Livres, films, expos, danse, théâtre, photo, archi, design…

Les choix de délibéré

 

Le tueur et le rabbin

Manuel Benguigui, Un bon rabbin, Mercure de France, 2019Chlomo est un bon rabbin : le titre du roman l’annonce d’emblée, et le récit qui suit le répète à l’envie, refrain qui donne au texte des allures de comptine malicieuse. Un beau jour, un tueur à gages débarque dans sa synagogue. « Un tueur à gages fatigué, suicidaire apparemment » : « Il tue des gens contre de l’argent. Depuis des années. Il n’a toujours fait que ça. Et il n’en peut plus. Il explique cela sans aucune torsion du visage, comme s’il expliquait qu’il n’en peut plus d’exercer dans la boulangerie ou les assurance. Il n’en peut plus de tuer ». Alors Chlomo, toujours « à l’écoute de Dieu et des hommes, à leur service », va chercher une solution. Et, au bout du compte, va proposer au tueur de le soulager dans son travail : « Il demanda la permission à Dieu, solennellement, arguant de la sincérité de sa démarche. Dieu ne manifesta aucune objection ». Manuel Benguigui déroule ici, avec la délicatesse qui est toujours la sienne, une histoire aux allures de fable qui pose, mine de rien, la question du bien et du mal, en un conte à la fois moderne et désuet. NP

Un bon rabbin, de Manuel Benguigui, Mercure de France, 2019


Retour à Stockholm

« Le 23 août 1973, peu après l’ouverture des bureaux, un détenu suédois fraîchement évadé pénétrait dans la principale succursale de l’une des premières banques de Suède, la Sveriges Kreditbank, avec l’intention d’y commettre le forfait le plus ambitieux d’une longue carrière criminelle. » Une fois dans la place, le braqueur obtient qu’on libère l’un de ses camarades alors emprisonné, qui le rejoint, et les deux hommes prennent en otage quatre employés durant six jours dans des conditions parfois très pénibles, tenant en haleine le pays tout entier. Le reportage haletant du journaliste Daniel Lang, paru à l’origine dans le New Yorker en 1974, mêle récit factuel et témoignages des ravisseurs, des policiers, des psychiatres et des otages. Ces derniers ont pris le parti de leurs geôliers, sentiment qu’ils conservèrent par la suite : « il s’avéra que ceux-ci persistaient à voir en la police « l’ennemi » et à croire qu’ils avaient la vie sauve grâce aux deux ravisseurs », l’une d’entre eux alla même jusqu’à leur rendre visite par la suite en prison. Allia publie là le récit d’une naissance, celle du syndrome de Stockholm, phénomène depuis observé dans d’autres contextes, les dictatures notamment, et même, plus récemment, dans le monde du travail. Passionnant. NP

Daniel Lang, Stockholm 73 (traduit de l’anglais par Julien Besse), Allia.


Des chaises qui parlent

Pourquoi aller voir encore des chaises, ces pièces si emblématiques du design mais qui souvent l’étrique ? D’abord car elles sont exposées à la Granville Gallery de Paris, un lieu singulier, créé au départ à Granville en 2006, puis arrivée à Montparnasse, rue du Départ. Elle est animée par Jean-Pierre Bruaire et Catherine Melotte qui y distillent un travail d’équipe avec les designers, artistes et artisans, dans une joie de la rencontre que l’on ne rencontre plus souvent. Ce que l’on constate avec cette exposition collective et thématique. Mais aussi parce que ce sont des chaises. Si on les considère comme de simples supports fonctionnels, on ne verra rien. Il faut les scruter, et jouer aux chaises musicales. La pionnière Elisabeth Garouste, qui fut une « barbare » dans les années 80, nous fait trôner sur la géométrique Mondrian (métal et bois laqué) ou sur la Sun plus organique (métal forgé) noir : deux nouvelles relectures, entre rigueur et fantaisie postmoderne. On se tiendra plus raide sur le banc Corniche de Sam Baron, (bois brûlé et laiton), comme sur un morceau d’architecture détourné qui nous entraine dans l’espace. Le tabouret Rump (croupe) de Vincent Breed, est en verre (farceur), son assise est une ode joyeuse au sexe féminin. Matali Crasset nous emmène-t-elle dans sa Champagne rurale natale, avec son siège De Campagne en frêne, et sa galette de feutre rouge un peu folklo ? Non dans la Meuse, où elle a travaillé avec le tourneur Philippe Huet. On l’installe au coin du feu. Àcôté, on verrait bien les deux élémentaires tabourets Vacher (chêne), d’Elise Foin. Philippe Daney voudrait nous faire retourner à l’école, avec sa chaise archétypale des salles de classes d’antan ; mais en la retraitant en métal, bois moulé et toute argentée, il l’isole, la met sur un piédestal qui reflète nos souvenirs : il l’a nommée Tous seuls. Le dossier rigolo de Diabolos semble en suspens, s’échapper ; en testant cette assise à surprise de Vincent Dupont-Rougier, on se rend compte qu’il est en caoutchouc, si souple, que le dos s’y détend sans contraintes rigides. Simple comme un idéogramme japonais, mais complexe comme une spirale, la Montenasu de Jean-Baptiste Sibertin-Blanc joue la prouesse, dans un esprit métier d’art nippon. Dine montre qu’Eric Jourdan sait mettre autant d’élégante courbe dans le métal que le bois, sans anecdote. Fidèle à ses inspirations végétales, Patrick Nadeau fait s’épanouir un petit divan, Lianas (rotin, fil de métal), léger comme une corolle. Avec 141-New Beginnings, la jeune artiste Ann Grim hybride banc et chaise noirs (Douglas brûlé, brossé, gravé et vernis), mi rupestre mi trouble, pour commencer à discuter sérieusement des indispensables nouveaux départs du monde. Bref se lever le cul de nos chaises. Minimales ou expressives, voyageuses ou messagères, solitaire ou collectives, ces chaises confidentes servent souvent à converser, mais sont elles-mêmes très bavardes : sur leur auteurs, leurs desseins, leurs doutes ; surtout sur nos réminiscences. AMF

