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Débats lyriques (où le naturel revient au galop)
| 29 Juil 2022

Les amateurs, connaisseurs et même professionnels de l’art lyrique aiment bien débattre, se disputer, s’affronter, s’écharper, en solos, duos ou choeurs dont l’énergie n’a rien à envier à celle des plus grand.e.s interprètes wagnerien.ne.s.

Cette guerre lyrique ne connaît pas de trêve pendant les festivals et, tandis que je prends les voix à Aix comme d’autres prennent les eaux ailleurs, tandis que je me réjouis tant et plus de voir l’artifice terrasser le naturel, voici que revient sur l’avant-scène la très sérieuse question du black face, ce qui est une autre manière de parler de nature et d’artifice.

Angel Blue (quel beau nom) qui chanta Tosca (quelle Tosca!) à Aix en 2019, refuse d’aller chanter à Vérone où l’on s’obstine à maquiller en noir le visage des sopranos quand elles chantent Aida (une Égyptienne). Au cas où ma lectrice aurait passé les 20 dernières années sur Mars, je me permets de lui rappeler que cette manière de donner à un blanc une face noire est depuis longtemps reconnue comme une pratique incontestablement raciste, dans le contexte nord-américain, mais bien au-delà aussi, on va le voir. 

Angel Blue (Floria Tosca) et Catherine Malfitano (La Prima Donna), Festival d'Aix-en-Provence 2019 © Jean-Louis Fernandez

Angel Blue (Floria Tosca) et Catherine Malfitano (La Prima Donna), Festival d’Aix-en-Provence 2019 © Jean-Louis Fernandez

Angel Blue aurait pu ajouter à la liste de se griefs ces petits garçons aux visages peints en noir qui dans les mêmes arènes de la même Vérone viennent donner une touche « exotique », en fait très Tintin au Congo mais en plus racistocolonialiste – oui c’est possible –  dans la mise en scène dite historique (circa 1920) du même opéra, Aida donc. Je m’en veux encore de n’être pas partie en courant devant ce triste spectacle: l’amour des années 20 et de l’opéra m’amollissent parfois de manière regrettable.

Angel Blue est plus courageuse et, dans un entretien, explique très bien son refus: pourquoi chercher à imiter la « nature », en l’occurrence la peau supposée noire, alors qu’à l’opéra rien n’est naturel et que la voix y sculpte, fabrique, colore, construit tout ce qu’on veut et son contraire:  femme,  vieux, homme, mince, jeune, gros, noir, blanc et même le Blue (Angel)? Pourquoi penser, en outre, qu’il y aurait une nature à imiter, sauf à admettre l’idée éminemment raciste, et pas seulement en Amérique du Nord, que l’appartenance à une race est un fait de nature.

J’éprouvais déjà à l’égard d’Angel Blue sympathie, admiration et gratitude depuis qu’elle avait donné dans le Tosca d’Aix-en-Provence, ce « Vissi d’Arte » aussi beau et monumental que le vent chaud d’été sur mes épaules au Théâtre de l’Archevêché. Maintenant que j’ai lu cet entretien, je me déclare officiellement sa number one fan, lyrique et au-delà, absolue et inconditionnelle. Brava.

Dans le même temps du festival, une autre chanteuse lyrique dont j’adore la voix mais les idées un peu moins, fait des déclarations éculées sur les metteur.e.s en scène qui ne respectent pas les œuvres. L’affaire fait du bruit, sinon de la musique, dans le petit monde des amoureux et amoureuses de l’opéra. Et sur les réseaux sociaux, certains de renchérir et de dénoncer ces metteurs en scène qui « dénaturent » l’oeuvre.

Dénaturer ??

Mais où donc ont- illes vu la nature à l’opéra?

L’édition 2022 du festival d’Aix-en-Provence s’est déroulée du 4 au 23 juillet. 

 

1. No(rma) means No 2. Graves et romanée-conti 3. Chassez le naturel, il s’en va en courant 4. Débats lyriques (où le naturel revient au galop) 5. Clichés et contre-clichés (lieu commun)6. Un opéra, c’est une vie

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