Les marcheurs de l’impossible

Chanson de gestes –oubliés, mis au rebut, injurieux, réprimés, automatiques, de séduction– lexique muet qui dit nos nouvelles manies, nos censures corporelles, nos abandons, nos égarements…

Nous les avons vus arriver de loin. Ils étaient plutôt âgés, du moins à la retraite, et ils ont envahi les rues et le métro parisiens. L’allure fière, comme s’ils venaient de gagner la face nord d‘une montagne encore inconnue, ils allaient le pas sûr avec un équipement complet, des chaussures à la gourde, du sac à dos au podomètre. Renseignements pris sur ces marcheurs de l’impossible, notre considération bienveillante est retombée comme un soufflé servi trop tard. Ils sont de plus en plus nombreux et munis d’un vieux piolet retrouvé dans la cave et d’une paire de chaussures vaguement montagnardes. Nous avons décidé de les pister. Mal nous en a pris.

Direction le 12ème arrondissement de Paris, où point de Mont-Blanc ne figure. Nous nous sommes embarquée sur la Coulée Verte de Paris inaugurée en 1993, une sorte de GR urbain de 4,5 km qui va de la place de la Bastille au boulevard périphérique, porte de Montempoivre. Pour combattre l’environnement hostile, les marcheurs pensent à tout, prenant soin de bien ficeler leur bagage de survie, jusqu’à emporter des lampes de poche au cas où l’éclairage public viendrait à défaillir.

Peu habituée à ce genre d’exercice et surtout à saluer tous les trois pas nos amis marcheurs, comme si nous étions perdue en haute montagne, nous voilà contrainte de nous extasier devant un banal mur de pierres, de souffler sur un pont, d’entretenir une vague conversation : “ben, il fait froid aujourd’hui mais c’est TONIK”. Cela était dur mais pas dangereux. Le plus inquiétant est que ces piétons d’un nouveau genre se servent de bâtons, dits bâtons nordiques comme la marche éponyme. Après enquête, nous avons appris qu’aucun de ces sportifs de haut niveau n’avait encore osé attaquer l’ascension des quartiers nord de Marseille. Nous avions donc une chance de battre leur record.

Alors que nous étions perdue dans nos rêveries vengeresses, une bande nous invita à partager un menu frugal : des fruits secs arrosés d’eau. Car la bouteille accrochée au sac à dos n’a pas la couleur vinasse. Un corps sain dans un corset sain… Bref, nous avons décliné l’invitation, ce qui fâcha sérieusement le groupe. Nous avons pris les chemins de traverse en nous donnant pour objectif, repéré sur notre boussole, une épicerie arabe où nous abreuver. Épuisée, traquée par les bâtons nordiques, nous avons fait une pause sur un banc dévolu aux déclassés, aux déchaussés. Le sommeil nous prit et nous revint le tableau de Manet, Le déjeuner sur l’herbe, avec ses femmes dénudées et son pique-nique arrangé de belle façon. Personne ne peut comprendre cette niaque qui anime ces marcheurs urbains, cette crispation sur leurs visages, cette volonté de vaincre (qui et quoi ?). Yves Montand nous est alors venu en aide : “J’aime flâner sur les grands boulevards / Y’a tant de choses, tant de choses, tant de choses à voir… ”.

Marie-Christine Vernay

Imprimer Imprimer