Exposition « seating@granvillegallery », Granville Gallery, 23, rue du Départ, 75014 Paris. Jusqu’au 22 mars 2019.


Miró pyromane

Joan Miró - Burnt Canvas (1973)

1973 : la tour Montparnasse est inaugurée, Libération publie son premier numéro, les ouvriers de Lip sont en grève, Picasso meurt, les derniers soldats américains quittent le Viet-nam, le collège Édouard-Pailleron brûle. Pendant ce temps, Joan Miró prépare la grande rétrospective qui doit le mettre en vedette l’année suivante au Grand Palais à Paris. L’artiste de 80 ans semble saisi de rage. Partout on annonce la mort de la peinture, et Miró, semblant prendre les critiques au mot, balance de l’essence sur des toiles tout juste peintes et y fout le feu. La « performance » se déroule devant la caméra de Francesc Català Roca. Le film est projeté aujourd’hui à la Fondation de Serralves de Porto (Portugal), au milieu d’une exposition titrée « Miró et la mort de la peinture ». On y voit, outre ce film, quelques-unes des toiles en partie calcinées et diverses œuvres tardives de l’artiste.
Cette expo, qui se tient jusqu’au 3 mars, est un prolongement cocasse du nouveau grand déballage Miró (après celui de 1974) qui vient de s’achever au Grand Palais — voir ici. En la parcourant, quelques vagues réflexions viennent en tête. Un : les flammes n’améliorent en rien les tableaux de Miró. Deux : l’acte de décès de la peinture était un peu prématuré. Trois : la Fondation de Serralves est une grande ode au vide. Son immense bâtiment principal, lieu d’exposition temporaires (oubliables, pour les actuelles) célèbre davantage la blancheur de ses murs vierges que l’art contemporain. Dans le parc, la belle villa où se tient l’expo Miró est elle aussi remarquablement inhabitée, et en ce moment peuplée de toiles trouées. Le tout forme un grand totem que l’on pourrait baptiser la mort de l’art. Bref, la Fondation propose une expérience limite dont on aurait tort de se priver. Mais pas par un jour de grand spleen. EL

Joan Miró et la mort de la peinture, Fondation de Serralves, Porto. Jusqu’au 3 mars.


