Canons

« Diogène en banlieue » : Heurs et malheurs d’un prof de philo aux confins du système scolaire.

Le séjour à Londres dont revenaient à peine mes élèves n’arrangeait pas la situation. Ils avaient tous l’esprit ailleurs et le corps excité. Les voyages sont une source d’émotions. Avec cela, ils étaient très contents. Ils sortaient presque de trois semaines de vacances et certains n’étaient sans doute pas loin de se demander ce qu’ils faisaient sur les bancs de l’école. Bien sûr, personne n’avait eu le temps de faire la dissertation sur l’art. Le sujet lui-même avait été oublié. J’eus un moment de découragement. Je ne voyais pas comment j’allais reprendre mon cours quand Louis lança une plaisanterie qui remit malgré lui la machine en marche. Je compris sur le champ qu’il était vain de se braquer sur la question des devoirs. L’essentiel était de retrouver le fil.

Diogène en banlieue: heurs et malheurs d'un prof de philo aux confins du système scolaire. Chapitre 18: “Canons”. Par Gilles Pétel
© Gilles Pétel

–  Monsieur ! On a vu de superbes filles à Londres. Elles sont drôlement canon les Anglaises !

–  Vous pourriez définir ce qu’est une beauté canon ?

–  Je ne sais pas. Tout ce que je peux dire, c’est que les Anglaises m’ont bien plu !

–  Vous ne répondez pas à la question. Pourquoi dites-vous de ces filles qu’elles sont canon ? Qu’est-ce qu’on appelle un canon de la beauté ? Oui, Charles ?

–  C’est un ensemble de règles.

–  Bien. Il serait donc possible de définir la beauté ?

–  Chaque époque a sa définition de la beauté. Les Égyptiens ne voyaient pas la beauté comme les Grecs.

–  Très bien, Charles. Oui, Louis ? Attention à ce que vous allez dire.

–  Sérieusement, Monsieur, si les choses sont belles parce qu’elles nous plaisent, comme vous dites…

–  Ce n’est pas moi mais Spinoza, entre autres, qui l’affirme.

–  Bon. Si Spinoza a raison, comment se fait-il que nous désirions tous plus ou moins les mêmes filles ?

–  C’est bien vu, Louis. Il faut donc admettre que ce que nous désirons, ce n’est pas seulement ce qui nous plaît mais aussi ce qui plaît aux autres. Comme vous l’avez noté, les filles « canon » plaisent à la plupart des hommes. Isabelle ?

–  Monsieur ! On est obligés de parler de ça ? Il n’y a pas des problèmes plus importants ?

–  Il y a certainement d’autres problèmes aussi importants mais celui-là l’est suffisamment pour qu’il nous retienne encore un peu. La beauté, c’est tout de même ce qui fait marcher les hommes, non ? Puis faites attention Isabelle. En règle générale ce qui existe mérite qu’on y réfléchisse. Et il existe de toute évidence des filles qu’on appelle, à tort ou à raison, canon. Qu’est-ce qu’on peut bien vouloir dire par là ? Moi, je ne trouve pas cette question sotte ou ennuyeuse. Ne croyez pas qu’il existe des questions relevées ou encore grandes et d’autres qui seraient vulgaires ou populaires. Par exemple il serait de bon goût de réfléchir à la beauté de La Joconde et il y aurait au contraire un manque de tact ou d’éducation à s’interroger sur la beauté des corps. Mais comment voulez-vous comprendre quelque chose à la beauté de La Joconde et des œuvres d’art de façon générale si vous ne vous êtes pas d’abord interrogés sur ces beautés qui défilent sous nos yeux ? Mais revenons à notre sujet. Ces filles qu’on dit « canon », est-ce qu’elles n’ont pas toutes un air de famille ? Ou un air de ressemblance si vous préférez ? Oui, Kevin ?

–  Vous parlez toujours de la beauté des filles et jamais de celle des garçons : est-ce que ce n’est pas une forme de préjugé chez vous ?

