La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

Mon prénom est une ancre
| 11 Nov 2022
“Fuck me” de Marina Otero © Diego Astarita

“Fuck me” de Marina Otero © Diego Astarita

La chorégraphe argentine Marina Otero présente Fuck me au théâtre des Abbesses (Théâtre de la Ville). Étrangement classé dans la catégorie « danse » –même s’ils sont cinq danseurs sur scène–, le spectacle ne cesse de nous entraîner sur des fausses pistes qui, tout bien réfléchi, sont loin de mener nulle part.

Sur scène mais au bord du dancefloor, Otero se remémore, vidéos à l’appui, une vie consacrée à la danse, depuis l’enfance, avec les parents pour public, jusqu’aux récents spectacles.

Andrea (2012) lui abîma le corps:

Durant le processus de création de Fuck me, déclare-t-elle, « j’ai eu plusieurs problèmes de santé qui m’ont rendue incapable de marcher. J’ai été alitée pendant un an jusqu’à ce que je sois opérée de la colonne vertébrale, quelques jours avant la première ». Alors, forcément, elle ne danse pas. Elle marche à peine.

Mais elle fume. Et, derrière son écran de fumée, elle parle, elle commente, elle regarde, se regarde multipliée par cinq hommes qui dansent pour elle et à sa place. Mais quelle est donc sa place?

Le titre Fuck me renvoie, à la croire, au désir charnel qui s’absenta de son corps meurtri. A-t-on vraiment envie de la croire, elle qui nous invite non pas à l’admiration mais peut-être, au bout du compte, à la complicité?

Fuck me. Fuck Me. Fuck. Me. Elle se moque de ce que son spectacle n’est pas: un biodrame, une autofiction documentaire. Elle laisse ça à d’autres.

Corsetée dans sa robe noire qu’elle peine à fermer, on l’imagine Frida. Mais Marina n’est pas Frida. Son prénom lui vient de loin. De son grand-père militaire, qui officiait dans la Marine argentine, de triste mémoire. « Mon prénom est une ancre que je dois porter. » C’est lourd, une ancre. Et ça n’aide pas à avancer.

Hors de question, pourtant, de se regarder tourner en rond. C’est moins elle qu’elle regarde que son propre regard sur elle embrassée, portée, jetée, violentée, pour de vrai, pour de faux, dans un jouissif trompe-l’œil.

Fuck Me de Marina Otero, au Théâtre des Abbesses (Théâtre de la Ville) jusqu’au 11 novembre 2022. Avec Augusto Chiappe, Matías Rebossio, Fred Raposo, Juan Francisco Lopez Bubica, Miguel Valdivieso et Marina Otero. Puis à Madrid (Teatros del Canal) pour le Festival de Otoño, les 15 et 16 novembre. L’occasion d’y voir également sa toute dernière création, Love me (2022), au Réplika Teatro, les 25 et 26 novembre.

 

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Dans la même catégorie

Au cœur du voyage interdit, par Dennis Kamerun

Dans « Les héros du quotidien », l’auteur camerounais Dennis Kamerun nous entraîne dans le voyage migratoire vers l’Europe que tant entreprennent au risque de leur vie. Ce roman-témoignage est le tableau effarant d’un monde que l’on voudrait hors de ce monde, mais qui est bel et bien le nôtre.

Les livres et le capital

Dans Brève histoire de la concentration dans le monde du livre (Libertalia), Jean-Yves Mollier montre que la récente tentative de fusion entre Hachette et Editis n’est que le nouvel avatar d’une longue histoire.

Hospitalière Chartreuse

Du 20 au 23 juillet, la Chartreuse de Villeneuve-Lès-Avignon (Centre National des Écritures du Spectacle) accueille avec la Maison Antoine Vitez un cycle de lectures et de rencontres intitulées « De l’urgence de l’hospitalité ».