The Paper, l’Adriatique noire

… ou grise, toujours, couleur Baltique, le plus souvent cadrée avec un bout de grue, de chantier ou d’entrepôt dans le champ. On entrevoit le vieux centre et ses ruelles, restos et bars, mais c’est dans les tours 1960, le port industriel, et bien sûr quelques riches villas (loftées, Ikea amélioré) que tout se passe ou presque. C’est la Croatie, Rijeka.
Netflix le dit, The Paper (Novine) est la première série slave. Si l’on excepte toutefois l’indigeste The Teach polonais sur Canal+, qui ne raflera pas le prix du scénario. Mais The Paper, dont la saison 2 vient d’arriver est certainement la première série croate et la seule à être diffusée dans 190 pays. En faisant un tabac en Amérique latine. Peu ou pas de critiques en France à ce jour où l’œil se porte vers l’ouest, toujours : dommage, The Paper a les qualités des vrais romans noirs, atmosphère, personnages, envers du décor, plus un rien de baroque.
La saison 1 s’ouvrait sur le rachat du seul quotidien indépendant de la seconde ville croate, Rijeka (si l’on excepte un site internet plus friand de clics que d’éthique) par un mini oligarque du béton. Les journalistes s’inquiétaient, non sans raison. Mais souplesse d’échine, petits arrangements, placardisations, courage discret et ruses pour faire passer les informations indésirables, rien de si dépaysant ? On travaille en open space mais on a dû congédier les maquilleuses, tous les visages et les corps sont marqués, fatigués, le stylisme vestimentaire hérité du socialisme. Même le riche bétonneur, en dépit de sa maison grand luxe, aurait bien besoin de voir un dentiste avant de vouloir régler son compte à l’ambitieux maire de la ville et ex-comparse. Dijana Mitrovic (Branka Katic, superbe en royale épuisée), la journaliste d’investigation vedette de Novine, mûrit ses enquêtes en descendant une quantité impressionnante de « cognacs » au bar – salle de rédaction bis – et entretient des relations ambigües avec des personnages louches. Grandit l’impression qu’en fond, derrière l’histoire du journal, s’en profile une autre. Bingo à hauteur d’épisode 10, lorsqu’un très jeune journaliste, sympathique personnage dépourvu de tout repère moral, probablement au biberon au début des années 90, interroge un vieux briscard, passé-chargé-mais-loyauté-sans-faille : « Ca remonte à la guerre ? » Réponse : « Tout remonte à la guerre. »
Et la guerre est bien là, en saison 2. Avec corruption généralisée, présidentielles dans la quinzaine et lutte au couteau entre un candidat ultra-nationaliste aussi dépourvu de scrupules que résilient, et une candidate dite de gauche sociale-démocrate qui ne vaut pas beaucoup mieux, le journal une nouvelle fois racheté, une rédaction encore amaigrie. Et la guerre, la vraie, celle de la Yougoslavie explosée, qui ressurgit avec violence. Peu de morts cependant : les morts, il y en a eu tant, ils sont déjà là. Les personnages, qui n’étaient déjà pas simples, gagnent en épaisseur et ont de plus en plus l’air fatigué. Tout l’art d’Ivica Djikic, écrivain, ancien directeur de journal disparu et auteur de la série est de subtilement distiller le poison du passé, tandis qu’il dézingue tout ce que le pays compte d’institutions, à commencer par l’église catholique, dans ce pays où il est bien plus grave d’avoir poussé une fille à avorter qu’assassiné une ou deux personnes et détourné des millions d’euros. Toujours à l’épisode 10, le père exilé (en Serbie) de l’investigatrice de choc lui demande « pardon pour tout ». Mais de quoi ? Il y a dans The Paper un clandestin propos, très organisé, qui sous-tend l’impeccable série.
En compagnie du réalisateur, Dalibor Matanic – il a un faible pour les inserts hallucinés, multiplie les panoramiques sur ces toitures roses enserrées de gris –, Ivica Djikic travaille déjà sur la saison 3, focalisée sur le monde judiciaire. Espérons que cette fois Netflix se donnera la peine de sous-titrer un peu mieux, notamment en traduisant les citations qui ouvrent chaque épisode. DC


The Paper, saisons 1 et 2, sur Netflix.


Écrire, lire, traduire la poésie

Acheter des livres en espagnol à Paris n’est pas une mince affaire. Il y a eu les Éditions hispano-américaines de la rue Monsieur-le-Prince, la librairie espagnole de la rue de Seine, le Salón del Libro de la place de l’Estrapade. Toutes trois ont fermé. Jusqu’à il y a peu, la librairie Palimpseste installée depuis 1967 dans la rue Santeuil, face aux locaux de la Sorbonne Nouvelle, proposait – outre des rayonnages aussi utiles aux universitaires d’en face que riches des choix de l’hôte Thierry Saillot – un très honorable rayon hispanique en VO. Mais la librairie était en difficulté et, malgré un appel à « sauver Palimpseste », elle n’a pas réouvert ses portes lors de la dernière rentrée universitaire. Il n’y a donc plus dans la capitale qu’une librairie latino-américaine et nous souhaitons longue vie à Cien Fuegos qui, après avoir ouvert ses portes dans la rue de la Forge-Royale, vient de s’installer dans le XVe arrondissement parisien. On peut y aller chercher des livres, mais pas que. La librairie propose tout au long de l’année des rencontres, lectures et ateliers variés. Prochain rendez-vous : un atelier de poésie sous-titré « Écriture, lecture et traduction », mené par Laura et Miguel Ángel Petrecca. Côté lecture : des poètes latino-américains du XXe siècle à nos jours. Côté traduction : lire des traductions réalisées par des poètes, penser la traduction comme un laboratoire de poésie. La langue de l’atelier sera l’espagnol, les langues des textes traduits ou à traduire seront aussi le français, l’anglais et le chinois (Miguel Ángel Petrecca, fondateur de la librairie, étant lui-même traducteur de littérature chinoise). Que l’on soit poète, traducteur, lecteur ou curieux, il serait bon d’y aller voir de plus près. CV

Librairie Cien Fuegos, 12 avenue de Champaubert (entrée en sous-sol), 75015 Paris, métro La Motte-Picquet Grenelle.
L’atelier aura lieu deux jeudis par mois à 19h. Première séance le jeudi 5 février. Pour s’inscrire, écrire à info@cienfuegos.in ou appeler le 06 51 74 97 81.