–  Vous avez raison de me le faire remarquer. Mais ce n’est pas chez moi un préjugé : c’est plutôt une façon commode et consensuelle de parler de l’objet du désir. On ne sait pas bien ce que c’est que l’objet du désir. C’est un peu mystérieux. On l’appelle « les filles », par paresse ou par commodité encore une fois. C’est bien sûr une commodité qui est socialement très chargée. Comme tout ce qui est commode pour la plupart des gens, c’est nécessairement incommode pour ceux qui n’entrent pas dans la majorité. Enfin, vous lirez Les yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras où on trouve une très belle page sur le lieu commun que vous dénoncez. L’essentiel, pour aujourd’hui, est que le problème reste le même. Quelque soit l’objet de notre désir, existe-t-il ou non une beauté normale ?

–  Pour moi, c’est évident. Il y a des filles qu’on trouve normales, d’autres non.

–  Antoine, vous pouvez préciser le sens que vous donnez ici à la notion de norme ?

–  Normales, normales ! Ça veut dire qu’elles sont dans la moyenne.

–  C’est juste. Mais cela signifie alors que les hommes comme les femmes désirent des êtres qui ne sont jamais extraordinaires, si vous me suivez ?

–  Pas tout à fait, Monsieur. Enfin si je comprends bien, une fille canon, c’est donc une fille qui n’est pas géniale !

–  Vous raisonnez bien, Antoine, même si le résultat vous paraît paradoxal. Mais ce n’est qu’une apparence. Il faut en réalité distinguer deux types de normes. La première, celle à laquelle vous et vos camarades faites allusion, est simplement quantitative. Elle exprime une moyenne. Si vous examinez les femmes ou les hommes qui ont le plus de succès, vous vous apercevrez que ces individus se ressemblent plus ou moins. La beauté qui suscite le désir n’est pas originale. Ou comme vous l’avez dit : elle n’est pas géniale, si nous prenons ce mot au pied de la lettre. Le second type de norme est qualitatif ou idéal. Une norme est ici une idée ou une règle qu’on impose à une réalité afin de la façonner ou de la redresser dans le cas des normes morales ou juridiques comme le sont les lois. La norme se veut alors rationnelle. Dans le premier cas la norme est extraite de la réalité, dans le second elle lui est imposée de l’extérieur. Dans le domaine des beaux- arts, l’analyse se complique encore. Rappelez-vous Le Radeau de la Méduse et ses cadavres plus vrais que nature. Le tableau est proprement extraordinaire. Ou original. Ou génial. Comme vous voudrez. Il nous montre une beauté. Et une beauté qui n’est pourtant pas désirable. C’est une beauté qui plaît sans qu’on cherche à la posséder. On peut parler ici d’un Idéal du beau qui s’incarne dans un exemple précis. C’est une sorte de norme rationnelle mais qui ne correspond à aucun canon. C’est un Idéal de beauté qui n’est pas définissable. On ne peut donc pas l’expliquer. Ainsi on peut bien dire de certaines filles ou de certains garçons qu’ils ou elles sont « canon », mais jamais d’un tableau et de façon générale d’une œuvre d’art. Une œuvre d’art canon, outre que l’expression nous fait sourire, ne serait plus une œuvre d’art mais un produit de consommation ou quelque chose dans ce goût-là. Oui, Isabelle ?

–  Quand vous dites que ce sont plus ou moins les mêmes individus qui suscitent le désir, est-ce que vous ne remettez pas en cause l’originalité de nos désirs ?

–  C’est très bien vu, Isabelle. Il est probable que nous désirions tous plus ou moins les mêmes choses, les mêmes objets, les mêmes corps. Le problème est de savoir pourquoi. Louis ?

–  Vous voulez dire que nous désirons ce qu’on nous dit de désirer ?

–  C’est probable. Oui, Xavier. J’ai entendu. La cloche vient de sonner. Mais avant de partir prenez votre cahier de texte et notez une nouvelle fois le sujet de dissertation. Je vous donne une semaine et pas un jour de plus.

Gilles Pétel
Diogène en banlieue

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