Vocation

« Diogène en banlieue » : Heurs et malheurs d’un prof de philo aux confins du système scolaire.

Un ministre de l’Éducation nationale parlait il y a quelque temps de vocation pour caractériser le métier de professeur. Chacun sait pourtant que la vocation n’est qu’un simple cache-misère. Personne n’est appelé, comme le suggère l’étymologie latine du mot vocatio, à devenir professeur, ou quoi que ce soit d’autre d’ailleurs. Aujourd’hui, personne ou presque n’entend plus de voix. Dans un texte célèbre, Sartre explique comment nous donnons nous-même à notre choix de devenir avocat, professeur ou prêtre le sens d’une vocation dès lors que ce choix a été maintenu durant toute notre vie. Nous transformons notre liberté en destin. Bergson pour sa part parlerait ici d’illusion de la rétrospection. Quand j’examine mon existence afin de la comprendre, je crois voir dans mes orientations passées l’expression d’une nécessité, d’un destin ou d’une vocation là où tout m’apparaissait fragile, contingent et libre au moment où je prenais mes décisions. Après coup, tout nous apparaît toujours plus simple et à la fois plus lourd. Rétrospectivement nos choix nous apparaissent souvent évidents. Toute notre vie nous apparaît d’ailleurs après coup évidente comme si elle avait progressé en ligne droite alors qu’elle a suivi une courbe souple et riche la plupart du temps, brisée parfois.

Mais alors pourquoi parler de vocation ? Pourquoi entretenir l’illusion ? S’il y a peut-être encore quelques professeurs persuadés d’avoir été appelés à exercer ce métier, le gain de leur illusion est facile à calculer. Se croire destiné à l’enseignement permet d’étouffer les doutes ou les angoisses que l’on peut éprouver en début de carrière. Serai-je à la hauteur est une question que certains peuvent se poser. La vocation est rassurante. Elle flatte aussi l’orgueil. Si j’ai été appelé à devenir professeur (par qui et pourquoi sont des mystères qu’il vaut mieux ne pas pénétrer), c’est bien que j’ai été distingué, choisi ou élu alors que tant d’autres continuent d’errer. Certains enfin trouveront peut-être dans cette illusion le courage nécessaire à la préparation des concours d’enseignement dont la difficulté est connue.

Pourtant l’idée de vocation n’a plus le vent en poupe chez la plupart des professeurs comme dans les autres corps de métier. Ce n’est plus au fond le langage de notre société. Nous ne croyons plus à la force du destin. Pourquoi alors, encore une fois, un ministre emploie-t-il ce langage religieux qui est passé de mode ? Croit-il que le professorat ne soit qu’un sacerdoce ? Nous prend-il pour des prêtres ?

La réponse est moins drôle. Si un métier est une affaire de vocation, rien ni aucune difficulté surtout ne saurait empêcher ceux qui l’ont, la vocation, de s’y lancer. Mettre en balance la dégradation des conditions de travail et la grandeur de la vocation apparaît bien mesquin. De même, il est inutile de se soucier de la formation des professeurs. La vocation appelle et dirige : elle est à elle seule un stage de longue durée. De façon générale ce sont les réalités matérielles et le salaire notamment qui pâlissent devant l’éclat de la vocation. Enfin on voit que cette idée a l’immense intérêt de ne pas coûter un seul centime. C’est un coup de baguette magique qui règle à bon compte l’ensemble des problèmes rencontrés sur le terrain.

Il manque de candidat aux concours de recrutement. Il n’y a pourtant aucune raison de s’inquiéter. La vocation ramènera les jeunes vers le métier. Et la messe est dite.

"Diogène en banlieue" : Heurs et malheurs d'un prof de philo aux confins du système scolaire. Chapitre 13: "Vocation". Par Gilles Pétel

 

Ce jour-là, à peine avais-je regagné ma salle de classe que j’entendis retentir la sonnerie de la récréation. Je prenais congé de mes élèves quand l’un d’eux s’approcha de moi, le sourire aux lèvres, pour m’apprendre que le cours suivant serait supprimé. Une information sur les carrières scientifiques, prévue de longue date, tombait avec une exactitude désarmante sur mes deux heures de philosophie. Je calculai rapidement qu’il ne me restait plus qu’une seule séance avant les prochaines vacances.

Durant une année scolaire, de nombreux cours sont appelés à être supprimés pour des raisons diverses. Ce sont d’abord les inscriptions en tous genres : cantine, sport, clubs de théâtre, de danse ou de cinéma si le lycée possède une salle de projection et un peu de matériel, examens, études supérieures. Par chance nous ne faisons plus les inscriptions au catéchisme. Quoiqu’il en soit, le professeur voit débarquer, durant notamment les premières semaines de l’année scolaire, un ou deux surveillants armés de fiches, de feuilles et de dossiers d’inscription. Les cours sont ensuite régulièrement annulés en raison d’une sortie pédagogique au musée d’histoire naturelle ou sur le site d’une zone industrielle par exemple ou d’un voyage scolaire dans les Alpes, bien que les professeurs hésitent de plus en plus à en organiser tant ils craignent, et à raison, les procès qui font suite au moindre incident. En cas d’accident grave, il ne paraît pas absurde d’envisager la prison à vie. Car si les professeurs n’ont plus guère de pouvoir, s’ils manquent également trop souvent de moyens, si enfin leurs classes sont surchargées, ils sont en revanche de plus en plus tenus pour responsables de tout. Du succès des enfants mais surtout de leurs échecs. Du flirt des ados, de leur comportement, du bruit qu’ils font dans les couloirs (Comment ! Vous ne pouviez pas les surveiller ? Nous n’avons évidemment pas d’autre occupation…), de leur accoutrement (Vous auriez pu lui demander d’ôter sa casquette).

Il reste qu’il se trouve toujours quelque bon samaritain pour organiser un voyage à Londres, une sortie à Paris ou encore la visite d’un tribunal. Ces activités périscolaires sont sans aucun doute très utiles aux élèves, mais elles finissent, mises bout à bout, par limiter de façon significative le nombre d’heures de cours. L’année s’écoule toujours plus vite qu’on ne le voudrait. Les programmes sont chargés et parfois délirants dans certaines disciplines où l’année de Terminale ne peut être rien d’autre qu’une année de « bachotage ». Enfin, quand arrive le mois d’avril, ce sont les différents oraux, épreuves anticipées, examens d’admission dans les écoles supérieures qui viennent à nouveau grignoter un emploi du temps déjà bien malmené. Il est rare en cette période d’avoir une classe au complet. Il manque un quart, voire une moitié d’élèves à qui il faudra tout réexpliquer lors de la séance suivante tandis que l’autre moitié sera ce jour-là absente.

Gilles Pétel
Diogène en banlieue

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