C’était une république, mais…

Kurt Gödel & Albert Einstein, Princeton, 1950 © akg-images/Imagno
Kurt Gödel & Albert Einstein, Princeton, 1950 ©akg-images/Imagno

L’Autrichien Kurt Gödel (1906-1978), qui dut s’expatrier aux États-Unis pour fuir le régime nazi, est unanimement reconnu comme le plus grand logicien du XXe siècle. Les “théorèmes de Gödel”, qui démontrent l’impossibilité des mathématiques à se démontrer elles-mêmes, sont devenus un ingrédient indispensable aux dîners en ville. Gödel était un personnage étonnant et génial, féru de philosophie et de science-fiction, mais tout à fait paranoïaque et incapable de gérer le quotidien. Lorsqu’il s’installa à Princeton, il eut la chance de trouver des amis sûrs, en l’occurrence Albert Einstein, qui écrivit e = mc2 mais gérait très bien son quotidien (par exemple, il n’utilisait jamais de crème à raser, mais du savon : “Pourquoi utiliser deux savons au lieu d’un ?” demandait-il. Essayez : ça marche très bien) et Oskar Morgenstern, inventeur de la fameuse “théorie des jeux” que les informaticiens, les stratèges, les financiers et les économistes utilisent à leur plus grand profit.

Gödel ne supportait pas la musique classique, “pathétique et énervante”, mais adorait Blanche Neige de Walt Disney, qu’il vit trois fois. Sa légendaire paranoïa se fixa sur les réfrigérateurs (sa cave en était pleine), qu’il accusait d’émettre des gaz toxiques. Non sans raison d’ailleurs, puisque les fluides frigorigènes ont depuis été identifiés comme les principaux coupables de l’amincissement de la couche d’ozone. Il mourut d’inanition, en toute logique, persuadé qu’on voulait l’empoisonner.

Quelques années plus tôt, Gödel s’était fait naturaliser américain, ce qui mit à rude épreuve son âme de logicien. Dans un excellent livre posant la question de ce que le physicien et prix Nobel Eugene Wigner appelait la “déraisonnable efficacité des mathématiques dans l’explication des phénomènes naturels”, et intitulé Dieu est-il mathématicien ?, à paraître en octobre 2016 aux éditions Odile Jacob, l’astrophycicien Mario Livio rapporte le récit que fit Morgenstern de la procédure de naturalisation de Gödel. Ce document lui a été confié par la veuve de Morgenstern, Dorothy, et il nous autorise à la reproduire ici. Tout lien entre cette petite histoire et la montée de l’extrême droite en Europe, ou avec les difficultés de la démocratie américaine avec un certain Donald, qui n’est pas celui de Walt Disney, serait pure coïncidence.

Nicolas Witkowski

 

C’est en 1946 que Gödel est devenu citoyen américain. Il me demanda d’être son témoin et suggéra comme second témoin Albert Einstein, qui accepta aussitôt. Einstein et moi nous demandions ce qui se passerait avant la procédure de naturalisation, et après.

Gödel, que je revis à plusieurs reprises avant l’événement, qui devait se dérouler à Trenton, commençait à se préparer soigneusement. Comme il était très consciencieux, il commença par s’informer sur l’histoire de la colonisation de l’Amérique du Nord. Cela le mena à l’étude de l’histoire des Amérindiens, de leurs tribus, etc. Il m’appela plusieurs fois au téléphone pour me demander des documents qu’il lut aussitôt. Beaucoup de questions se posèrent en chemin et bien sûr, un doute croissant se fit jour sur la fiabilité de ces histoires et ce qu’elles rapportaient.

Ensuite, pendant les semaines suivantes, il étudia l’histoire américaine, en se focalisant sur la Constitution. Cela le mena aussi à s’intéresser à Princeton, et il me demanda où était la frontière entre la commune et le canton. Je tentai de lui expliquer que cela était tout à fait inutile en l’occurrence, mais ce fut sans succès. Il persista à rechercher tous les faits qu’il ne comprenait pas et je lui fournis les informations nécessaires, y compris sur Princeton. Puis il se renseigna sur les élections communales, demanda qui était le maire et comment fonctionnait l’État. Il pensait qu’on pourrait l’interroger là-dessus et que, s’il ne savait pas comment fonctionnait la ville où il vivait, cela ferait mauvaise impression. Je lui dis que de telles questions n’étaient jamais posées, la plupart étant purement formelles et sans difficultés ; qu’on l’interrogerait peut-être sur le gouvernement du pays ou la Cour suprême. Il n’en continua pas moins sa recherche.

