Pour la fin du monde

Signes précurseurs de la fin du monde : chaque semaine, l’Apocalypse en cinquante leçons et chansons. Ou peut-être moins si elle survenait plus tôt que prévu.

Une fois n’est pas coutume, commençons par la chanson : Pour la fin du monde, donc, de Gérard Palaprat (1950-2017). Ceux qui ont vécu le début des années 70 n’ont pu échapper à cette scie redoutable — d’ailleurs voyez dans quel état ils ont survécu, quand ils ont survécu. L’air était assez entraînant, les paroles surfaient pesamment sur la queue des années hippies, la chose a donc occupée les ondes de la radio pendant plusieurs mois.

Ça commençait ainsi :

Pour la fin du monde prends ta valise
Et va là-haut sur la montagne on t’attend
Mets dans ta valise une simple chemise
Pour la fin du monde pas de vêtements

Bon, rien de dramatique jusque-là. Derrière l’apocalypse annoncée se cache un retour à la terre, assez dans l’air du temps — on serait plus volontiers parti avec un sac à dos qu’une valise, mais ça n’aurait pas rimé avec chemise. En tout cas, il est déjà clair que le titre Pour la fin du monde n’est pas celui d’un manifeste mais d’une invitation.

Toutefois, des objections surviennent très vite puisque, dès la cinquième ligne, le chanteur demande : « Et mes photographies ? ». « Laisse-les là » répond le chœur, qui ne soupçonnait pas encore la future légèreté du numérique. « Et ma boîte à outils ? » insiste le premier. « Laisse-la aussi », répond le second, ce qui est tout de même surprenant dans la mesure où l’on se dit qu’une boîte à outils était la chose la plus opportune à emporter pour une telle expédition. Nonobstant, le chœur poursuit :

Pour la fin du monde prends ta valise
Et va là-haut sur la montagne on t’attend
Laisse tes bijoux, tes machines à sous
Pour la fin du monde pas besoin d’argent.

Gérard Palaprat veut bien laisser là ses machines à sous, vachement encombrantes, et même ses bijoux, mais : « Mon avion, mon képi ? », s’enquiert-il. « Laisse-les là », répond à nouveau le choeur, décidément partisan de la table rase. Palaprat : « Ma canne et mon fusil ? ». « Laisse-les aussi mon vieux tant pis, mais… »

Pour la fin du monde prends ta valise
Et va là-haut sur la montagne on t’attend
N’aie plus peur de rien tout ira très bien
Pour la fin du monde viens tout simplement
Viens donc il est temps.
Viens voir enfin l’autre côté de la montagne, eh oh,
Viens voir enfin l’autre côté, on va repartir à zéro.

Voilà donc toute l’affaire : repartir à et de zéro, alors que le monde s’apprête à sombrer dans le chaos. Sans être tout à fait précurseur, ce discours était pertinent. Quand le disque de Palaprat sort, en 1971, il n’était pas encore trop tard pour prendre un autre chemin, sans avions, ni bijoux et képis. Sans effet de serre et sans dérive vers la finance folle non plus. Mais la chanson écrite par Jean-Pierre Lang et mise en musique par Patrick Lemaître a été prise pour ce qu’elle était : un tube d’été dont le message n’était là que pour faire joli.

Au lieu de suivre ces sages conseils, c’est-à-dire d’attraper sa valise et de repartir à zéro, le monde a donc fait la sourde oreille avec le résultat que l’on sait. Tout le monde est resté sourd, sauf le chanteur Yves Heuzé qui, dès l’année suivante (1972), entonnait Prends ta valise, prends ta guitare ou ton chien, ritournelle dans laquelle il égrenait, sur fond d’une musique absolument consternante, ces quelques directives tout aussi peu suivies d’effet :

Prends ta valise, prends ta guitare ou ton chien
Si tu veux même, ne prends rien
Prends ta valise ou bien ta guitare ou ton chien
Qu’importe mais sans un regret va-t’en plus loin
C’était ton cœur, c’était ta vie, aujourd’hui c’est fini
Faut-il pleurer pour ça à l’infini ?

Une fois n’est pas coutume, terminons avec le signe précurseur : les gens qui sillonnent Paris avec leurs bruyantes valises à roulettes ne sont pas que des touristes étrangers en quête de leur AirB&B, il y a parmi eux des gens qui fuient l’apocalypse.

Édouard Launet
Signes précurseurs de la fin du monde