Le Chat du Swaziland

“Le Nombre imaginaire” ou les mathématiques comme terrain de jeu où l’imagination seule fixe les limites.

À 22 heures d’avion de Paris, via Istanbul et Johannesburg, se trouve un petit royaume méconnu d’Afrique Australe, dont les un million deux-cent mille habitants – les Swazis – occupent un territoire grand comme deux fois la Corse, gouverné par un roi coutumier aux nombreuses femmes et aux multiples palais, ce qui n’empêche pas d’y trouver une culture chrétienne fortement ancrée. Question colonisation, il suffira pour s’en faire une idée de dire que les gens du coin se sentent bien heureux d’avoir jadis évité les Hollandais en appelant les Anglais à la rescousse. Jolie terre avec cela, belles gens ; sécheresse et cascade, brousse et montagnes en peu de kilomètres. Votre serviteur a eu la chance d’y passer quelques jours à initier des enfants des écoles et collèges locaux à la programmation informatique.

Ce, dans le cadre d’une très belle initiative appelée Africa Code Week. Ce projet, héritier de mouvements antérieurs aux États-Unis et en Europe, vise à sensibiliser le plus possible d’enfants et d’enseignants à la programmation informatique. Et, bien que peu porté sur les enthousiasmes d’entreprise, je n’estime que juste, une fois n’est pas coutume, d’y saluer le rôle moteur de SAP, l’éditeur de logiciels qui m’emploie. Car si ce type d’initiative se justifie facilement en Europe – où seuls 1% des enfants sont exposés aux concepts informatiques durant toute leur scolarité –, il prend un sens encore bien plus profond, me semble-t-il, sur le continent africain.

En effet, de même que ces pays ont pu échapper au problème complexe des infrastructures de téléphonie fixe en adoptant directement le téléphone portable, la nature même de l’économie numérique leur offre une chance unique. Oui, les ordinateurs sont rares (moins d’une école sur cinq en dispose au Swaziland) ; oui, les communications restent chères et souvent hasardeuses ; et tout le monde n’aura pas le loisir de se former aux technologies là où l’accès à l’eau et à la nourriture n’est pas toujours assuré. Mais le savoir, mais la création, mais le contenu numérique peuvent s’échanger à très faible coût en comparaison d’autres biens. Donner au petit geek qui sommeille chez un enfant sur mille une chance de se réveiller, c‘est peut-être qui sait ouvrir la porte à quelque chose de grand.

Que faisions-nous là-bas ? Nous faisions bouger un chat (il miaulait aussi bien souvent, et sur trente PC à la fois ; fort heureusement les profs, qui ne sont pas fous, ont généralement coutume de débrancher les haut-parleurs des ordinateurs de leurs élèves). Comme on s’en souviendra peut-être, j’avais évoqué le langage de programmation Logo, qui nous avait permis de dessiner une fractale. Logo a trouvé un digne successeur, le logiciel Scratch, conçu par le Massachussets Institute of Technology à Boston. Plutôt qu’un langage de programmation – qui reste rébarbatif à la multitude –, Scratch présente des petits personnages que l’on peut faire bouger, agir et réagir à son gré en combinant des blocs d’instructions comme des pièces de puzzle ou de Lego. Son approche ludique plaît aux enfants, et les concepts de programmation finalement puissants qu’il expose en toute simplicité offrent ensuite matière à approfondissement. Belle réussite que ce logiciel (que l’on peut se procurer gratuitement ici). S’il ne saurait à terme dispenser le futur développeur de l’apprentissage plus austère de langages professionnels comme Java ou PHP, il offre un accès facile au rêve, à la magie, à la démiurgie qu’offre la programmation informatique. Les enfants riaient, battaient des mains en voyant leur chat faire ses premiers pas, se cogner stupidement aux murs ou rouler cul par-dessus tête – avant d’y mettre bon ordre par l’instruction idoine. Nous, adultes, riions aussi et de bon cœur, avant de nous demander en quoi nous pourrions réellement servir cette belle idée au-delà d’un beau voyage de quelques jours ; comment aider sur le fond nos hôtes, associations, professeurs, à pérenniser cette initiative une fois prises les dernières photos de groupes et repartis les visiteurs Européens. Oui, tout reste à faire. Former les formateurs. Sensibiliser les gouvernements, les donateurs. Et peut-être l’essentiel : demander avant d’offrir, savoir que nous ne savons pas, partager la découverte et l’émerveillement.

Reste ceci – qui sait lequel de ces enfants, n’en fût-il qu’un seul, aura découvert le désir d’une vie dans ces sessions d’une heure ? Lequel, rentrant à pied chez lui, aura décidé que cette magie lui appartiendrait un jour ? Celui-là, peut-être, créera sa richesse et celle de son entourage, pour le meilleur ou pour le pire, mais en apportant une couleur unique, un ton propre au langage sans nation qui est celui des concepteurs de logiciel.

Yannick Cras
Le nombre imaginaire

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