The Kidults : “mascara, pourquoi ?”

“Courrier du corps” : la mise en scène de soi caractérise le monde 2.0. où chacun est tour à tour corps montré et corps montrant. Que nous disent ces nouvelles représentations de l’usage que nous faisons de nous-mêmes ?

On avait fini la semaine dernière sur l’idée de grimace : reprenons par là. Ce sont les enfants qui en font le plus. On leur dit de ne pas persister, sans quoi ils vont rester comme ça toute leur vie. De fait, grimacer devant le miroir ne sert qu’à se rassurer sur sa propre beauté. On est toujours moins moche quand on arrête, se trouvât-on peu ragoûtant au naturel. On teste un peu la monstruosité, le fait d’être montré du doigt, puis on revient à sa place. Parfois, on reste en effet coincé, et l’on souffre de dysmorphophobie, persuadé en se regardant d’être affublé d’un défaut physique ultralaid, voire de ressembler au Jar Jar Binks de Star Wars.

Avec le miroir de l’autre au sein du couple, cela marche aussi. Les jeunes personnes amoureuses aiment à se faire des grimaces. C’est sans doute dans le sens ancien de “feinte”, comme de dire à celui ou celle qu’on désire qu’il ou elle est laid/e par antiphrase, pour signifier le contraire de ce qu’on n’ose pas prononcer. On en trouve un prototype dans Claudine à Paris de Colette, où un garçon insulte l’héroïne pour la draguer :“Hou ! Que t’es vilaine ! Veux-tu bien aller te cacher dans mon pieu !” C’est aussi une demande, inversement : rassure-moi, dis-moi que je ne suis pas totalement désirable, que tu ne vas pas me consommer entièrement, me manger d’amour.

Là, évidemment, ce sont des acteurs. Ils s’appellent The Kidults, du nom d’un concept marketing tendant à étiqueter les tendances régressives chez le jeune adulte, et leurs personnages se confondent volontairement avec leur identité au civil, portant par exemple les mêmes prénoms : Alison, Arthur, Lucas, Sarah, Yohann. Chacun possède un compte Twitter au nom de son personnage. L’un d’eux, Arthur Vauthier, initiateur du projet, est plus connu que les autres, pour avoir été aussi co-organisateur des kiss-in contre l’homophobie en 2012.

L’idée formelle qui mène le burlesque des Kidults, c’est que tout se passe dans une salle de bains et que nous sommes à la place du miroir. Les sketches se déclinent en Vines de six secondes ou en formats plus longs sur Youtube. Deux couples de colocataires plus quelques guests entremêlent leurs cheveux, leurs brosses à dents et des dilemmes pataphysiques :

La forme spéculaire est ultra-cohérente à l’époque. Que l’objectif de la caméra du smartphone soit notre nouveau miroir est une évidence. On ne voit pourtant guère les colocataires des Kidults faire des selfies, à part Arthur, qui s’essaie en outre à quelques dickpics. Alison aussi utilise le miroir directement comme objectif en s’entraînant pour devenir Youtubeuse mode. Mais cette disparition du téléphone à l’écran est obligatoire : puisque nous sommes dedans. The Kidults, c’est une fois de plus l’histoire d’un certain rapport au corps, envisagé par ses défauts, on l’a dit (crèmes de beauté, cheveux jamais assez bien coiffés, …), mais aussi ses déjections : Lucas surveille de près qu’Arthur pour qu’il se coupe les ongles des pieds, jette ses cotons-tiges ou noie ses poils de barbe tondus. Et donc un rapport entre les corps, car la fiction ici naît de l’étonnante liberté avec laquelle ces colocataires se retrouvent tous en même temps ou presque à faire leurs ablutions ou à se livrer à des activités masturbatoires à peine déguisées, parmi lesquelles grattage et fétichisme ont une place de choix :  

Du coup, le rire naît de cette liberté, qui apparaît excessive, débordante. Le corps se met à dérailler de façon poétique. La voix n’est pas exclue de ce vagabondage : on oublie parfois que le cri chez l’enfant, ou disons la beuglante, est une forme de grimace. Le chant informe en est une autre. On trouve chez The Kidults quelques variations : cri, lallation, chansonnette. Dans tous les cas, c’est faussement insignifiant :

Comme tous les bons burlesques, The Kidults montrent que ce que nous racontons les trois quarts du temps n’a aucun intérêt, on peut mettre n’importe quel son à la place, cela ne change rien. Le langage corporel suffit aux humains à se comprendre, comme aux autres animaux. Et ensuite que les trois quarts des choses que nous faisons sont également ineptes. Cela pourrait être un hymne existentialiste : mascara, pourquoi ?

Si un jour on reparle des Kidults, on se demandera pourquoi une fille doit faire la moche et le garçon le beau pour faire rire. Et puis aussi ce que c’est de changer de corps, car comme disait ma colocataire en 1976 : “Oh la louse, j’ai encore des boutons et déjà des rides.”

Éric Loret
Courrier du corps

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