Une famille vraiment hantée

De loin, cela ressemble à une bonne vieille série d’épouvante. De près, c’est une plongée fracassante dans les traumas d’une famille dont les rejetons sombrent dans la drogue, la dépression ou se mettent à ériger des remparts d’acier autour d’eux. C’est un savant mélange de Six Feet Under et de ce film glaçant qu’est Burnt Offerings (Dan Curtis, 1976). The Haunting of Hill House innove assurément, en particulier dans son sixième épisode (sur dix) qui est essentiellement tourné en plan-séquence. En un long mouvement fluide, la caméra s’affranchit du temps et de l’espace, nous emmenant d’une chapelle de pompes funèbres en Californie à une maison hantée de la côte Est, dévoilant à la fois les racines et les fleurs, les causes (supposées) et les effets. On en reste comme deux ronds de flan. Tremblotant naturellement. EL


The Haunting of Hill House, de Mike Flanagan, sur Netflix


Il Miracolo, une histoire du trouble

Dieu, ces derniers temps, visite souvent Arte et c’est tant mieux. Après Au nom du père, co-production avec le Danemark, et son ravageur pasteur, voici Il Miracolo, co-production avec l’Italie, avec sa vierge en plastoc qui pleure des litres de sang. Serait-ce un rien passéiste ? Parce que l’Italie, là, semble moins habitée par les miracles de la madone que par de bons vieux démons. Erreur.
Niccolò Ammaniti fait ses débuts en réalisation, il est jeune écrivain connu, traduit en France chez Grasset (par Myriam Bouzaher), a reçu le prix Strega (l’équivalent du Goncourt) et, pour expliquer son passage à l’image, ne dit que cela : cette vierge, qui lui est apparue au moment d’écrire, il n’avait pas envie de la céder à d’autres. Y a-t-il meilleure raison pour générer livre ou film, que quatre mots ou une image qui ne vous lâche pas ?
D’où ce formidable Short cuts à l’italienne qui, partant de la pleurante dame, fait entrer en scène un président du Conseil italien en campagne électorale à haut risque (Guido Caprino, tout en subtilité) : nous sommes en plein Italiaexit potentiel ; son épouse que l’on peut croire évaporée mais qui possède un vrai potentiel de nuisance politique, et regrette le militant sans petits arrangements qu’elle a aimé ; un prêtre dont la foi s’est bien effondrée et qui est devenu champion polyvalent du vice, jeu, sexe, escroquerie (Tommaso Ragno, prix d’interprétation au festival Séries Mania) ; une baby-sitter polonaise membre d’une improbable secte fredonnante (hommage sans doute à The Leftovers que Niccolò Ammaniti a bien aimé), un père et son fils en plein dilemme Abraham/Isaac quelque part en Calabre, une scientifique spécialiste de l’ADN chargée d’analyser le sang virginal, ce qui pourrait bien l’emmener vers l’extrême (impeccable Alba Rohrwacher qui magnifie ses rôles ici avec discrétion), une amoureuse éconduite trente ans plus tôt mais de nature entêtée, un général qui pense, et quelques autres.
   
Le miracle est bien là, y compris chez les plus rationnels des personnages (du moins en apparence) : directement ou indirectement la statuette sème le trouble dans les vies et les esprits mais la fragmentation permanente du réel est déjouée, portée par une narration qui d’éparse devient progressivement lumineuse. Et même parfois inspirée. DC

Il Miracolo, de Niccolò Ammaniti, sur Arte. L’intégralité de la série est en ligne depuis le 4 janvier, la diffusion sur la chaîne débutant le 11. Et prions pour que les spectateurs en Arte +7 télévisuel aient accès à la version originale, ce qui n’est pas toujours le cas.


Don Quichotte, roman picard

Le coup du manuscrit retrouvé au fond d’une malle marche toujours. En l’occurrence, le scénario inédit – et improbable – d’un film sur don Quichotte que Métilde Weyergans et Samuel Hercule, les animateurs de la Cordonnerie (c’est le nom de leur compagnie fondée en 1997) assurent avoir déniché dans un vide-grenier alors qu’ils étaient en panne d’inspiration pour un nouveau projet. Œuvrant à la lisière du cinéma et du théâtre, leur approche est clairement artisanale. On peut même les soupçonner d’en rajouter dans une forme de maladresse, leurs images (éclairages sommaires, cadrages tremblés…) renvoyant plus au Super 8 d’antan qu’à l’asepsie numérisée. Le résultat ne manque ni de charme ni d’humour, et la résurrection du chevalier errant en bibliothécaire fêlé arpentant les champs de pommes de terre de Picardie est fidèle à l’esprit du roman. RS

Dans la peau de don Quichotte, ciné-spectacle de Métilde Weyergans et Samuel Hercule (texte, réalisation, mise en scène) d‘après l’oeuvre de Cervantès. Musique originale Timothée Jolly et Mathieu Ogier. Avec Philippe Vincenot, Samuel Hercule, Métilde Weyergans, Timothée Jolly, Mathieu Ogier. 18-19 janvier à la Ferme du Buisson, Scène nationale de Marne-la-Vallée, Noisiel (77186) ; 23-24 janvier à l’Hippodrome, Scène nationale de Douai (59500) ; 8-9 février, Festival Momix à la Filature de Mulhouse (68100) ; 12-13 février, Espace des arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône (71100) ; 14-15 mars, Théâtre Anne de Bretagne, Vannes (56000)


De quoi L’Amie prodigieuse est-elle le nom ?

