Castellucci et la face sombre de l’Amérique

Mais de quoi ça parle ? Une partie du public de la MC 93 s’est posé la question, pendant et à l’issue de Democracy in America, le nouveau spectacle de Romeo Castellucci. Une perplexité souvent doublée d’agacement, soit qu’on soupçonne de s’être fait couillonner par un bonimenteur expert en images et musiques choc, soit – l’un n’est pas contradictoire avec l’autre – qu’on ait l’impression d’être exclu du champ des initiés par un artiste qui en sait plus que la plupart des spectateurs et le leur fait sentir. Pas sûr que Castellucci mérite ces réactions épidermiques. Après tout le « Mais de quoi ça parle ? » est aussi un des fils conducteurs de son spectacle, et le sujet unique des trois premières séquences.

Du livre de Alexis de Tocqueville dont il s’est « librement inspiré », le metteur en scène italien ne donne à lire que les trois mots de son titre en anglais, DEMOCRACY IN AMERICA, via dix-huit danseuses en uniforme militaire blanc de gala, qui portent chacune un drapeau où figure une des dix-huit lettres. Des lettres qu’il s’amuse ensuite à mélanger, en un numéro virtuose de ballet anagrammatique : à plusieurs reprises, les danseuses se croisent, se divisent, se rassemblent, puis s’arrêtent et déploient leur étendard. Ce qui, de mémoire, donne : « MERCY INCOME ARCADIA » ou encore « CORNY CRIME ACADEMIA ». La liste potentielle est longue, plus encore si l’on se met à retirer une lettre – « DIARY CREAM COCAINE » –, puis d’autres ; le metteur en scène ne fournit que quelques exemples, terminant, toujours en retranchant des lettres, par une liste de pays : « YEMEN », « INDIA », « IRAN », etc. Un mot peut en cacher un autre ; inutile de surinterpréter le jeu, qui tient d’abord de la mise en éveil.

La deuxième séquence, qui fait appel à des voix enregistrées, s’intéresse à la glossolalie, c’est-à-dire au fait de parler dans une langue inconnue. Un « don » étroitement lié à l’histoire du christianisme et aux pratiques mystiques de la religion, dont les églises pentecôtistes américaines sont friandes.

La troisième séquence met aux prises deux indiens d’Amérique, qui s’opposent en langue okibwe – l’information figure dans le programme – surtitrée, sur l’opportunité d’apprendre ou non l’anglais. « Ça ne sert à rien, dit en substance l’un, leurs mots ne désignent pas la même chose que les nôtres ». « Il n’est jamais inutile d’accroître sa connaissance », répond l’autre.

Résumons : il existe d’autres mots sous les mots ; il existe une langue incompréhensible parlée par certains, qui la présentent comme étant la langue de Dieu ; Indiens et colons européens ne parlaient pas seulement des langues différentes, ils ne parlaient pas de la même chose. Pas si mal pour un début de spectacle sur l’Amérique, « inspiré » de Tocqueville.

© Guido Mencari

La suite rejoint des obsessions déjà explorées par Castellucci, notamment les variations autour du sacrifice d’Isaac et du meurtre/viol de l’enfant par le père. Ou de l’abandon par la mère : ici, Elizabeth, paysanne puritaine réduite à la dernière extrémité de la misère, se résout à vendre son bébé et à braver la loi divine. Debout mais comme écrasés par le vide et la noirceur – une image qui peut renvoyer à L’Angélus de Millet –, ils forment avec son mari un couple « fondateur » simultanément terrifié et terrifiant. L’Amérique qui intéresse Castellucci est une Terre promise singulièrement inhumaine. C’était déjà le cas dans Le Voile noir du Pasteur, un spectacle inspiré d’une nouvelle de Nathaniel Hawthorne. Dans un entretien, réalisé par Jean-François Perrier et publié dans le programme, l’artiste italien explique : « Je suis fasciné par la sévérité, l’interdiction, formulée dans le Décalogue, de toute image, de toute forme de beauté esthétique, la dureté, de cette société qui vit dans un rapport étroit avec l’Ancien Testament. Aujourd’hui, il y a encore dans la société américaine, mais aussi dans nos sociétés occidentales, un rapport très fort avec ce texte dans lequel la loi et la violence justifient l’oppression. »

C’est autour de cela que s’articulent les images – les tableaux – de Democracy in America, dont la beauté floue, répétitive, obsessionnelle, renvoie à d’énigmatiques scènes primitives – sorcières de Salem, Ku Klux Klan, lynchage, transe…–, suite de visions qu’il n’est pas toujours facile de reprendre à son compte. Dans un entretien pour Libération réalisé en juin 2008 pendant les répétitions de Purgatorio, l’artiste déclarait : « Tout ce que je fais a un rapport avec la catastrophe. Je fabrique des produits fragiles, qui peuvent se briser. Je ne veux pas utiliser de grands mots, mais le théâtre a un principe de mouvement. S’il devient un simple jeu de reconnaissance culturelle, s’il ne déplace rien, on est mort. La vraie catastrophe, ce serait que le courant ne passe pas avec les spectateurs. Mais ce serait encore pire si tout se passait gentiment. Humiliant pour tout le monde, une forme d’abdication. » La « fragilité », c’est peut-être ce qui manque à Democracy in America, tant Castellucci donne l’impression de maîtriser la forme, au risque de la figer, et de la rendre inhospitalière. Dans plusieurs de ses spectacles les plus mémorables – Inferno, Sul conceto di volto nel Figlio di Dio…–, les spectateurs trouvaient à s’identifier – à l’enfant, à la mère ou même au monstre dans Inferno ; au père, au fils, au Christ ou aux enfants dans Sul conceto… Ici, la porte est plus hermétiquement fermée. Mais sur un point au moins, Castellucci peut être rassuré : tout ne se passe pas « gentiment ».

René Solis

Democracy in America, de Romeo Castellucci à partir de Tocqueville, MC 93 de Bobigny (Festival d’Automne), jusqu’au 22 octobre.

© Guido Mencari

 

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