Se donner le bras (ballant)

Chanson de gestes –oubliés, mis au rebut, injurieux, réprimés, automatiques, de séduction– lexique muet qui dit nos nouvelles manies, nos censures corporelles, nos abandons, nos égarements…

Les bras se balancent cherchant une occupation. Posés sur les genoux pour ne pas s’agripper ailleurs, cherchant à repousser l’assaut des mains qui tentent de choper le porte-monnaie ou autre, surtout depuis que #BalanceTonPorc met en garde, les membres supérieurs s’ennuient. Fut un temps où, dans le bus, sans doute dans les années 1970, il était d’usage d’attraper la main du nigaud entrepreneur et de la lever devant l’assemblée des usagers des transports en commun en criant « Elle est à qui la main ? ». Autre souvenir, nous étions toujours dans le bus avec Raymonde, une habile couturière, lorsque sollicitée par une main indélicate, elle lui planta une aiguille très dissuasive.

Mais là n’est pas le sujet qui nous préoccupe. Nous avons guetté jusqu’à la sortie des églises ce geste qui semble disparaître à tout jamais, dernier vestige d’une prétendue galanterie, galanterie quand même : cette main posée délicatement sur un avant-bras. Se donner le bras appartient désormais au répertoire d’Humphrey Bogart, de Lauren Bacall, de Michèle Morgan et de Charles Boyer. Les derniers résistants que nous avons eu la chance de croiser sont des Espagnols, des Sévillans, des couples du coup complètement atypiques, la femme ayant une main libre pour s’éventer et l’homme saluant la compagnie tout en donnant l’appui. Cet appui n’est justement pas appuyé. La légèreté est de mise. Il ne s’agit pas de peser, sauf si l’on est blessé, mais juste de faire contact pour afficher une certaine désinvolture.

Rien de complexe dans cet équilibre à deux. On est loin de la très difficile « Danse des petits cygnes » du fameux Lac des cygnes où quatre danseuses se tenant par la main doivent mener à bien un quatuor où chaque pas non rythmé peut mettre en danger l’harmonie, jusqu’à la chute. Non, se donner le bras n’est pas un morceau de bravoure. Nous nous tairons sur les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics qui, eux aussi, s’en sont allés se planquer chez eux avec leur pack de bière que l’on reconnaît au doux bruit des bouteilles qui s’entrechoquent, toujours dans le même bus. Se donner le bras est désormais réservé aux seniors, aux vieux qui peinent à marcher, surtout lorsqu’ils sortent des pubs. L’appui est important et le geste des auxiliaires de vie, des aide-soignantes est utile mais nullement chéri. La première dame de France, Brigitte Macron, a fait de même. Dans les rues new-yorkaises, le 19 septembre 2017, elle s’est accrochée au bras de son directeur de cabinet Pierre-Olivier Costa pour faire le trajet à pied, juchée sur des escarpins noirs à bouts pointus afin d’atteindre le siège des Nations Unies où son époux devait prononcer un discours. Le « macronisme » est loin du romantisme au sens où ce mouvement s’opposa au classicisme. Le geste n’y est jamais gratuit.

On retourne donc à l’élégance amoureuse de Lauren Bacall et Humphrey Bogart et à leurs bras enlacés, les mains glissées sur des tissus de choix, une façon de se blottir pour mieux affronter le monde.

Marie-Christine Vernay
Chanson de gestes