Bibliothèque de Caen, la croix et la manière

© Antoine Cardi

Les abords sont encore en chantier, un peu tristes. Il pleut, le vent souffle frisquet sur Caen. On se précipite vite dans la nouvelle bibliothèque Alexis de Tocqueville, figure de proue de la presqu’île postindustrielle de la ville. À dix minutes de la gare. Un bâtiment géométrique, en forme de croix, compact, où dominent le verre, transparent ou translucide, et l’aluminium. Un peu raide de l’extérieur. Pas d’extravagance formelle, juste quatre boîtes rigoureusement croisées. 

Mais il est « signé » de l’agence néerlandaise OMA (Office for Metropolitan Architecture) fondée en 1975 par l’architecte Rem Koolhaas (né en 1944 à Rotterdam). Même si l’on se défend de tout culte de la personnalité, il y a une certaine excitation à entrer dans un espace conçu par le célèbre Pritzker Price de 2000, adulé ou controversé. Surtout qu’il reprend pied en France après presque vingt ans d’absence, d’incompréhension. Celui qui n’a pas été retenu pour la rénovation des Halles à Paris a conçu le plan d’EuraLille en 1995, la maison Lemoine à Bordeaux en 1996, un petit manifeste mondial. Il a aussi réalisé le restaurant parisien Le Dauphin pour le chef Iñaki Aizpitarte en 2011. Mais en attendant de livrer le futur pont Jean-Jacques Bosc à Bordeaux, l’École centrale de Saclay, le Parc des expositions de Toulouse-Blagnac, la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, le voici, plus humblement, à Caen, ville moyenne. Où il a remballé la bigness, la grande dimension, loin de la mégalopole qu’il a tant analysée. Il reste auréolé de ses icônes mondiales -ne citons que la Casa da Musica de Porto (2005) et le siège de la télévision CCTV à Pékin (2004-2009). Koolhaas fait courir et cogiter les étudiants en architecture du monde entier, à l’affût de ses conférences, de ses nombreux écrits théoriques [1]. Ou à la Biennale de Venise dont il a été Lion d’Or, et le commissaire en 2014. 

Débarrassons-nous de toutes ces encombrantes références d’homme-monument, pour vivre l’instant zéro de la découverte.  Se déploie au rez-de-chaussée une vaste place, au sol minéral, une agora d’accueil traversante, de plain-pied avec l’extérieur lui aussi minéral : le bassin, le quai François Mitterrand, le parvis, aménagés par le paysagiste Michel Desvignes. Quatre programmes jouent au quatre coins bien remplis de cette géométrie : un auditorium de 150 places rendu intime par le rideau argenté de la designer complice, Petra Blaisse ; un espace d’exposition dissimulé derrière un autre voilage en mailles métalliques ; le restaurant « La table des matières » du chef Benoît Guillaumin ; et des bureaux. Mais tout est fait dans ce hall pour que l’escalator central, structurel, happe immédiatement les pieds vers le premier étage. C’est là que le bâtiment donne son « tout en un ». 

© Antoine Cardi

Les sensations se bousculent. Car on peut jouir, en même temps, d’un immense espace de 2500 mètres carrés, très lumineux, qui se concentre sur la salle de lecture et de consultation (120  000 documents), d’un seul tenant. Et de larges ouvertures en verre qui orientent vite vers les points cardinaux de la ville, comme un belvédère à 360 degrés pointant le passé, l’Abbaye aux Hommes et celles aux Femmes, et la gare, la presqu’île en reconversion, vers la mer. Le verre bombé s’en mêle aussi. Si techniquement ce gonflage du verre garantit une bonne résistance aux panneaux sans structures, il crée un effet esthétique magique, comme de grandes gouttes d’eau, comme un cocon  un peu liquide.

