Sapin

“2017, Année terrible” : chaque semaine, une petite phrase de la campagne des présidentielles passe sous l’hugoscope. Car en France, lorsqu’il n’y a plus rien, il reste Victor Hugo.

François Hollande et Bernard Cazeneuve sont au pied du grand sapin de Noël qui vient d’être érigé dans la cour du palais de l’Elysée. Le président semble extatique, le Premier ministre soucieux.

Sapin de NoëlHollande : C’est un bel arbre, hein Bernard ? Onze mètres de haut, vingt-deux ans d’âge. Cette année, tu as vu, j’ai choisi la couleur rouge pour la déco. Tu crois que les gens vont capter le signal politique ?

Cazeneuve : François, il y a plus urgent. La nouvelle de la profanation du caveau de Victor Hugo ne va pas tarder à atterrir dans les médias. A l’Intérieur, ils m’ont dit qu’un petit site à la con s’apprêtait à sortir l’affaire. Délibéré je crois, ou quelque chose dans le genre. Constance Rivière a-t-elle préparé un communiqué, au cas où ?

Hollande : C’est un Nordmann, une variété de sapin qui est réputée pour conserver plus longtemps ses aiguilles. Il vient du Morvan. Savais-tu que le Morvan produisait un quart des sapins de Noël français ? Le nôtre pèse deux tonnes et a quatre mètres cinquante d’envergure. Bernard, nous avons le plus beau sapin du monde !

Cazeneuve : N’empêche que l’enquête piétine, on va passer pour des crétins des Alpes. Faire de la figuration pendant cinq mois c’est déjà pas terrible, mais se faire faucher Victor Hugo alors là c’est le pompon. Il faut immédiatement allumer un contre-feu, François. Et si tu annonçais que, finalement, tu as choisi de te présenter à la présidentielle hors primaire ? Au point où on en est …

Hollande : Mon ennemi, c’est la finance, mais les sapins sont mes amis. Tous les sapins ! Tu sais que je donne un petit nom à chacun de mes arbres de Noël ? Celui-là, je crois que je vais l’appeler Sapounet.

Cazeneuve : Ou alors on pourrait demander à l’administrateur du Panthéon de déclarer que les travaux d’entretien du bâtiment ont nécessité de transférer provisoirement la dépouille vers les réserves. Peut-être qu’ils ont des réserves de Grands hommes quelque part dans une cave, non ?

Hollande : J’ai rencontré ce matin le type qui a planté le sapin. Il m’a dit qu’en l’abattant, il avait eu un petit pincement au cœur car figure-toi qu’il se souvenait du moment où il avait planté l’arbre, il y a vingt-deux ans ; il avait même dû nettoyer toute la parcelle avec une débroussailleuse, le brave homme !

Cazeneuve : Ou bien on fait coffrer un mec au hasard en prétendant qu’il a avoué avoir balancé les restes de Hugo dans la Seine, et voilà, fin de l’histoire. N’importe quel zadiste de Notre-Dame-des-Landes pourrait faire l’affaire, je pense.

Hollande : Ils nous l’ont amené par péniche depuis Auxerre. Sapounet a franchi trente-quatre écluses et traversé quatre départements, tu te rends compte ? Ca a pris quatre jours. Mais tout ça vachement écolo, bien sûr : avec le transport fluvial, il y a deux à quatre fois moins de carburant consommé par tonne transportée que par voie terrestre, et donc deux à quatre fois moins d’empreinte carbone …

Cazeneuve (énervé) : Eh ! Oh ! Débranche deux minutes de ton sapin, François, reviens sur terre s’il te plaît.

Hollande : Ah non ! Regarde comme il clignote ! Deux kilomètres de guirlandes électriques avec des ampoules à LED basse consommation, quatre mille objets de décoration recyclables. Cette année, je leur ai demandé de jouer sur les matières, les brillants, les pailletés, avec des matériaux résistants à la pluie, au froid et au vent. Et hop, dans un mois, on recycle tout ça, on broie le sapin, on le composte, et adieu Sapounet !

Cazeneuve : Alors Victor Hugo, tu t’en fous complètement ?

Hollande (déclamant) : Nous secouons sur ceux qui sont les parricides le noir trousseau de clefs de l’enfer entr’ouvert ; pas plus que le sapin ne cesse d’être vert, pas plus que le soleil ne renonce au solstice, nous n’oublions l’honneur, le droit et la justice !

Cazeneuve (faisant un signe de la main à deux types en blouse blanche derrière lui, seringue à la main) : Bon, allez-y les gars. Vingt milligrammes de Tranxène, non peut-être plutôt trente, et après vous le couchez dans le salon des Aides-de-camp, comme hier. Et que quelqu’un m’éteigne ce sapin à la con !

Édouard Launet
2017, Année terrible

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