L'Amie prodigieuse (décor)

Ça ressemble à un film néoréaliste, mais ça n’en est pas un (même lorsqu’une scène sort tout droit de Rome ville ouverte). Ça à l’allure d’une vaste fresque sociale, mais n’en est pas tout à fait une (trop lissée). Tout comme les livres d’Elena Ferrante ont un air de chef d’œuvre mais n’en sont pas vraiment. Co-produite par HBO et la RAI, l’adaptation en série du premier tome de la tétralogie à succès, L’Amie prodigieuse, est arrivée sur Canal+ à la mi-décembre, et y restera pour un bon moment, tandis qu’en Italie, quinze jours plus tôt, elle rassemblait… 54 millions de spectateurs.
L'Amie prodigieuse (épisode 1): udovica Nasti (Lila), Elisa Del Genio (Elena)Eh oui, pas difficile de rester scotché devant son écran, à engloutir les huit épisodes jusqu’à deux heures du matin. À suivre les existences, de l’enfance à la fin de l’adolescence, de deux gamines mal nées dans une cité d’après-guerre construite aux confins de Naples. Béton vertical et bien gris, cours sans un atome de vert. Reconstruction inspirée – les couleurs en moins – du quartier de Rione Luzzatti à Naples, mais Naples, comme la mer, est d’abord absente. Lena et Lila, toutes deux, vont tenter de s’extraire de la cité, de ses « riches » dont le fascisme a fait la fortune, de sa camorra en composante obligée, et des règles oppressantes qui régissent la vie des filles. Et leur amitié, parfois défaite mais toujours recommencée, est le fil rouge des quatre romans. Avec cette curieuse impression, grandissante : tout est là, et quelque chose est dépeuplé. Presque rien…
L'Amie prodigieuse (épisode 1): Ludovica Nasti (Lila), Elisa Del Genio (Elena)L’adaptation à cet égard est fidèle, très. Elena Ferrante y a veillé, imposant par exemple le parler napolitain, qui même pour des oreilles françaises sonne différemment. Pas de trahison, mais au contraire une mise à nu des rouages du livre, à commencer par l’opposition entre les deux personnages principaux (et formidablement interprétés, avec mention spéciale pour Ludovica Nasti, dix ans) : Lena, intelligente, sage, poursuivant ses études mais ne brillant que grâce aux fulgurances de Lila, renvoyée travailler chez son cordonnier de père, mais rebelle surdouée, et surtout, créative. Même collée au ressemelage, elle dessine d’improbables stilettos. L’enjeu sous-jacent est moins le savoir que la capacité à s’emparer de celui-ci, du réel, des chaussures, des amours de Didon, de l’apprentissage du grec, pour inventer autre chose.
Le « je » de L’Amie prodigieuse est celui de Lena, qui trimballe un sentiment d’imposture au travers de son sans faute scolaire. On pense soudain à Goliarda Sapienza, née à Catane en Sicile, elle, rebelle assumée, dont l’œuvre majeure, L’Art de la joie, bien dépeigné, avec boiteries dans les agencements mais fort courant porteur, ne connut le succès qu’après 2005 (elle était morte en 1996). Il y a du Goliarda chez Lila, le versant sauvage, mais en amorti.
Elena Ferrante – on ne revient pas sur le fait qu’elle refuse d’apparaître et abhorre la promotion, toutes choses plutôt sympathiques quoique devenues avec le temps formidable machine de promotion inversée – accorde de rares interviews et se réfère volontiers à Elsa Morante, Virginia Woolf, Marguerite Duras, mais n’a jamais mentionné Goliarda Sapienza. Excellente écrivaine populaire, elle aimerait quand même mieux figurer au panthéon des très grandes. Les références, c’est à double tranchant : en pensant à Duras qui savait si bien brouiller les codes romanesques et « prendre le large de la littérature », on se dit que ce large est absent chez Elena Ferrante, comme dans la fidèle série qui nous la joue neo-réaliste, façon Reader’s Digest.
On notera qu’il n’y pas ici un seul spoiler, seulement de quoi troubler éventuellement une absorption placide, et encore… Finalement, on se fiche de savoir qui est Elena Ferrante, on sait qui est Lena, l’endurante étudiante qui sait agglomérer les éclairs intellectuels de Lila et les inscrire dans une dissertation acceptable et bien notée. Mais qui est Lila ? DC

L’Amie prodigieuse, saison 1, huit épisodes, Canal+.

Elena Ferrante, Frantumaglia. L'écriture et ma vie, Gallimard, Du monde entier, 2019Le quatrième et dernier tome de L’Amie prodigieuse, L’Enfant perdue, est publié ce mois-ci en poche chez Folio.
Ainsi que Frantumaglia, correspondances diverses, sous-titré L’écriture et ma vie, dans la collection Du monde entier, Gallimard, 2019.


Jean Paul Gaultier : freak et chic

Jean Paul Gaultier (Folies Bergères) © Augustin DétienneÀ la télé, sur les bus, en 4×3… L’information n’a pas pu vous échapper : Jean Paul Gaultier fait son show aux Folies Bergères. Un spectacle sur la mode avec pour trame la vie du créateur. La caméra de Yann L’Hénoret, à qui on doit notamment Emmanuel Macron, les coulisses d’une victoire (2017), suit le couturier dans les coulisses d’une fastueuse réalisation où se mêlent danseurs, stars (Nile Rodgers de Chic, Madonna, Antoine de Caunes cul nu, Pierre et Gilles), également Tonie Marshall, sa co-metteuse en scène… Durant quatre-vingt dix minutes, le projet grandit, foutraque, les danseurs « plutôt petits » se retrouvent à porter des tenues créées pour des grands, des ours transpirent… Dans une très grande liberté, Jean Paul Gaultier ne recule devant aucune audace : « Il voit un objet, il dit Je veux une robe dans cet esprit-là », explique sa couturière Mireille Simon. Et l’œil de Yann L’Hénoret le saisit au plus près de son geste créatif, exigeant, décidé. SE

Jean Paul Gaultier : freak et chic, un documentaire de Yann L’Hénoret (90′), première diffusion le mercredi 19 décembre à 20h55 sur iCanal +, puis en replay. 