© Antoine Cardi

Ce n’est pas maître Koolhaas qui commente la visite. Mais deux concepteurs de son équipe, qui ont mené le chantier, dont Clément Blanchet, architecte associé (ex-Oma) et Francisco Martinez, chef de projet. Ce dernier explique : « Contrairement au rez-de-chaussée où nous avons joué sur le plein, dans ce premier étage, nous créons le vide dans la structure extrudée. Dans ces deux axes qui se croisent, l’espace est libre de tout cloisonnement et d’éléments porteurs. C’est comme une coupole verticale, avec quatre ailes, quatre angles. Où trouvent place les quatre classifications de la bibliothèque, enrichies par quatre usages. La littérature est bordée par un escalier de gradins en bois et une salle de mangas. Les ouvrages d’arts sont enrichis par des boîtes de lectures plus intimes. Les sciences humaines sont bordées par des vitrines d’ouvrages. Les sciences et techniques jouxtent un écran de projections. » 

La croix dévoile sa pertinence, en offrant un rangement lisible. Le mobilier ajoute à la fluidité, il est léger, blanc-gris translucide, mobile sur roulettes, signé par BCI, agence française d’aménagement intérieur. Seuls les sièges donnent des touches de couleurs. Mais les quatre noyaux de la croix sont aussi structurels, s’y s’appuient deux longues poutres qui portent le dernier niveau, où voisinent l’espace jeune public et les bureaux du personnel. « Cet étage est une poutre habitée, laissée visible », fait remarquer Martinez. Là, s’exprime la prouesse de cet équipement. 

© Antoine Cardi

Koolhaas a fait le déplacement. Pour délivrer, avec une parcimonie rigoriste, sa bonne parole. Il rappelle qu’il a déjà conçu, en 2004, une bibliothèque, celle de Seattle (État de Washington). On se remémore son image, spectaculaire, monumentale, avec ses onze étages recouverts de verre et d’acier. Cette Books Spiral présentait déjà les documents dans un unique espace, étendu sur quatre niveaux. « Mais depuis Seattle, énonce Koolhaas, les choses ont changé. Même à l’ère d’Amazon et de Microsoft, le livre a fait son retour, reste populaire. C’est un paradoxe, il profite d’Internet. Face aux fake news, il a plus de crédibilité. C’est un moment plus excitant pour construire une bibliothèque, même si elle intègre le numérique, les mangas, des feuilletoirs tactiles. Je suis heureux de me reconnecter avec la France, avec un bâtiment public, heureux que ce soit une bibliothèque, la typologie la plus connue et ancienne du monde. Elle est un hybride entre ancien et moderne, pour s’opposer au flot digital. Le livre va exister pour toujours. Une bibliothèque du XXIe siècle devient aussi un lieu de vie, avec un restaurant. » Quant à l’architecture, il souligne qu’ici, à Caen, il a prôné « l’absence du bâtiment, le vide, qui capture les qualités de la ville, une ville détruite. Il est simple à l’extérieur, complexe à l’intérieur, si complexe. »

Ce bâtiment-croix, croisement pour la lecture publique, apparaissait au premier abord si peu contextuel, si peu spectaculaire. Comme un signe de contrition, face aux deux abbayes, au philosophe Alexis de Tocqueville, élu bas-normand du XIXe siècle ? C’est une boussole. Elle repositionne la ville à l’intersection du centre ancien et de sa presqu’île. Elle regarde cette friche industrielle de 300 hectares, tournée vers l’avenir de sa reconversion, entre canal et Orne, elle qui embarque à nouveau vers la mer, au loin. 

© Antoine Cardi

Son aménagement, tel un bocage urbain, est assuré par une autre agence néerlandaise, MVRDV, conduite par l’architecte Winy Maas. Ce territoire, qui attend logements et entreprises, est déjà riche de quelques équipements contemporains de qualité, sans plus d’effets de styles, à visiter aussi: le Tribunal de grande instance (BE Hauvette et Champenois), l’École supérieure d’arts et médias (studio Milou) et la Maison de la recherche et de l’innovation conçue (Bruther). Et un pionnier de 2006, le Cargo, salle de concert et café musique conçus par Olivier Chaslin et Pierre Frinault. Tout cela donne envie de découvrir Caen… Plutôt Caen la Mer, nouvelle appellation de la communauté urbaine commanditaire. On s’amuse bêtement en imaginant comment Raymond Devos aurait fait rebondir son sketch « À Caen les vacances »… 

Anne-Marie Fèvre
Architecture

[1] Vers une architecture extrême (1996). New York délire (1978). Ville générique (1994). S,M,L,X,L (1995), Junkspace (2001). 

Bibliothèque Alexis de Tocqueville, 15, quai François-Mitterrand,  14000 Caen la Mer.

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