Voltaire gentil, Voltaire muet

Si, par malheur, vous avez traversé par temps de pluie une place récemment réaménagée par les travaux publics parisiens, vous me comprendrez : tenir debout sur ces revêtements étrangers à toute humidification automnale est digne d’exploit. Les dalles de faux marbre prolifèrent, sans doute pour attirer le Chinois de passage qui y retrouve l’esthétique toc des entrées d’immeubles géants de Pékin ou de Shanghaï. Les nouveaux planchers en “bois authentique” ressemblent quant à eux à des savonnettes qui vous précipitent aussi sûrement face contre terre qu’ils impressionnent les touristes sans gluten voulant faire de Paris une capitale écologiquement compatible.

Passant de la pyramide du Louvre à sa place Carrée, il m’arriva ce qui devait m’arriver : les fesses sur les plaques de faux marbre noir glissantes, puis le coude endolori par un choc attendu mais sévère. C’est alors que j’eus une vision que je pris pour un effet de mon imagination contrariée par la chute : devant moi, tandis que je me relevais péniblement, se tenait Voltaire en personne, souriant gentiment. Quelque commisération devant mon triste sort ? Je retombai derechef. C’est assis sur le sol mouillé que, m’étant frotté les yeux, je considérai le grand homme.

C’était bien lui, pas de doute, statufié : dans la galerie de ce qu’on appelle la cour Marly, me dominant d’une demi-douzaine de mètres, entre Racine et Bourdalou, se dresse la statue de Voltaire. Mais il est bien assagi le pauvre : sa pierre est beige, quasi immaculée, alors que celle de ses voisins s’est depuis longtemps parée d’un sombre gris. Ses yeux sont bienveillants et son sourire fait signe vers celui du curé d’Ars, prêt à accueillir large les ouailles égarées dans Paris livré aux vacanciers de la Toussaint. Même son nez est devenu rond. Mais où est passé l’acerbe philosophe poursuivant tout infâme calotin de ses traits piquants ?

Un agent de sécurité du Louvre, inquiet par ma station assise prolongée, venu à ma rescousse et voyant mon perplexe regard en contre-plongée me confie en m’aidant à me relever : “Ils viennent de le remettre. Il est beau comme ça, non ?”

C’est alors que, en un éclair, je me souvins que, passant ici même dans d’identiques conditions climatiques, et victime déjà d’un premier gadin, j’avais vu il y a quelques années un tout autre Voltaire. L’œil vif, le trait acéré, un sourire ironique aux lèvres, il était maintenu en cage sous un filet, qui le couvrait entièrement et dont les grosses mailles méchantes laissaient dérisoirement percer un appendice nasal tout à fait pointu. Faisait-il toujours si peur ? Etait-ce l’infâme qui tenait sa revanche, deux siècles et demi après les saillies sarcastiques voltairiennes ? Ou croiyait-on vraiment qu’on voudrait le voler pour en faire un bûcher dans une des républiques fondamentalistes qui se mettaient à proliférer à travers la planète ?

Montaient à ma conscience, pêle-mêle, tous les combats contre la censure, pour la laïcité, les batailles pour la liberté de la presse, les appels à la tolérance, et je me disais que oui, effectivement, Voltaire pouvait encore faire peur à beaucoup. N’a-t-il pas encore fait un coup éditorial et vendu plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires de son Traité sur la tolérance (1763) à travers le monde après les assassinats de Charlie Hebdo en janvier dernier ?

Il est d’autant plus intolérable d’avoir raté sa restauration et de figer ses traits acerbes dans la niaiserie. Quel est l’artiste officiel qui a ainsi désœuvré pour dénaturer Voltaire en le rendant gentil ? Mieux vaut cent fois le jeter sous le filet. “On craignait les chutes de pierres”, m’informe mon ange gardien sécuritaire. Mais au moins il était dangereux. Sans doute est-ce le destin des grands esprits des Lumières : ils ne nous redeviennent dangereux que lorsque la philosophie se transforme en projectiles du présent. Avec ce néo-philosophe assagi, Callas, où est ta victoire ? Comme si l’entreprise de nettoyage de Paris avait réussi à faire taire la voix qui pouvait justifier le blasphème au nom de la tolérance. Voltaire nous est devenu muet, comme toutes les statues qui l’entourent.

Antoine de Baecque

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