Polar des Caraïbes

Tous les Mayas sont bons de Daniel Westlake, traduit de l’anglais par Nicolas Guérif, Payot & Rivages, 2018Les polars, souvent, se déroulent à New York ou bien à Londres ou encore à Paris : un privé à moitié dépressif mène l’enquête entre deux verres bien tassés. Rien de tout cela dans le roman échevelé et drôle de l’Américain Daniel Westlake. Ingrédients : « des antiquités, des malfrats, des avions, des rencontres clandestines dans les champs de maïs… » et on est au Bélize, minuscule État d’Amérique centrale. Il y est question d’indiens, de trafics divers, de complots politiques, de tortillas à la marijuana, d’antiquaires trop émotifs, de jungle pas toujours accueillante. D’une jeune archéologue qui disparaît, aussi. Attention, le dernier chapitre, intitulé « Instructions pour la navigation en mer des Caraïbes », pourrait vous donner envie de larguer les amarres. NP

Tous les Mayas sont bons de Daniel Westlake, traduit de l’anglais par Nicolas Guérif, Payot & Rivages, 2018


Patrick Bouchain, l’art d’être passeur

Il introduit le récent ouvrage collectif Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, qui a recensé cabanes et hangars, du Haut-Fay à la Riotère, avant qu’ils ne soient détruits en avril dernier. « Sur la ZAD, on occupe, on habite, on expérimente, on démontre… On a une hypothèse, on passe à l’acte et après on gère… », écrit-il. Pour construire, Patrick Bouchain, architecte, scénographe et enseignant n’a de cesse de regarder, rechercher, capter, fédérer, transmettre…
Patrick Bouchain, l'architecture comme relation, sous la direction d'Abdelkader Damani, texte de Pierre Frey, 288 p., 400 illustrations, coédition Frac Centre-Val-de-Loire / Actes Sud, 2018Dans une autre livraison, Patrick Bouchain, l’architecte comme relation, se dessine l’inventaire de ses créations de 1967 à 2017. Carnets, dessins, collages, notes de chantiers, maquettes sont autant d’archives (données en 2017 au Frac Centre-Val-de Loire) qui illustrent sa démarche. Où se croisent l’Afrique, l’architecture mobile, le théâtre et les engagements politiques de ce « Till l’Espiègle de l’architecture », comme le définit le critique d’art Pierre Frey. Où s’expriment doutes et convictions d’une pensée souvent orale, d’une pensée « ensemble » avec artisans, usagers, artistes… Du Magasin de Grenoble au Plus Petit Cirque du monde à Bagneux. « C’est sur les rivages de l’utopie, de la contre-utopie, de la prospective et de l’expérimentation que vient accoster l’oeuvre de Patrick Bouchain », conclut Abdelkader Damani, directeur du Frac Centre-Val-de-Loire, qui coordonne cette somme.
Cette réflexion acharnée et cohérente rebondit dans une autre bataille lancée en octobre par ce redistributeur de cartes : La preuve par 7, un projet manifeste qui défend une construction de « haute qualité humaine », dans sept lieux de tailles différentes. Où il est possible, du village à la métropole, « de généraliser des pratiques alternatives vertueuses en matière d’écologie, d’habitat, d’enseignement et d’action sociale ». Bouchain a su inventer un réseau complice, affectif, imaginatif, politique, pour lutter contre ses propres découragements. Il fait aujourd’hui figure d’animateur d’une jeune architecture française. AMF

Notre-Dame des Landes ou le métier de vivre, ouvrage collectif, 208 p., éditions Loco, 2018, 32 €.
Patrick Bouchain, l’architecture comme relation, sous la direction d’Abdelkader Damani, texte de Pierre Frey, 288 p., 400 illustrations, coédition Frac Centre-Val-de-Loire / Actes Sud, 2018, 39 €.


