Les Joyeux Bouchers

Signes précurseurs de la fin du monde : chaque semaine, l’Apocalypse en cinquante leçons et chansons. Ou peut-être moins si elle survenait plus tôt que prévu.

Le monde court à sa perte. Chacun de nous en a conscience, plus ou moins : réchauffement climatique, disparition accélérée des espèces animales et végétales, raréfaction des ressources naturelles, dissémination des matières fissiles, mort des utopies politiques, montée subséquente des populismes et des intégrismes, prise du pouvoir par l’intelligence artificielle, noircissement inquiétant des joints de la baignoire et entartrement du ballon d’eau chaude dessinent un horizon que personne ne voit rose.

Le monde court à sa perte mais, dans le fond, cela n’est pas si grave que cela. Tant que la date de la fin n’est pas connue, nous pouvons continuer à vivre dans l’attente de la sortie du nouvel iPhone, de la prochaine Coupe du monde de foot et du grand amour. Cela ne suffit-il pas à notre bonheur, celui de nantis du monde occidental qui exigent quelques miettes supplémentaires du gâteau avant qu’il ne tombe par terre ? Évidemment, si l’on nous annonçait demain que l’humanité mourra dans d’atroces souffrances le mercredi 27 novembre 2024 à 16h30, nous ferions une tout autre tête. Ce compte à rebours vers l’apocalypse engendrerait d’ailleurs une telle panique que la fin du monde risquerait d’arriver plus vite que prévu, du coup la prédiction ne s’avérerait pas plus fiable qu’un bulletin météo (mais il finit toujours par pleuvoir à un moment ou un autre).

Il y a quelques années, le Livre de poche avait publié plusieurs recueils de nouvelles sous le titre générique de Hitchcock présente. Le grand Alfred n’avait probablement pas grand-chose à voir là-dedans mais le choix des textes, tous extrêmement dérangeants, était remarquable. L’un d’eux (je ne me souviens ni du titre ni de l’auteur) racontait grosso modo l’histoire suivante : des gens bizarres louent pour une somme exorbitante une maison dans je ne sais plus quel coin des États-Unis, à la grande surprise de son propriétaire. Les locataires arrivent joyeux comme des gens qui se rendent à une fête. Le proprio va progressivement découvrir le pot aux roses : ces personnes viennent de l’avenir pour revivre le bouquet final de l’Apocalypse (à laquelle quelques-uns ont échappé, de toute évidence), or il se trouve que la maison est remarquablement bien située pour profiter du spectacle. Les visiteurs savent ce qui va se passer mais ne peuvent prévenir ceux qui vont en être les victimes, puisque une loi d’airain interdit à ceux venus du futur de changer le cours du passé. Ils viennent simplement assister au désastre en jouisseurs.

Cette nouvelle m’avait frappé à l’époque tant était atroce ce voyeurisme de la catastrophe raconté avec alacrité. Aujourd’hui, me voici — comme beaucoup d’autres — dans la position du jouisseur, regardant défiler les Cavaliers de l’Apocalypse avec suffisamment de détachement pour apprécier la qualité de leur monture et leurs habits chamarrés. Il est un peu tard pour pousser des cris d’orfraie puisque les dés sont jetés ; les éditorialistes y ont d’ailleurs renoncé, soit qu’ils soient victimes d’une extinction de voix, soit qu’ils craignent de passer pour des prophètes de mauvaise augure ou, pire encore, pour d’affreux réacs entonnant l’air du Tout fout le camp.

Il n’y a donc plus qu’à se caler dans son fauteuil pour regarder cette série vertigineuse. On sait comment ça finira, certes, mais chaque épisode peut réserver des surprises : le monde ne court pas à sa perte en ligne droite, ça et là apparaîtront en effet quelques faibles et illusoires lueurs d’espoir. La fin n’en sera que plus cruelle. La chanson du générique (Les Joyeux Bouchers) sera signée Boris Vian :

Faut qu’ ça saigne
Faut qu’ les peaux se fassent tanner
Faut qu’ les pieds se fassent paner
Que les têtes aillent mariner
Faut qu’ ça saigne
Faut avaler d’ la barbaque
Pour être bien gras quand on claque
Et nourrir des vers comaques
Faut qu’ ça saigne
Bien fort.

Édouard Launet
Signes précurseurs de la fin du monde

 

La fille de Londres