Glissades intempestives

Chanson de gestes –oubliés, mis au rebut, injurieux, réprimés, automatiques, de séduction– lexique muet qui dit nos nouvelles manies, nos censures corporelles, nos abandons, nos égarements…

trottinette
© Marie-Christine Vernay

Jouet d’antan pour enfant sage, la trottinette est devenue la reine des trottoirs, balayant tout sur son passage et obligeant le piéton désarmé à anticiper l’accident en titubant de gauche à droite dans des glissades peu élégantes. Trottiner gentiment n’est plus de mise et les trotteurs écolos obligent le passant à se garer ou à entrer en collision. Ce n’est pas très gentil.

Le jeune garçon était bien enveloppé et son postérieur aurait pu amortir le coup. Mais son vol plané l’a directement projeté sur un pylône mal placé. Une bosse sanguinolente s’est développée sur son front alors qu’il sanglotait en silence, juste en secouant les épaules. Il semblait si navré que nous n’eûmes pas l’outrecuidance de nous moquer de lui, de le narguer, de nous réjouir de sa mésaventure. “Bien fait, tiens ! ça t’apprendra  à faire le mariole sur les trottoirs.” Non, nous n’eûmes pas le courage de l’insulter même si l’envie ne manqua pas. Car les nouveaux glisseurs peu urbains de son genre envahissent notre espace de marche déjà fort étroit et dont le tracé est de plus en plus hasardeux en raison de mille obstacles (déjections d’animaux, bouteilles cassées, feuilles qui, sous leur belles couleurs automnales, cachent leur perfide verglas, chaînes et plots destinés à contrôler le stationnement des véhicules motorisés…). Nous ne marchons plus, nous esquissons en permanence des glissades, à gauche, à droite, qui n’ont pas la grâce de celles d’un Fred Astaire mais nous donnent l’air de tituber comme si l’on sortait tout droit d’un troquet, très imbibés.

Les rollers ont fait leur temps, se déversant encadrés par des moniteurs chevronnés. La trottinette maligne, simple jouet pour enfants inoffensifs trône désormais en première place des dangereuses carrioles. Les accidents en forte augmentation ne touchent pas seulement les conducteurs “tendance écolo” et c’est bien regrettable. Le piéton désarmé qui ne pratique pas la glisse se tient désormais sur ses gardes. Dès qu’il entend le bruit de ferraille et de roulettes s’approcher derrière lui, il lui faut deviner si le trotteur va le dépasser sur la gauche ou sur la droite. Il mise et, en général, il perd et c’est la collision. Ce que ne sent pas la trottinette qui poursuit son chemin mais ce que le mollet du brave piéton retient. De face, il est plus facile de pratiquer l’art de l’esquive. Ce qui n’évite pas de se tamponner à force de politesses – “Je vous en prie, passez”, “Non, allez-y” – à gauche, à droite, et là c’est l’embrassade garantie mais pas forcément souhaitée, sauf cas exceptionnels qui nous ont permis quelques belles rencontres qui se terminaient au troquet d’où l’on sortait en titubant, très imbibés de désir.

Mais revenons à notre engin à la mode écolo. Fut un temps où la trottinette était un jeu d’enfant qui, inévitablement, créait un déséquilibre corporel, favorisant la musculature d’une jambe plus que de l’autre. Celle qui est attachée à l’outil de glisse est la plus sollicitée, raide comme un bâton, portant tout le poids du corps. L’autre batifole, plus libre, plus souple, même si parfois, elle doit donner du sien pour des freinages d’urgence. La trottinette qui peut même être équipée d’un moteur – et nous avons vu des directeurs de théâtre en faire leur moyen privilégié de déplacement urbain – n’est plus un jouet. Elle trace la voie directe des urgences hospitalières. C’est beaucoup d’éclats pour un peu de glisse. Trottiner, qui fut un mot si charmant qui donnait le rythme et permettait d’arpenter le trottoir sans trop de risques, a radicalement changé de sens. À notre grand regret. Alors bien fait pour la bosse !

Marie-Christine Vernay

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