Les Noailles, des mécènes en scène

Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lestienne, Charles et Marie-Laure de Noailles, mécènes du XXe siècle, Bernard Chauveau éditionsDe 1923 à 1973, ils ont soutenu et stimulé activement toutes les formes d’art. C’est cette « œuvre » des mécènes Charles et Marie-Laure de Noailles que reconstituent Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lestienne, historiens-chercheurs du Centre d’art Villa Noailles, avec la mise en scène des éditions Bernard Chauveau. Lettres, documents, œuvres et fabuleuses photos se recoupent dans un ouvrage énorme, pour dresser la saga romanesque de ce couple d’aristocrates qui a mis sa fortune au service de l’avant-garde culturelle. Lui, vicomte jardinier perspicace qui aimait « s’amuser avec des gens intelligents et de valeur », elle artiste et écrivain plus radicale, extravagante et « première femme du monde qui ait dit merde », selon Paul Morand. Dans leur villa fada un peu cubiste construite par Robert Mallet Stevens, avec leurs illustres invités – Cocteau, Giacometti, Man Ray, Luis Buñuel, Serge Lifar, Francis Poulenc… et Pierre Clémenti – se construit une scène artistique aux multiples rhizomes, particulièrement surréalistes. Des bals extravagants, expositions, projections, missions ethnographiques, matchs de boxe qu’ils savaient inventer, quitte parfois à choquer ou à être censuré, aux architectures, meubles, jardins, et sculptures avec lesquels ils ont vécu. Ce n’est pas un livre-objet, à simplement étaler sur sa table basse, c’est une suite de textes à savourer pour découvrir nombres de Fantômas dans ces placards modernes. Le plus jubilatoire de cette histoire, c’est que leur Villa continue à vivre, dans un esprit fantasque contemporain, grâce à un nombre d’acteurs amoureux du « noaillisme ». Dont Jean-Pierre Blanc, directeur de cette maison héliotrope qui a initié cet ouvrage. AMF

Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lestienne, Charles et Marie-Laure de Noailles, mécènes du XXe siècle, Villa Noailles/Bernard Chauveau éditions, 52 euros.
Villa Noailles, Centre d’art, montée de Noailles, 83400 Hyères (Var), 04 98 08 01 98. 


Un Corbusier pas si radieux

Le Corbusier, zones d'ombre, coordonné par Xavier de Jarcy et Marc Perelman, éditions Non Standard, 2018, 25 eurosUn vent critique et tenace continue à souffler sur le monument Le Corbusier (LC). Après trois livres en 2015 qui ont fissuré son image [1], paraît un nouvel ouvrage, collectif cette fois-ci, où l’on retrouve les trois auteurs : Le Corbusier, zones d’ombre, aux éditions Non Standard. C’est à la Galerne, « la » belle librairie du Havre, qu’il a été lancé, le 16 novembre. Marc Perelman, architecte et professeur d’esthétique, y fait défiler l’idéologie totalitaire de la Ville Radieuse, le journaliste Xavier de Jarcy aborde la question de l’eugénisme. Le critique François Chaslin y développe l’Affaire Corbusier, une polémique médiatique. Jean-Pierre Frey, architecte et sociologue invité, débusque « une violence symbolique faite aux classes populaires malgré la générosité affichée des intentions. » Les relations de Corbu avec le fascisme français, puis avec Vichy, son peu d’intérêt pour les classes populaires et les usagers, tout y est à nouveau examiné, précisé, à partir de ses textes, par huit auteurs. Plus sa pensée s’éclaire, plus son humanisme apolitique s’assombrit. Le débat est-il possible en France sur « le plus Grand Architecte du XXe  siècle » ? La discussion se poursuivra à la Galerne, avec un livre en solo de François Chaslin : Rococo ou drôles d’oiseaux, essai littéraire, drôle et dessiné, sur les mœurs intellectuels autour de l’architecte « auquel on trouvait une tête de corbeau ». AMF

Le Corbusier, zones d’ombre, coordonné par Xavier de Jarcy et Marc Perelman, éditions Non Standard, 2018, 25 euros.
François Chaslin, Rococo ou drôles d’oiseaux, éditions Non Standard, 2018, 28 euros. Rencontre à La Galerne, le 23 novembre à 18 h au Café, 148, rue Victor-Hugo, Le Havre. 02 35 43 22 52.
[1] François Chaslin, Un Corbusier, Seuil, 2015. Xavier de Jarcy, Le Corbusier, un fascisme français, Albin Michel, 2015. Marc Perelman, Le Corbusier, une froide vision du monde, Document/Michalon, 2015.


Le cirque Trottola à l’assaut du ciel

Campana - Cirque TrottolaCampana, le spectacle du cirque  Trottola présenté au dernier festival d’Aurillac et repris au 104 à Paris, est un modèle d’exigence réfléchie. Avec au centre de la piste, un couple qui peut rappeler Zampano et Gelsomina, les protagonistes de La Strada de Fellini. Un duo de contraires, avec un colosse mal léché (Bonaventure Gacon) et une clown acrobate (Titoune), plus deux musiciens comparses (Thomas Barrière et Bastien Pelenc). Impeccables, les numéros d’équilibre et de trapèze baignent dans une atmosphère étrange, doucement inquiétante ; sous les planches qui recouvrent la piste s’ouvre un drôle de trou noir qui pourrait bien être une bouche de l’enfer. Mais c’est haut dans le ciel que le spectacle s’achève, au terme d’une sidérante opération. RS

Campana, du cirque Trottola, jusqu’au 22 décembre au Cent Quatre, 5, rue Curial – 75019 Paris. Puis la tournée continue à Istres (6-10 février 2019), Sète (19-23 février), Elbeuf (9-13 mars), Fleury (23-27 mars), Le Mans (3-10 mai), Clermont-l’Hérault (29 mai-4 juin).


