Chanson de gestes –oubliés, mis au rebut, injurieux, réprimés, automatiques, de séduction– lexique muet qui dit nos nouvelles manies, nos censures corporelles, nos abandons, nos égarements…
La main flottait, prenant appui sur l’air ambiant. Les ongles étaient fraîchement manucurés, baignant dans un halo de fumée. Le poignet était libre et l’os pisiforme rond. La cigarette ne pesait rien ou si peu, tenue avec négligence ou insouciance. Les feuilles de tabac se moquent bien de l’automne… Aucune tension dans l’élégance de ce geste si doux qui laissait se consumer un sixième doigt. Des mains ainsi occupées à peu de labeur, on a vues. Elles ont marqué le cinéma, pris la lumière. Elles disaient discrètement l’émancipation de la femme, non sans séduire, prometteuses d’un autre toucher. Dans le cendrier choisi avec soin, les mégots écrasés portaient la trace du rouge à lèvres.
Lauren Bacall, Juliette Gréco, Pina Bausch, Marguerite Duras, Carmen Amaya ont manié la cigarette comme d’autres manient l’éventail, lui aussi en voie de disparition tragique. Désormais, on pipe plastique. On vapote avec au bout des lèvres des engins prêts à vous démonter le poignet. L’objet, sur lequel visiblement aucun designer n’a daigné se pencher, est d’une laideur absolue. Que Dieu soit un fumeur de havanes, personne n’en a cure. Et la gitane crame dans son paquet bleu. Tati remballe sa pipe, les affiches qui vantent la volute sont décrochées. Pour sa plaquette de saison, le T2G, Théâtre de Gennevilliers souhaitait mettre à sa une la photo de Claudine Doury où la belle Tania-Maria Alcocer osait fumer la bouche rouge violine laissant échapper un léger nuage. Le Théâtre a dû se résoudre à la planquer à l’intérieur du document.
La cigarette qui faisait volontiers mauvais genre est devenue une provocation, un interdit, la preuve irréfutable que l’homme fait du mal à l’homme, ce que la société du bien être a imposé avec sa kyrielle d’injonctions thérapeutiques, de mises en garde, de slogan : “la cigarette tue”. Mais qui tue la cigarette et à quel titre ? Pour lancer le marché des vapoteuses ? Elles n’ont guère de succès et l’on comprend vite pourquoi. Elles sont hideuses. Qui peut tomber sous le charme d’un fumeur (euse) de vapoteuse ? Glaciaux, dessinés à la hâte, lourdes, laissant apparaître dans un réservoir à vue un liquide sirupeux, glauque, jaunasse, les succédanés de la cigarette ressemblent à des armes lourdes. Comble du malheur, il faut les recharger, la batterie est faible.
On pipe dans des grosses seringues faites pour abattre des vaches. Imaginons Lauren Bacall munie de l’engin… c’est à couper le souffle et la fin du cinéma.
Marie-Christine Vernay
[print_link]
0 commentaires