Se produisit alors quelque chose d’intéressant. Il me dit, très excité, qu’il avait trouvé des contradictions internes dans la Constitution, et qu’il pouvait prouver de façon parfaitement logique qu’il était possible à quiconque de devenir dictateur et d’installer aux États-Unis un régime fasciste, contrairement à l’esprit de la Constitution. Je lui répondis qu’il était très peu probable qu’une telle chose se produise, allant même jusqu’à admettre qu’il avait raison, ce dont je doutais fortement. Mais il n’en démordait pas et nous eûmes de nombreuses discussions à ce sujet. Je tentai de le persuader qu’il avait intérêt à ne pas aborder de tels sujets devant les examinateurs de Trenton, et j’en parlai à Einstein : il fut mortifié qu’une telle idée soit venue à Gödel, et lui dit à son tour qu’il ferait mieux de ne pas s’occuper de ces choses.

Les mois passèrent et la date de l’examen de Trenton arriva. J’emmenai Gödel dans ma voiture. Il s’assit derrière, et nous passâmes prendre Einstein chez lui, Mercer Street, puis prîmes la route de Trenton. En chemin, Einstein se retourna et dit : “Bon, Kurt, es-tu vraiment bien préparé pour l’examen ?” Évidemment, la question énerva au plus haut point Gödel, ce qui était exactement ce qu’attendait Einstein, amusé de voir son visage furibond. À Trenton, nous fûmes conduits dans une grande salle. Alors qu’ordinairement les témoins sont questionnés à part, on fit exception à cause de la présence d’Einstein, et on nous demanda de nous asseoir tous les trois, avec Gödel au milieu. L’examinateur demanda d’abord à Einstein, puis à moi, si nous pensions que Gödel ferait un bon citoyen. Nous répondîmes que c’était bien le cas, qu’il s’agissait d’un homme exceptionnel, etc. Il se tourna ensuite vers Gödel : “Monsieur Gödel, de quel pays venez-vous ?”

Gödel.– D’où je viens ? D’Autriche.
L’examinateur.– Quelle sorte de gouvernement aviez-vous en Autriche ?
Gödel.– C’était une république, mais la Constitution a fait qu’elle est devenue une dictature.
L’examinateur.– Oh ! Voilà une horrible chose, qui ne pourrait se produire dans notre pays.
Gödel.– Ah si, et je peux le prouver !

Ainsi, parmi toutes les questions possibles, l’examinateur avait précisément choisi celle-là. Einstein et moi étions horrifiés, mais l’examinateur fut assez intelligent pour rassurer Gödel en lui disant : “Bon, on ne va pas aborder cette question”, et il mit un point final à l’interrogatoire, à notre grand soulagement. Nous quittâmes la salle et, alors que nous allions vers l’ascenseur, un homme arriva en courant avec un papier et un stylo, s’approcha d’Einstein et lui demanda un autographe. Einstein s’exécuta. Dans l’ascenseur, je me tournai vers lui : “Ce doit être terrible d’être persécuté par tous ces gens”. Il me répondit : “Oh tu sais, c’est un dernier reste de cannibalisme : avant, ils voulaient ton sang, maintenant ils veulent ton encre”.

Puis nous revînmes à Princeton et alors que nous arrivions près de Mercer Street, je demandai à Einstein s’il voulait que je le dépose à l’Institut ou chez lui. “Ramène-moi à la maison, répondit-il, de toutes façons, mon travail n’a plus aucune valeur.” Et il cita une chanson politique américaine (dont hélas je n’ai pas noté les paroles) puis se tourna une nouvelle fois vers Gödel :

Einstein.– Eh bien, ça a été ton unique et dernier examen.
Gödel, inquiet.– Mon Dieu, j’espère qu’il n’y en aura pas d’autre !
Einstein.– Ton prochain examen, ce sera quand tu mettras le pied dans la tombe.
Gödel.– Mais, je ne veux pas mettre le pied dans la tombe.
Einstein.– Allons, Kurt, c’était juste une blague !

Et il nous quitta. Je raccompagnai Gödel chez lui. Tout le monde était très soulagé que cette affaire s’arrête. Gödel avait à nouveau la tête libre pour s’occuper de philosophie et de logique.

Oskar Morgenstern
Traduction de Nicolas Witkowski

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