Le prix de Monte-Cristo

Les prix se suivent et se succèdent mais, parfois, ils peuvent être différents. C’est le cas du nouveau prix Monte-Cristo, sélection littéraire de Fleury-Mérogis. Le jury est composé de dix détenus du bâtiment D1 et a officiellement ouvert cette première édition en dévoilant sa première sélection d’ouvrages répondant à la thématique « enfermement » : Rupture de Maryline Desbiolles (Flammarion), Scénario de Dan Franck (Grasset), Un dissident de François-Régis de Guenyveau (Albin Michel), Les Hommes de Richard Morgiève (Joëlle Losfeld), Encore heureux d’Yves Pagès (L’Olivier), Point cardinal de Leonor de Recondo (Sabine Wespieser), Il est à toi ce beau pays de Jennifer Richard (Albin Michel), L’Enlèvement des Sabines d’Émilie de Turckheim (Héloïse d’Ormesson). Le prix sera remis le 13 mai 2019 à Fleury-Mérogis. NP


La crise en vers libres

Les Frères Lehman, de Stefano Massini, est une désirable alternative pour tous ceux, et toutes celles, qui tentent avec sérieux de suivre les pages économie et finance des quotidiens, en échouant depuis 2008 (ou avant cela). Pourtant, la saga des frères Lehman racontée en vers libres est publiée pile pour l’anniversaire de crise ; on pouvait redouter l’une de ces « bonnes idées » sans suite qu’affectionnent les rentrées littéraires. Le livre vaut bien mieux que cela. Stefano Massini a su trouver un juste rythme, organisant une balade qui retrace, avec drôlerie et minutie, le destin de Henry Lehman né Heyum à Rimpar, Allemagne profonde, suivi après 1844 dans l’immigration par ses deux frères, Emanuel né Mendel, et Mayer promptement surnommé Patate. Tous trois s’établissent en Alabama (oui, avant l’abolition de l’esclavage). Henry l’explorateur et commerçant hors pair y perdra la bénédiction paternelle, une fiancée nommée Bertha, puis la vie, finalement. Arrive un moment où, bien sûr, il n’est de salut que là-haut au nord, et précisément à New York.
Le livre de Stefano Massimi (lequel est chroniqué, c’est amusant, parfois dans les pages littéraires, parfois dans les pages économie) vient de recevoir le prix Médicis essai. Essai ? Vers libre, yiddish et humour ? Pas si bête, pour les raisons énoncées plus haut, mais surtout parce que Les Frères Lehman est une formidable histoire du capitalisme, du passage progressif du commerce à la finance, du métrage de tissu palpé à l’impalpable de la spéculation. DC

Les Frères Lehman, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, glossaire des termes hébreux et yiddish établi avec l’aide de Serena Fornari, 848 pages tout de même, éditions Globe.


Gosselin dans le labyrinthe DeLillo

Joueurs, Mao II, Les noms. Texte: Don DeLillo, traduit par Marianne Véron et Adelaïde Pralon, adaptation et mise en scène Julien Gosselin. Photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'AvignonCoutumier des adaptations de romans fleuve, Julien Gosselin, après 2666 de Roberto Bolaño, plonge dans trois livres de l’écrivain américain Don DeLillo : Joueurs, Mao II, Les Noms, publiés entre 1977 et 1991. Fil rouge entre les trois, la question du terrorisme. le rapport à la violence. On retrouve les tics du metteur en scène lillois, notamment une propension à trop monter le son – comme si ses acteurs confondaient véhémence et conviction – et à saturer les basses – comme si le bourdonnement aux oreilles était un marqueur d’émotion. Ses qualités de conteur se heurtent cette fois à un os : l’écriture de DeLillo, riche en ellipses et surtout en silences, résiste à l’élucidation. Moins maîtrisé que les précédents, son spectacle, créé au dernier festival d’Avignon, est pourtant plus intéressant : on peut s’y perdre, y rêver, imaginer les chaînons manquants, entrer dans un labyrinthe littéraire dont les issues ne sont pas balisées. RS

Joueurs, Mao II, Les Noms, d’après Don DeLillo, mise en scène de Julien Gosselin, Odéon-Théâtre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’automne, 75006 Paris, du 17 novembre au 22 décembre, le 19 janvier 2019 à Bonlieu, scène nationale d’Annecy, le 16 février 2019 au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines, les 2 et 3 mars 2019 au DeSingel à Anvers, le 16 mars 2019 au Quartz de Brest, du 23 au 30 mars 2019 au Théâtre National de Bretagne à Rennes.


Horoscope littéraire

La revue délibéré et le service de médecine littéraire qu’elle héberge ont donc décidé de fournir aux lecteurs exigeants un horoscope digne de ce nom, un horoscope littéraire pour commencer d’un pied serein et assuré l’année, des livres plein les poches. Douze signes astrologiques, douze livres recommandés, tous choisis au sein de la pléthorique rentrée littéraire 2018. Car il ne s’agit pas de lire n’importe quoi, il s’agit de lire ce qui vous convient : le capricorne n’a pas les mêmes besoins de lecture que le lion, le sagittaire que la balance, cela tombe sous le sens mais cela, trop souvent, on l’oublie. NP

 

Lire l’horoscope