Elle est donc belle parce que vous la désirez, et non l’inverse.

–  Oui. Enfin je crois bien.

–  C’est votre désir qui détermine votre jugement. C’est en ce sens que votre jugement de goût est intéressé.

–  Vous voulez dire que je ne suis pas objectif ?

–  Exactement. Maintenant que se passe-t-il quand nous contemplons une œuvre d’art ? Philippe ?

–  C’est pareil, Monsieur. On n’est pas objectif.

–  Justement non. Ce n’est pas la même chose. Peut-on dire que vous désirez une œuvre d’art ?

–  Je ne comprends pas votre question.

–  Si un tableau vous plaît, est-ce que vous avez pour autant envie de l’embrasser ? Par exemple cette fameuse Joconde ! Est-ce qu’on aimerait la prendre dans ses bras ? Est-ce que c’est à cela qu’on pense quand on la regarde ? Xavier ?

–  Moi, je la trouve pas très belle, la Joconde !

–  Vous n’aimiez déjà pas Guernica. Il n’y a pas beaucoup de choses qui trouvent grâce à vos yeux.

–  Si ! Les belles voitures !

–  Ah ! Voilà les voitures ! Je me disais bien aussi qu’elles manquaient au tableau. OK. Quand vous affirmez que les voitures vous plaisent, c’est parce que vous avez envie de les conduire ?

–  Si je pouvais m’acheter une Maserati, ce serait le bonheur sur terre.

–  Bien. On va y arriver. Donc ce n’est pas sans raison que les voitures vous plaisent.

–  Ça ! On peut le dire.

–  Et une œuvre d’art ? Comparez. On ne peut ni l’embrasser ni la conduire. Elle ne nous nourrit pas davantage. Elle nous plaît donc d’une manière très différente qu’une voiture ou une belle femme. C’est précisément la thèse de Kant qui affirme que le beau est ce qui nous plaît de façon désintéressée.

–  Oui Cécile ? Je vous écoute.

–  Je ne comprends pas ce que peut être un « plaisir désintéressé ».

–  C’est en quelque sorte un plaisir qu’on n’attend pas. Mais qu’est-ce que c’est encore ?

–  C’est l’alarme, Monsieur !

–  Oui, je l’entends comme vous. Mais ils ne vont tout de même pas nous faire évacuer le lycée toutes les semaines. Ça doit être une fausse alerte.

–  Si la dernière fois, c’était un exercice, c’est que c’est la bonne fois cette fois-ci !

–  Pardon ?

–  Le lycée brûle pour de vrai !

–  Anaïs s’il vous plaît ! Allez voir dans le couloir ce qui se passe.

–  Vous n’entendez pas, Monsieur ?

–  Tout le monde est déjà dans le couloir ! Sauve qui peut ! Tous dehors. Au feu !

L’alarme avait été déclenchée par des élèves laissés sans surveillance. Il fallut un peu de temps pour s’en apercevoir. Alors que la plupart des classes se trouvaient déjà dans les escaliers, nous vîmes surgir le proviseur-adjoint suffocant de colère qui venait nous donner l’ordre de regagner immédiatement nos cours.

Gilles Pétel
Diogène en banlieue