Désembouteiller nos cimetières

Faits divers, carnets mondains, nécrologies, publicités, potins et autres bruits du monde…

Jérémie Decker, depuis notre dernier entretien, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Nous avons souhaité vous inviter pour évoquer différents sujets d’actualité, notamment votre soutien aux associations qui luttent pour empêcher la destruction de la Butte rouge. Mais tout d’abord, comment avez-vous traversé cette période si difficile ?

Pour vous parler franchement, l’état du monde m’inquiète, mais personnellement de quoi pourrais-je me plaindre ? Je passe la plus grande partie de l’année, loin du tumulte, dans la grande cabane que j’ai construire moi-même dans les arbres. J’y travaille les fenêtres ouvertes en écoutant le chant des oiseaux. J’ai un jardin potager et un verger. Un ruisseau coule au fond du jardin. Et je me rends de moins en moins à Paris. Quand mon travail m’y appelle, je loge à l’hôtel ou chez des amis. Depuis deux semaines, je profite d‘un petit pavillon de Montrouge, dans le quartier des écrivains, à deux pas du cimetière parisien de Bagneux. J’y vais d’ailleurs souvent me promener, lire et rêver. On y est tranquille, il n’y a quasiment jamais personne. Vous le connaissez peut-être ?

Un projet révolutionnaire pour le cimetière de Bagneux

Non, je n’ai jamais eu l’occasion de le visiter.

Je vous le conseille. Il a été créé en 1886 et de nombreuses espèces d’arbres y ont été plantées. Le cimetière est traversée par des avenues aux noms délicieux. Ormes de Pumila, noisetiers de Byzance, tulipiers de Virginie, érables champêtres, frênes mono-phylles, féviers d’Amérique et j’en passe. Ce pourrait être un jardin magnifique.

Pourrait ! Que voulez-vous dire ?

Comme je viens de vous le dire, j’y passe beaucoup de temps, toujours avec plaisir… et pourtant il m’a toujours semblé qu’il y avait un je-ne-sais-quoi qui clochait, quelque chose en trop qui empêchait que l’on soit totalement satisfait.

Et vous avez trouvé la cause de cette insatisfaction ?

Eh bien oui, et je vais peut-être vous surprendre, ce qu’il y avait en trop dans ce cimetière, c’était… les tombes !

Vous me surprenez. Leur présence dans un cimetière n’est pourtant pas totalement incongrue !

Pourtant, en y regardant bien, toutes ces pierres tombales, rutilantes, toutes plus laides les unes que les autres – je mets à part quelques anciennes sépultures qui méritent d’être conservées – me faisaient penser soudain à un immense parking  ! Un parking dont toutes les voitures seraient abandonnées – souvent pendant des années – par leurs utilisateurs, sans jamais être mises à la fourrière.

?

C’est alors que j’ai eu une illumination.

Encore une de ces fameuses idées qui nous surprennent si souvent chez vous ?

En tout cas une dont je m’étonne que personne ne l’ait eue avant moi.

Et quelle est-elle ?

Simple et évidente. Vous savez comme moi que les proches des défunts ne viennent que très rarement les saluer, le jour anniversaire du décès ou pour le jour des morts. Certaines tombes ne sont pas visitées pendant des années. Alors à quoi bon laisser les pierres tombales en place ?

Que proposez-vous donc ?

Je propose qu’après chaque enterrement, les pierres tombales soient remisées dans un immense « parking », où, soit dit en passant, elles seront à l’abri des intempéries. La veille de chaque visite, les personnes désireuses de se recueillir sur la tombe familiale ou d’un proche n’auront qu’à en faire la demande. Un service de « tombaliers » assurera la mise en place de la pierre avant l’ouverture du cimetière. Elle sera à nouveau rangée après la fermeture, jusqu’à la visite suivante. Le but final étant qu’une grande partie de l’année, le cimetière devienne un véritable jardin. Il sera aussi proposé un système de location à ceux et celles qui ne tiennent pas absolument à être les propriétaires d’une pierre tombale. Plus économique et plus respectueux de l’environnement, puisque limitant l’exploitation des carrières, cette option devrait connaître un grand succès à l’avenir. En outre, sa mise en œuvre serait extrêmement simple, la plaque au nom du défunt ou de la défunte serait fixée, le temps de la visite, sur la pierre de location.

Vous avez décidément tout prévu !

Une autre possibilité sera offerte aux proches, du moins à ceux et celles qui ne sont pas des acharnés de la pierre tombale, des forcenés du marbre (rires). À la place de l’objet encombrant et indésirable, conseillé.e.s par les jardiniers, ils (ou elles) pourront planter un arbre à la mémoire du (ou de la) cher.e disparu.e.* Si un jour vous avez l’occasion de visiter ce cimetière, vous verrez que de magnifiques arbres, le plus souvent des cyprès, poussent sur certaines tombes. Allons dans ce sens, redonnons sa place à la nature, que ces lieux soient des lieux de vie !

Quelle belle idée et quel enthousiasme** !

Propos recueillis par Germaine Palarge
Choses revues

*Quelle plaie cette écriture inclusive !

** Et avec tout ça, nous n’avons pas abordé le sujet pour lequel nous avions souhaité interviewer le grand architecte : son combat en faveur de la conservation de la Butte rouge.