L’envol des utoPistes

Le festival des arts du cirque de Lyon Métropole, les utoPistes, qui s’est achevé ce samedi 11 juin, aura été le lieu de toutes les audaces circassiennes. Le cirque actuel qui a fait alliance avec les arts visuels et la danse manie avec élégance et virtuosité le mouvement pur, l’acrobatie, les concepts, tout en restant populaire, au bon sens du terme. Le théâtre qui a initié la manifestation (Les Célestins) avec Mathurin Bolze et la compagnie Mpta (les Mains les Pieds et la Tête Aussi) et ceux qui les ont rejoints, nombreux (le Théâtre Nouvelle Génération, les Nuits de Fourvière, le Toboggan, les Subsistances, la Maison de la Danse, la Comédie de Valence, l’Espace Malraux de Chambéry) ont eu raison. On le pressentait, mais pas à ce point, le cirque est l’art vibrant d’aujourd’hui, captant les secousses de la société et lui rendant un équilibre perdu, tout en développant de nouvelles formes artistiques.

Mathurin Bolze, 42 ans, initiateur de la manifestation lorsqu’il fut artiste associé en 2011 au Théâtre des Célestins, a concocté pour cette troisième édition biennale un programme de parti-pris : que des bons qui ont une vision nette du futur. Lors de la soirée d’ouverture aux Célestins et sur sa place, le public a pris la pluie sans broncher. Comme les artistes. Chloé Moglia, formée au trapèze et aux arts martiaux, tout en blanc, accrochée à une structure elle aussi blanche, a développé un propos sur la nécessité de retrouver le calme. Elle déplie toutes les figures traditionnelles, plus les siennes, dans un ralenti permanent où chaque millième de seconde pèse une tonne et peut provoquer la chute. Une princesse.

© Christophe Raynaud De Lage
© Christophe Raynaud De Lage

Plus rustique et toujours sous la pluie, Johann Le Guillerm, sur sa structure de bois et de guindes, très arte-povera avec un petit plus land art, a grimpé, descendu des poutres. Accélérant, décélérant, au-dessus de la nuée de parapluies, il devenait Ulysse pour un voyage mythique. Quant à Sébastien Barrier, animateur essentiel de la soirée, bonimenteur jusqu’à plus soif, il a vendu n’importe quoi à n’importe qui avec un talent qu’on doit lui envier sur les marchés, jusqu’à nous faire croire que le lustre des Célestins pouvait bien se décrocher lors de la soirée.

Après d’autres bons et meilleures (Baro d’Evel Cirk Cie, Collectif Petit Travers, Phia Ménard…), les Nuits de Fourvière associées aux utoPistes, nous ont fait découvrir la cour du lycée Saint-Just. Dans ce décor idéal pour Harry Potter, la compagnie Mpta avait installé sous les arbres son castelet, pour des marionnettes très spéciales, deux trampolinistes, Mathurin Bolze et son compère Karim Messaoudi, avec lequel il joue et auquel il a transmis une de ses premières pièces, Fenêtres. Sa nouvelle création, Barons Perchés, fait d’ailleurs écho à la première, en la développant. Dans la cabane au fond des bois qui, étant donné l’actualité, pourrait ressembler à un refuge de migrant, les deux se livrent à un combat titanesque contre leur propre ombre et contre leur propre solitude.

Dans cet espace confiné a priori peu conçu pour le trampoline, ils inventent une danse drôle, délicate et performante. Alors qu’un léger vent murmure à leurs oreilles les mots un rien décalés des fantômes du jardin, ils s’envolent, grimpent aux murs, disparaissent par une trappe, reviennent par une fenêtre, font les clowns et les coqs, se mesurent, s’ennuient. Tout est ingénieux dans le dispositif scénographique, des échelles aux tables qui se replient. Et dans ce castelet, se joue une histoire d’amitié, absurde mais simple et vraie, d’une précision déconcertante. Et comme le trampoline devient parfois une piste de danse, Karim Messaoudi se livre à une danse arabe à sa façon. Quant aux deux, ils se projettent dans l’espace jusqu’à atteindre les cintres. On se croirait dans une nouvelle d’Edgard Poe.

Ce n’est pas uniquement parce que son père, Bernard Bolze, est un ardent défenseur des droits de l’homme et des prisonniers, que nous suivons le parcours de Mathurin Bolze depuis son envol dans la pièce de François Verret de 2001 Kaspar Konzer mais parce que cet artiste rend heureux sur les planches de l’intranquillité.

Marie-Christine Vernay
Danse

Barons Perchés de Mathurin Bolze, le 30 juin au Festival des 7 Collines de Saint-Étienne.

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